‹ Saint Bruno et l'ordre des ChartreuxChapitre 10 sur 96 · IÔ · texte numérisé non relu

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« solennel dans lequel il soit loué et honoré d'une « manière digne de lui, et que les Chartreux soient « autorisés à faire mémoire de leur saint fondateur « dans tous les Offices de Tannée. Nous avons dece mandé cette faveur quoique le Bienheureux Con- « fesseur Bruno n'ait pas encore été canonisé, selon « l'usage, par ses prédécesseurs.

« Le très saint Pape et seigneur, Léon X, décla- « rant avoir depuis longtemps beaucoup enten- « du parler de la gloire et de la sainteté du Bien- « heureux Confesseur Bruno, jugea juste et con- « forme à la raison que celui qui avait été orné de « si grands dons et de grâces si magnifiques, et <( qui avait reçu du Tout-Puissant un cœur si docile « pour accomplir ses préceptes et pour garder la loi « de vie et de sainteté, fût vénéré et honoré par un « culte digne de lui, maintenant qu'il jouit à jamais « de la gloire divine.

« Le seigneur Pape, accédant à nos supplications « et à celle des Prieurs susdits, ainsi qu'à la de- « mande de Dom François, Général de l'Ordre, et « des Prieurs, Moines, Moniales et autres membres « du dit Ordre, nous concéda et accorda bénigne- « ment et favorablement de bouche à bouche que, « dès lors et à jamais, dans toutes les Maisons de « l'Ordre, dans ses églises et chapelles, on fît et « célébrât solennellement au six octobre la fête de « Bruno. Il décida de plus que l'on devait honorer « et vénérer son corps et sa mémoire par de dignes « louanges, en récitant et chantant en son honneur « un office propre et faisant sa mémoire tous les

« jours, nonobstant que le Bienheureux Confesseur « Bruno, n'ait pas été canonisé par ses prédécesseurs.

« Etaient aussi présents le très Révérend Père « en Dieu, Laurent Publius, Cardinal-prêtre de la « Sainte Église romaine, du titre des Quatre-Saints- « Couronnés, et le Révérend Père Amellinus, clerc « de la chambre apostolique.

« C'est pourquoi, en témoignage de la vérité de. « ce qu'on vient de lire, et pour qu'aucun doute ne « puisse avoir lieu au sujet de cette concession , <( nous avons voulu que les présentes fussent sous- « crites par nous et notre secrétaire.

« Donné à Rome, au palais apostolique, le 19 « juillet 1 5 14, en la deuxième année du Pontificat « de notre Pape et seigneur Léon X.

Antoine, Cardinal de Sainte-Praxède et protecteur des Chartreux.

Antoine Testa Verulanus, secrétaire.

En conséquence des faveurs accordées par Léon X à Dom du Puy, Général des Chartreux, et à tous les membres de l'Ordre, les Chapitres Généraux de i5i5 et de 1 5 16 ordonnèrent que conformément à la permission accordée par le Souverain Pontife, on célébrerait tous les ans et dans toutes les Maisons de l'Ordre, la fête du saint fondateur, avec le [rit solennel i .

L'autorisation donnée par Léon X ne concernait

1 Ordonnances des Chapitres Généraux de 1 5 1 5 ^et i5i6. Archives de la Grande Chartreuse. — Pièces justificatives, n. 20.

que les Chartreux, mais Grégoire XV étendit ce culte à toute l'Église et ordonna, par une Bulle du 17 février 1623 que l'Office de saint Bruno fût inséré dans le missel et dans le bréviaire romains1. De plus, par un Bref du 3 juillet de la même année, il accorda pour le présent et pour l'avenir une indulgence plénière, à tous les fidèles vraiment pénitents qui s'étant confessés et ayant reçu la sainte communion, visiteraient dévotement une des églises des Chartreux, le jour de la fête du saint fondateur, depuis les premières vêpres, jusqu'au coucher du soleil du jour de la fête et prieraient pour la concorde des princes chrétiens, l'extirpation des hérésies et l'exaltation de la sainte Église2.

