CHAPITRE II
Au moment où Winfrid et ses compagnons mettaient le pied sur le sol de la Frise, toutes les circonstances semblaient s'être- conjurées pour rendre leur mission impossible. Pépin d'Herstal était mort (714) et les Frisons, qui ne supportaient qu'à contrecœur la suprématie du peuple franc, n'avaient pas attendu sa fin pour se soulever. Pendant que le puissant maire du palais, terrassé par la maladie, agonisait à Jupille, ils lui avaient tué son fils en trahison, et à peine lui-même eut-il fermé les yeux que Radbod, leur duc, dressa l'étendard de la révolte. En peu de temps, tout le fruit des conquêtes de Pépin et des labeurs apostoliques de Willibrord sembla perdu. Le vieil évéque abandonna sa chère mission, et, retiré dans son lointain couventd'Echternach, il dut laisser une seule tourmente balayer, pour ainsi dire, l'œuvre de sa vie entière.
C'est au milieu de ces tristes conjonctures que Boniface venait de débarquer à Duurstede. Elles ne l'effrayèrent pas. Sans tarder, il se rendit à Utrecht, oii
Radbod avait sa résidence, et il aborda direetement le farouche barbare. Il doit lui avoir imposé, puisque ce prince lui permit de rester dans son pays et, ce semble, ne lui défendit pas d'y prêcher*. Mais Winfrid se convainquit bientôt qu'il n'y avait pour le moment rien a faire sur un sol que Willibrord, le vaillant ouvrier évangélique, s'était récemment vu contraint d'abandonner. Il regagna l'Angleterre et retourna dans son abbaye, où il fut reçu avec joie.
Tout porte à croire qu'il n'avait voulu faire qu'un voyage de reconnaissance, et qu'il ne rentrait dans sa patrie que pour préparer dans de meilleures conditions un départ définitif. C'est ce que laisse entendre son biographe, et c'est aussi ce qu'il dit lui-même dans une leltre adressée, peu de temps après son retour en Angleterre, à un jeune homme du nom de Nithard, dont il avait fait la connaissance sur le continent*. Il s'était convaincu de la nécessité d'avoir un point d'appui, et, comme il avait le sens rassis et l'esprit positif de sa race, il ne voulut pas reparaître chez les barbares en simple volontaire de l'Évangile. Il entendait se montrer à eux, revêtu du prestige d'une mission formelle de la part du chef de l'Église,