I. Epis t. 107, p. a6i
élargie depuis par la formation du golfe de Zuyderzée, il pénétra dans cette partie du pays qui était restée presque entièrement païenne, et où il se trouvait à la lettre en pays de mission. Toute la contrée était coupée de cours d*eau et de canaux à travers lesquels circulait la petite flottille du saint, chargée de ses provisions de voyage et de ses livres. Les terres, basses et comme flottantes, semblaient émerger à peine hors des eaux, comme prêtes à y redescendre à chaque instant. Là vivait, dans une sauvage indépendance, une population amphibie que Tennemi n'atteignait jamais et que Tapôtre se proposait bien d'atteindre. C'était la vraie vie qui semblait commencer pour le vieillard rajeuni : la vie du missionnaire avec sa beauté sublime et ses héroïques souffrances. Il goûtait, au soir de sa carrière, ces joies fortes et puissantes de l'ouvrier évangélique longtemps séparé de sa tache, et qui y revient avec le ravissement de l'exilé rentrant dans sa patrie. L'histoire nous a conservé les noms des généreux auxiliaires qui l'accompagnaient dans cette dernière campagne : ce sont d'abord Eoban, évêque d'Utrecht, puis les prêtres Wintrung et Walther, les diacres Hamund, Scirbalt et Bosa, les moines Wacchar, Gundaeccer, lUehaere et Hathawulf. Ces noms sont obscurs et barbares ; que le lecteur toutefois ne s'étonne pas de les voir mentionner ici; ils sont inscrits au Livre de vie, et l'histoire ne déroge pas en les reproduisant.
On était arrivé aux premiers jours de juin ^55, et
les sueurs de Boniface avaient été fécondes. Il avait baptisé un grand nombre d'infidèles, et il leur avait donné rendez-vous à tous, pour leur administrer la confirmation, à Dokkum, localité située à peu de distance de la mer, à Textrémité septentrionale de la province actuelle de Frise, où la rivière de Bordine séparait pour lors TOslergau du Westergau. La flottille de la mission était venue mouiller dans le voisinage; toute Fescorte avait mis pied à terre et avait dressé ses tentes sur le bord de la rivière, où l'on attendait les néophytes. Ce fut une armée de- païens qui se présenta à leur place. Les succès de TÉVangile avaient exaspéré le fanatisme de tout ce qui restait d'idolâtres dans cette partie encore barbare de la Frise, et ils avaient juré la mort du saint. Et pendant que les nouveaux chrétiens, impuissants ou terrifiés, se tenaient chez eux, c'étaient des meurtriers qui venaient au rendez-vous de l'homme de paix.
Ils ne le prirent point au dépourvu. Boniface était prêt à comparaître devant son Juge. En attendant l'arrivée de ses néophytes, il lisait dans un des livres qu'il avait apportés dans ses bagages. Surpris par l'attaque imprévue des barbares, la poignée d'hommes armés qui voyageait avec lui se jetèrent au-devant d'eux et essayèrent de défendre le camp. De ce nombre furent deux frères, Childebrand, maitre d'hôtel du saint, qui se précipita à demi habillé au-devant de l'ennemi, et son frère le diacre Hamund. Tous
deux avaient à peine mis le pied hors de la lenic qu'ils tombèrent sous les coups des meurtriers ^ Le saint lui-même, groupant autour de lui ses clercs, et muni des reliques qui ne le quittaient pas, s'élança au milieu des siens et les conjura de renoncer à la lutte, les exhortant h mettre leur confiance en Dieu et à se réjouir du martyre qui allait leur valoir la récompense céleste.
Les païens, ivres de rage, ne se laissèrent pas désarmer par tant de douceur et de magnanimité, et une de leurs premières victimes, ce fut le saint vieillard lui-même. Si Ton peut en croire un écrivain du pays, un témoin oculaire rapporte qu'au moment de recevoir le coup mortel, Boniface éleva au-dessus de sa tête le livre qu'il portait*. L'cpée du meurtrier entama profondément le volume et fendit la tête du martyr; le sang jaillit sur la couverture; il tomba. Les siens, au nombre de cinquante-deux, partagèrent son sort. Les barbares, après s'être acharnés sur eux, se jetèrent sur les bateaux, croyant y découvrir des quantités d'or et d'argent. Ils ne trouvèrent que des boîtes de reliques, des livres qu'ils lacérèrent à coups d'épée ou de hache et qu'ils dispersèrent ça et Ih*, des provisions qu'ils s'em-
1. Cet épisode n'est rapporté que par l'Anonyme de Mayence {AÀ, SS,, t. V de juin, p. 4/5 et Jaffé, p. 479) ; il m*a paru présenter le caractère d'un souvenir authentique.
2. Anonyme d'Utrecht dans y^cta Sanctorum, t. I de juin, j). 480, B., et Jaffë, p. 5o6.