ET OBSERVANCES
CHJiTITXE ?%E3CIE% CONSTITUTIONS
REGLEMENTS CONNUS SOUS LE NOM DE TESTAMENT DE SAINT BRU- NO. — COUTUMES RÉDIGÉES PAR LE VÉNÉRABLE GUIGUES. — ANALYSE DES COUTUMES PAR DOM DU CREUX. — PREMIERCHA- PITRE GÉNÉRAL SOUS SAINT ANTHELME. — RÈGLEMENTS DE DOM BASILE ET DE DOM GUIGUES II. — DÉCRET SUR L'ABSTINENCE D'ALIMENTS GRAS. — DOM GUILLAUME DE RAYNALD ET LE PAPE URBAIN V. — COLLECTIONS DIVERSES DES STATUTS ET DES ORDONNANCES DES CHAPITRES GÉNÉRAUX. — ADOUCISSE- MENTS ET AGGRAVATIONS DANS LES OBSERVANCES.
JENDANT son séjour à l'Ermitage de la Tour, saint Bruno, de concert avec Landuin, son ami, Prieur du Désert de Chartreuse, avait posé les bases des Constitutions qui devaient régir les Solitaires placés sous sa direction. L'illustre Patriarche n'écrivit cependant pas ces
règlements, mais Landuin recueillit religieusement, dans des, notes détaillées, les prescriptions et les avis du Maître et les transmit à ses Frères. Les Règles qui furent ainsi rédigées portent, selon certains auteurs, le nom de Testament de saint Bruno l.
Dans la pensée du saint fondateur, ces règlements devaient être considérés comme la loi fondamentale du nouvel Institut. 11 voulait que ses Religieux n'eussent en aucune façon la liberté d'y déroger C'est pourquoi il disait : ce Le Saint Évangile de « Notre Seigneur Jésus-Christ, avec son exposition « catholique, telle qu'elle se trouve dans les docce teurs de l'Eglise, sera la règle de tous les Charce treux. Que la rigueur des Constitutions et la Couce tume suivie par nos Pères ne puissent pas plus ce être changées par les nôtres que le droit naturel « lui-même2. » Les Constitutions Cartusiennes, dans ce qu'elles ont de substantiel, remontent donc jusqu'à saint Bruno qui en traça les grandes lignes, sous l'inspiration de Dieu.
Le Révérend Père, Dom Innocent Le Masson, Général de l'Ordre, a réduit, à trois points principaux, la pensée du saint fondateur.
i° ce Le Religieux Chartreux doit manifester par ce ses œuvres qu'il a véritablement choisi la part ce de Marie, et s'étudier à rechercher, aux pieds de
1 Cf. Ordinationes quœ vulgo, sub nemïne S. Brunonis et Landvini, circiimferuntur. ap. Tromby, Storia del Patriarca
S. Brunone. t. n. app. n. 20.
- Ihid. n. 1 et xix.
« Dieu, ce qui seul est nécessaire, après avoir re- « jeté les choses passagères et mis de côté tout sou- « ci des affaires du monde.
2° « Il vivra dans la solitude et le silence, suivant « la parole du prophète Jérémie, et s'élèvera au des- « sus de lui-même, en retranchant tout commerce « superflu avec les hommes.
3° « Il remplira,de la manière la plus fidèle et la plus « sûre, ces conditions que Jésus-Christ a imposées « à qui veut être son disciple : faire abnégation de « soi-même, prendre sa croix et suivre le maître ' .»
Pendant près d'un demi-siècle, les Chartreux suivirent les prescriptions de Landuin et ne possédèrent pas d'autre Règle ; l'esprit de saint Bruno, dont ils étaient animés, leur en tenait lieu. Ce ne fut que le cinquième Prieur de l'Ermitage du Désert de Chartreuse, le vénérable Guigues qui, en 1127, recueillit toutes les Coutumes ayant force de loi ; il les rédigea, à la pressante sollicitation de saint Hugues, Evêque de Grenoble et de plusieurs vénérables Religieux qui désiraient suivre fidèlement les Observances primitives.