Au siècle précédent, les Chartreux avaient été remis en possession de l'Ermitage de Calabre, où était mort leur saint fondateur. Depuis la fin du XII siècle, ce Monastère était tombé entre les mains des Cistersiens3, et au commencement du XVI siècle, il était tenu en commende par le Cardinal d'Aragon, petit-fils du Roi de Naples. Ce prélat, à la sollicitation des enfants de saint Bruno, leur remit ce Monastère, et le Pape Léon X ratifia cette rétrocession par une Bulle du i5 décembre 1 5 1 3. Le Souverain Pontife dit, dans cette Bulle, qu'il rend ce Monastère

< Voir la Bulle de Grégoire XV. Pièces justificatives, n. 2 1 . — L'Office concédé par Grégoire XV était semi-double ; il fut élevé au rit double par le Pape Clément X, à la sollicitation de la Reine d*Espagne. Le Bref est du 14 mars 1674

2 Voir le Bref de Grégoire XV. Pièces justificatives, n. 22.

3 Cf. Zanotti op. cit. — De Tracy. p. 91 et sq. Bulle de Léon X. Pièces justificatives, n. 23.

aux Chartreux à cause de leur zèle pour l'observance régulière1. Le Prieur de Naples, Jean d'Aragon, visiteur de la Province, accompagné du Prieur de Claromonte, son convisiteur, et des Prieurs de Bologne, de Mantoue et de Rome, députés par le Général de l'Ordre, prit solennellement possession du Monastère de Saint-Etienne, le 27 février 1 5 1 4. Dès lors cette Chartreuse porta le nom des saints Etienne et Bruno.

Pendant la possession de la Chartreuse de la Tour par les Religieux de Citeaux, la mémoire de saint Bruno était tombée dans l'oubli; le monument qui était sur son tombeau avait disparu et son épitaphe n'était conservée que par écrit; on ignorait même où reposaient ses ossements. Dieu ne permit pas que le souvenir de son illustre serviteur s'effaçât et que ses restes précieux restassent ignorés. En 1 5 1 3, on découvrit, d'une manière providentielle, derrière l'autel de l'église de Sainte-Marie, un coffre sur lequel se trouvait cette inscription : Hœc sunt ossa Magistri Brunonis. Quelques auteurs rapportent qu'un Religieux ayant vu pendant plusieurs jours une lumière extraordinaire briller derrière l'autel, en avertit le père Prieur qui fit exécuter des fouilles en cet endroit, et eut le bonheur de découvrir les reliques du saint fondateur.

A cette nouvelle, la Calabre s'émeut, le peuple accourt de toutes parts; les malades se pressent au-

1 Voir la notice sur la Chartreuse de la Tour, à la VIe partie. Fondations des Chartreux.

tour du tombeau du saint Anachorète ; toutes les infirmités y sont, guéries. La foule croissant toujours, on se décide à transporter les restes de saint Bruno dans l'église de Saint-Etienne. Cette translation eut lieu vers les fêtes de la Pentecôte de l'année i5i5, en présence de quatre Prieurs, députés par le Chapitre Général, et fut présidée par l'Abbé deSaint-Ruf1.

A la vue des ossements de leur saint fondateur, les Chartreux présents à cette touchante cérémonie tombèrent à genoux, en pleurant, et en louant Dieu. Nulle plume ne saurait redire la joie émue et le bonheur immense des enfants spirituels de saint Bruno, se penchant sur son sépulcre pour apercevoir les restes bénis de ce père qui les avait enfantés à la vie monastique. Du haut du ciel, il répondait à leur pieux souvenir par de suaves bénédictions qui inondaient leurs âmes d'une sainte allégresse. Au son des cloches du Monastère et au chant des Religieux se mêlaient par intervalles les prières, les invocations et les acclamations enthousiastes d'une foule immense, accourue pour vénérer ces saintes reliques. Nul cœur n'était à l'abri des pieux enivrements de ce triomphe de la sainteté.

Un incident fâcheux faillit troubler cette imposante cérémonie. Au moment où les Prieurs délégués furent sur le point de déposer les ossements du patriarche des Chartreux dans le tombeau de marbre blanc disposé sous le maître-autel de l'Eglise,

* Cf. Zanotti, op. cit. p. 161. — Bollandistes, n. 981. — De Tracy op. cit. p. 101.

