Epist, lOT, p. aSa
avaient le fanatisme païen du duc Badbod, qui avait empêché la mission du saint en Frise; ils haïssaient le christianisme, ils portaient le fer et le feu dans ses jeunes colonies voisines de leurs frontières, et ils réservaient à la vieillesse de Tapôtre la douleur de les voir incendier les églises qu'il avait édifiées à la sueur de son front. Aussi, lorsqu'il eut à bâtir son grand monastère hessois, le saint n'avait-il pas voulu du sile admirable de Hersfeld, que lui avait d'abord proposé son disciple Sturmi : cette solitude, si séduisante qu'elle fût, lui paraissait trop voisine des féroces pillards saxons. Et non sans regrets, il avait finalement renoncé à son projet de prédilection. Il ne craignait pas la mort, mais il n'avait pas, comme saint Adalbert, cette espèce d'exaltation religieuse qui cherche le martyre pour lui-même, et s'il ne refusait pas de donner son sang pour l'Évangile, il voulait avant tout travailler au salut éternel des peuples. Et ici, il trouvait une porte fermée.
Alors le zèle sacré qui dévorait son cœur, se repliant en quelque sorte sur lui-même, revint aux barbares qu'il avait évangélisés dans sa jeunesse. La Frise, à moitié païenne encore, lui était chère depuis les jours déjà lointains où, à côté de son saint compatriote Willibrord, il y avait semé la parole de Dieu, Son cœur était toujours resté sur ces rivages* dont les flots lui apportaient comme le murmure de sa
I. Fresiam olim corpore, non quidem mente omissam. Willibald, c. 8, p. 463.
patrie, et oii semblait le rappeler le souvenir d'une tâche inachevée. Car, si la foi catholique rayonnait maintenant au cœur de ce pays, si Utrecht avec son siège épiscopal y était désormais le solide boulevard de la civilisation, les régions septentrionales, celles qui s'étendaient le long de la mer du Nord au delà du Zuyderzée, alors le lac Almere, renfermaient toujours des peuplades aussi obstinément païennes que du temps de Radbod. Les conquérir a leur tour h rÉvangile, soumettre la Frise entière au joug léger de Jésus-Christ, c'était pourBoniface mettre le sceau à son œuvre, c'était rattacher d'une manière glorieuse les dernières années de sa carrière aux premières, dans un acte suprême de dévouement au Dieu qui avait réjoui sa jeunesse.
Ce n'était donc pas a une mort volontaire et prévue, comme l'ont écrit des admirateurs peu réfléchis ou des historiens privés de l'intelligence des choses religieuses, c'était à la conquête pacifique d'une nouvelle province du royaume de Dieu que le saint vieillard marchait. Et cette dernière entreprise fut préparée avec toutes les précautions exigées par la prudence et par la dignité. Boniface avait le pressentiment qu'il n'en reviendrait pas; son âge et ses infirmités rendaient, en effet, cette prévision bien vraisemblable. Les mesures qu'il prit furent celles d'un homme dont les jours sont comptés, et qui n'a plus rien à attendre que la mort. Déjà, on l'a vu, il avait pourvu aux besoins du siège de Mayence et
aux intérêts de son clergé; il restait à régler quantité d'autres affaires ecclésiastiques qui, sans doute, furent Tobjet d'un dernier concile diocésain. Cela fait, il se mit en devoir de prendre congé de ses plus intimes.
Il manda sa chère Lioba pour lui faire ses adieux, la conjurant de ne pas quitter, quand il ne serait plus, le sol d'exil que la Providence lui avait assigné comme séjour. Puis il donna ses dernières instructions à son fidèle Lull : c Je pars, lui dit-il, je ne puis renoncera ce voyage tant désiré. Mon dernier jour approche; bientôt, affranchi de la prison de ce corps, j'irai recueillir la récompense éternelle. Pour toi, fils très cher, achève la construction des églises que j'ai commencées en Thuringe; attache-toi à ramener les peuples des voies de l'erreur où ils sont engagés; mets la dernière main à la basilique de Fulda, et transportes-y mon corps fatigué par le long pèlerinage de la vie. » Puis il le chargea des derniers préparatifs de son expédition : « Tu mettras dans mes bagages, lui dit-il, une caisse de livres, et dans cette caisse mon linceul. » Lull fondit en larmes en recevant ces suprêmes recommandations, et le saint interrompit l'entretien *.
Quelques jours après, le saint s'embarquait sur le Rhin avec un cortège composé d'une cinquantaine de prctres et de clercs, parmi lesquels il y avait