Quelques colonies étaient déjà sorties du Monastère de Chartreuse, et l'on pouvait craindre que, si la ferveur venait à diminuer, on ne se relâchât des prescriptions établies par saint Bruno.
En écrivant les Coutumes des Chartreux, la pensée du vénérable Guigues était certainement de maintenir les Solitaires de Chartreuse dans l'Obser-
1 Annales Ordinis Cartusiensis. t. t. fol. 6.
vance primitive et d'éviter ainsi le relâchement ; mais il ne faudrait pas conclure que le saint Prieur ait eu l'intention d'imposer aux autres Maisons les usages reçus au Désert de Chartreuse. Les différents Monastères étaient indépendants les uns des autres, et Guigues n'avait sur eux aucune juridiction. C'est pourquoi il ne détermine et ne décide rien ; il se contente de relater et de constater les usages qui s'observaient à la Grande Chartreuse, en laissant aux supérieurs des autres Maisons le soin d'en faire eux-mêmes des lois proprement dites pour ceux qui leur étaient soumis. Ces usages furent respectés par tous les anciens Chartreux, et, plus tard, lorsque les diciples de saint Bruno formèrent un corps de Congrégation, ils servirent de base à leur législation.
Le titre, donné par Dom Guigues à son travail, Consuetudines, nous explique entièrement la pensée de l'auteur. Un Chartreux, qui par modestie a voulu conserver l'anonyme, écrivait récemment : « Guigues ne disait point ce qu'il voulait que l'on fît, il mit seulement par écrit ce qui s'était pratiqué jusqu'alors: il indiqua les usages de la Grande Chartreuse, usages qui devaient être la Règle de toutes les autres Maisons. Il n'est donc point législateur, il constate; aussi la formule qui revient le plus sous sa plume est :hcec agere consuevimus, voici notre manière d'agir sur tel ou tel point. Quel est donc alors le premier auteur des usages cartusiens ? C'est saint Bruno lui-même qui, par ses exemples et ses paroles, avait montré dans sa personne le type idéal et
vivant du véritable Chartreux. Bruno n'écrivit rien, il parla et surtout il agit ; plus tard l'écriture fixa ses enseignements, qui sont devenus notre loi fondamentale. Profonde sagesse de notre Patriarche calquée sur la conduite même du divinFondateur de la sainte Église catholique. Jésus, disent les Actes des Apôtres, commença par agir et par enseigner ; ensuite, lorsqu'il eut quitté la terre, le' Saint-Esprit inspira aux quatre Évangélistes de consigner par écrit ce que Notre-Seigneur avait fait et institué. La primitive Eglise n'eut d'autre loi, dans les premières années, que l'enseignement oral ou la tradition -, la lettre ne vint que plus tard, non point détruire la tradition, mais la confirmer, l'accompagner et la compléter, Ainsi en est-il dans l'Ordre des Chartreux : la pratique et l'usage avant la loi, la tradition précède la lettre, l'essai avant la sanction définitive. Bruno vit seize ans de la vie cartusienne sans composer une Règle, et c'est seulement vingt-six ans après sa mort, quarante-trois ans après la naissance de l'Ordre, que nous recevons un code écrit et désormais fixé, car, maintenant encore, les Statuts ont pour base les Coutumes de Guigues et répètent souvent mot à mot ce qui se trouve dans cette loi primitive. Pour faire comprendre toute notre pensée, nous serions tentés de dire que les Continues sont comme l'Évangile cartusien, Guigues est notre évangéliste et saint Bruno notre fondateur est notre législateur '. »
