CHAPITRE Vn
LA CORRESPONDANGB DE SAINT BOIflFÂCB
Il est temps, maintenant que le grand civilisateur vient de nous apparaître sur le seuil de la retraite qu'il s'est bâtie au fond du désert, de l'y suivre et de pénétrer dans le calme de sa vie intime pour l'étudier de plus près. Il s'est peint en bonne partie lui-même dans la correspondance qu'il a entretenue avec ses amis; ouvrons-la, et écoutons-le parler avec l'accent familier de l'homme qui ne se sent plus observé. Il y a grand charme à feuilleter ces pages qui n'étaient pas destinées à voir le jour. Bien que des siècles aient passé sur elles, elles n'ont pas jauni; il en sort je ne sais quel parfum de cordialité et de sympathie.
Cette correspondance a un premier intérêt : elle montre l'étendue des relations d'amitié du saint. Dans sa patrie, en Allemagne, en Italie, en Gaule, il y a nombre de gens qui s'intéressent à lui, auxquels il s'intéresse, avec qui il échange des renseignements, des conseils, des services, de menus cadeaux, des effusions amicales, des prières. Ses correspon-
dants appartiennent à tous les rangs de la société ; il leur fait raison à tous avec la même bonne volonté, depuis les papes et les rois jusqu*à d'humbles religieuses anglo-saxonnes. L'accent avec le(|uel il s^adresse à chacun varie sans doute selon les personnes, mais on y sent vibrer la même voix chaude et sincère. Et c'est parce que ses lettres sont toujours le reflet de son âme elle-même qu'on peut les invoquer ici en témoignage.
Aucune partie de sa correspondance peut-être ne met la grandeur de son caractère dans une plus éclatante lumière que ses lettres aux souverains pontifes. On sait avec quelle dévotion, avec quelle foi, avec quelle tendresse son cœur se tournait vers le siège de saint Pierre. Il n'a jamais rien aimé ici-bas autant que la chaire romaine, et toute la gloire qu'il a ambitionnée consiste à être le ministre du Vicaire de Jésus-Christ. Mais ni l'ardeur de son dévouement ni l'humilité de sa soumission ne sauraient lui fermer la bouche quand il voit le Saint-Siège lui-même compromis par les abus qu'il semble tolérer. Il a appris — peut-être a-t-il vu de ses yeux pendant l'hiver de 788 — les réjouissances toutes païennes et les pratiques superstitieuses auxquelles on se livre à Rome vers la nouvelle année, et il ne craint pas de faire remarquer au pape quel sujet de scandale il y a là pour des fidèles d'origine barbare, encore si novices dans la foi. « Que leur dirai-je, s'ils voient commettre à Rome^ avec i'autorisation du clergé, des choses que
je leur défends ici? Votre Sainteté aura un grand mérite et nous rendra un grand service en interdisant ces abus dans sa viHe de Rome. Des évéques et des prêtres, souillés par le concubinage, reviennent dans nos contrées en disant que le pape les a autorisés à continuer leur ministère; nous le nions, n'ayant jamais entendu dire que le siège apostolique se soit prononcé dans un sens contraire aux canons. Nous vous mandons tout cela, Saint Père, pour pouvoir répondre de votre part, et pour que, grâce à vous, les loups ravisseurs soient empêchés de déchirer les brebis de TÉglise \ » Et le pape répond que les abus qui se pratiquaient à la nouvelle année ont été interdits par lui, comme ils l'avaient déjà été par son prédécesseur; il proteste contre Tusage que font de son nom les évêques et prêtres fornicateurs, et il exhorte son légat à les traiter selon la rigueur des canons '« Une autre fois, c'est une question bien plus délicate qu'il s'agit d'aborder : selon des rumeurs qui sont revenues à Boniface, la simonie est pratiquée à la cour pontificale elle-même. Boniface ne craint pas de faire entendre au pape l'expression de son douloureux élonnement. Nous n'avons plus sa lettre, mais nous possédons la réponse du pape, et cette fois, c'est sur le ton de la plus vive indignation que le souverain pontife repousse le reproche. « Nous vous prionss très cher frère, de ne plus rien nous