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Dom Matthieu Végi d'Asti, Prieur de Bologne, refusa de renfermer le chef du Saint dans Tintérieur du tombeau. Aussitôt des murmures et des cris partirent de toutes parts du sein de la foule qui remplissait la vaste enceinte. Tout ce peuple craignait d'être prive du précieux trésor qu'il considérait comme son bien, et pour calmer 'l'effervescence de cette foule, le Prieur de Bologne fut obligé de promettre publiquement que le chef de saint Bruno ne serait pas enlevé de l'église, mais que les Chartreux désiraient le placer dans un magnifique reliquaire orné de diamants et de pierreries, pour l'exposer plus dignement à la vénération des fidèles 1. On parvint cependant à enlever quelques ossements, de ces saintes reliques. Le Prieur de Bologne en porta quelques parcelles à la Grande Chartreuse, lors du Chapitre Général de i5i5; le Prieur de la Chartreuse de Fribourg reçut aussi une petite parcelle qu'il réduisit en poussièrepour ètredistribuée à tous les Ermitages de la province du Rhin dont il était Visiteur; Dom Bloëmenvenna, auteur d'une vie de saint Bruno et Prieur de la Chartreuse de Cologne, fit de même pour la province de Teutonie; la Chartreuse de Paris eut un ossement des doigts. Dom Jacques d'Aragon, Prieur de la Chartreuse de Naples, un des quatre députés, offrit au Révérend Père Dom Du Puy, Général de l'Ordre, un morceau de la mâchoire inférieure avec deux dents. Plus tard, toutes les Maisons de Chartreux possé-

1 Dom Bloëmenvenna, op. cit. — Dom Du Creux. Vie de saint Bruno, p. 275-6.

dèrent quelques parcelles des précieux restes de leur patriarche.

On n'a conservé aucun acte authentique de la vérification des reliques de saint Bruno. Cependant cette vérification a du avoir lieu à différentes époques, car si on en croit un auteur anonyme, cité par Dom Du Creux *, le Prieur de la Chartreuse de Saint-Etienne et Saint-Bruno au désert de Calabre apporta, en 163.4, à la Grande Chartreuse, pendant le Chapitre Général, un bras de saint Bruno, qui est encore conservé aujourd'hui dans cette Maison. Il n'est donc pas étonnant que toutes les Chartreuses possédassent quelques parcelles de ces saintes reliques ; restes glorieux et bénis à qui le Seigneur a communiqué la puissance et la fécondité.

Dès Tépoque de la translation des reliques de saint Bruno, les habitants de la Calabre montrèrent la dévotion la plus vive envers cet illustre serviteur de Dieu. Ils venaient de toutes parts prier à son tombeau, et se faisaient un pieux devoir de visiter la caverne, peu éloignée de la Chartreuse Sainte-Marie, où saint Bruno aimait à se retirer pour se livrer, sous l'œil de Dieu, aux exercices de la pénitence et aux douceurs de la contemplation.

« Il s'y fait, dit Dom Du Creux, d'après Dom « Blômenvenna, Prieur de la Chartreuse de Colo- « gne, un concours prodigieux de toutes sortes de « personnes, qui toutes, à en juger par les actes ex-

1 Ibid p. 277

« teneurs, annoncent le plus grand respect pour ce « saint lieu. Les uns, ayant d'y entrer, se déchaussent, « d'autres se traînent sur leurs genoux; ceux-ci en « baisent le pavé, ou y expriment le signe de la « croix avec leur langue; ceux-là le raclent afin d'en « avoir la poussière et en emporter avec eux, comte me une relique 1. »

Cette caverne n'existe plus, mais sur son empla-" cernent on a élevé une chapelle dans laquelle de nombreux pèlerins continuent de venir demander, à notre Saint, secours et protection.

Depuis que Léon X a inscrit le nom du fondateur des Chartreux sur les diptyques sacrés, le culte de saint Bruno n'a fait que grandir et sa renommée remplit l'univers. Ainsi s'est réalisée la parole du Livre de la Sagesse : « Comme l'or dans la fournaise, « Dieu l'a éprouvé, et il l'a accueilli comme la vic- « time de l'holocauste, il restera de lui un souve- « nir dans le temps 2. »

Pendant que Bruno repose dans la gloire, son auréole brille sur le monde et son souvenir enfante de nobles et saints dévouements ; il revit au milieu de ses frères et se perpétue par une héroïque et intarissable famille qui compte ses générations par ses saints.

2 Sapient. c. in, v. 6.

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