1 La Grande Chartreuse, cit, ut supra, p. 48-49.2' édition.
A l'époque où Dom Guigues ier relatait ses Coutumes, les Chartreux possédaient peu de Maisons. D'après la carte des fondations, dressée en 1785, on n'en comptait alors que sept : l'Ermitage du Désert de Chartreuse en Dauphiné; de Portes, au diocèse de Lyon, fondé en iii5 par Bernard de Varin, Ponce et Gauceran Archevêque de Lyon ; de Durbon, au diocèse de Gap, fondé en 1 1 1 6 par la noble famille de Beldisnar; de Sylve-Bénite, au diocèse de Vienne en Dauphiné, fondé en 1 1 16 et doté en 1 167 par l'Empereur Frédéric Barberousse ; de Meyriat au diocèse de Lyon, fondé en 11 16 par Ponce de Balmey, chanoine et pénitencier de l'Archevêché de Lyon ; des Escouges, au diocèse de Grenoble ; et enfin de Mont-Rieux, au diocèse de Marseille, fondé en 1 1 1 7 par trois frères, Geoffroy, Hugues, et Falco de Soliers1. La Chartreuse de la Tour, en Calabre, était encore entre les mains des Chartreux mais aucun rapport n'existait entre cette Maison et le Monastère du Désert de Chartreuse; elle fut la seule qui ne respecta pas les Coutumes rédigées par Dom Guigues Ier, et déjà même avant la fin du XIIe siècle, elle passa entre les mains des Cisterciens 2.
1 Charles-Joseph Morotius, autrement dit Morozzo, dans son Theatrum Chronologicum s.icri Ordinis Cartusiensis, pars sexta, p. 225 et sq. , met au nombre des Chartreuses qui existaient avant la rédaction des Coutumes, celle d'Arvières au diocèse de Genève, mais elle ne fut fondée qu'en 1182 par Amédée III, comte de Savoie et Humbert III de Beaujeu. Il en est de même de celle de Vaucluse dont la fondation par Hugues de Cuisseau remonte à 11 37.
8 Voir la VIe Partie. Chartreuse de la Tour.
Le Vénérable Guigues rédigea les Coutumes des premiers disciples de saint Bruno, dans les circonstances les plus favorables. Etant entré en Chartreuse cinq ou six ans après la mort du Bienheureux fondateur ', il avait connu plusieurs de ses compagnons, et se trouvait entouré de Religieux qui se rappelaient les instructions verbales transmises par Landuin. La ferveur primitive était encore dans tout son éclat, nous en avons une preuve dans la lettre de saint Bernard, adressée à Guigues et aux Religieux de sa Communauté. « Soyez bénis du Seigneur, leur dit-il, d'avoir eu « la bonté de m'écrire, les premiers, et de me don- « ner la hardiesse de vous écrire, à mon tour. Je « n'aurais jamais osé commencer, quelque grande « envie que j'en eusse. J'appréhendais de troubler « votre saint repos, de suspendre vos secrets entrece tiens avec Dieu, d'interrompre ce perpétuel et « sacré silence qui vous environne, de distraire « enfin par d'inutiles paroles des oreilles toujours « attentives à la voix du ciel 2 »
Ajoutons encore que les vertus et la sainteté de Dom Guigues Ier — sainteté et vertus qui faisaient dire à Pierre le Vénérable que ce Prieur « était de son temps, la fleur et la gloire de la Religion,»— nous sont un sûr garant de sa sincérité, et nous pouvons avoir toute confiance en lui, lorsqu'il nous dit n'avoir
1 Dom Innocent Le Masson. Annal. Car tus. lib. i. cap. m. n. 3.
2 Epist. xi. an. i 12 5.
dans ces Coutumes rien changé aux Observances primitives '. .
Voici Tentrée en matière des Coutumes:
« Guigues, Prieur de Chartreuse et tous les Frè- « res qui demeurent avec lui, aux très chers Frères « et amis en Notre Seigneur Jésus-Christ-, Bernard, « Prieur de Portes; Humbert, Prieur de Saint-Sul- « pice; et Milon, Prieur de Meyriat; et à tous ceux « qui comme eux et avec eux, servent Dieu, salut « éternel.
« Puisque vous désirez si ardemment connaître « les Coutumes de notre Maison, vaincu par vos « sollicitations, et forcé d'obéir au très Révérendis- « sime et tendre Père Hugues, Évêque de Greno- « ble, je prends la plume Je n'ai tant différé à vous « satisfaire, que parce que la Sainte Ecriture nous « dit qu'il vaut mieux être loué par les autres, que « se louer soi-même et qu'il faut faire ses actions « si secrètement qu'elles ne soient connues que de « Dieu; de peur d'en perdre le mérite, si elles « viennent à être connues des hommes 2 .
Pour donner une idée des Constitutions primitives des Chartreux et permettre à nos lecteurs de les comparer avec les Règles et les Observances actuellement en vigueur, nous allons reproduire l'analyse que Dom Du Creux, ancien Prieur de la Chartreuse de Bourbon-les-Gaillon, en a donnée, dans sa Vie de saint Bruno, composée en 1788.
1 Annales Ord. cart. lit». 1, cap. vm. - Consuetudines. cap 1 .
Il sera facile de constater, que le vénérable Guigues, écrit en historien et nullement en législateur .
« Comme par notre état, qui est un état de retraite et de solitude, nous devons être aussi éloignés de cœur et d'esprit, du monde et des choses du monde, que nous le sommes réellement de corps et d'habitation ; comme toute notre occupation doit être de louer Dieu, de le prier, de l'écouter; toute notre étude de le connaître et de nous connaître nous-mêmes; toute notre ambition de lui plaire et de lui être unis dans le temps et dans l'éternité, pour parvenir plus facilement à ce but, Bruno, notre Instituteur, qui savoit d'ailleurs combien le commerce avec les créatures peut occasionner de fautes, arrêter le cours des grâces, interrompre l'union avec Dieu, avoit ordonné sagement que chacun auroit sa cellule particulière. Ce règlement n'eut force de loi qu'au moment où l'Ordre eut pris une certaine consistance... Depuis lors, nous vivons seuls et nous avons l'avantage, dont étoient privés les anciens Solitaires, qui vivoient épars çà et là dans les déserts, d'assister et de participer aux saints mystères; de les offrir nous-mêmes; de pouvoir adorer le Seigneur rendu présent, par son grand amour pour nous, dans nos temples; d'être soutenus et excités par l'exemple de ceux avec lesquels nous nous trouvons réunis dans ce saint lieu; de n'être point exposés, comme ils l'étoient, au danger de nous gouverner nous-mêmes, de faire notre volonté et de quitter, ou nos solitudes ou
les exercices de la piété, pour nous procurer le nécessaire ... .....
« Après avoir renoncé au monde et à ce que nous y avions de plus cher, parents et amis, et à l'espérance même de les revoir jamais, nous nous privons encore de la société de ceux que la religion nous donne pour frères, sans cesser pour cela de les aimer, les aimant même au contraire d'autant plus véritablement, que nous les aimons sans aucun intérêt humain en Dieu et pour Dieu
« Nous vivons seuls, quoiqu'en Communauté. Nous avons chacun notre cellule, et on nous y fournit abondamment, toujours néanmoins d'une manière conforme à notre état de pauvres de Jésus- Christ et de Religieux pénitents, tout ce qui nous est nécessaire pour nous y occuper utilement, pour y vivre heureux et contents, sans être obligés d'en sortir que lorsque la Règle ou nous le permet ou
nous l'ordonne Nous ne recevons
personne, soit du dedans, soit du dehors, dans nos cellules, sans permission du supérieur; et c'est à ceux qui nous visitent à la demander. Sans cette même permission nous ne pouvons rendre aucune visite à nos confrères; et lorsqu'on sonne Compiles. que nous disons toujours dans nos cellules, toute visite, soit active, soit passive, doit cesser, à moins qu'on ait une permission spéciale de rester plus longtemps. Nous ne sortons jamais de la maison, excepté pour la promenade commune, quand il plait au supérieur de l'accorder, la Règle n'en assignant aucune Nous avons entre nous,
plusieurs fois dans la semaine, des colloques communs, autrement dit, des conférences
« Le silence et la solitude nous sont singulièrement recommandés comme deux choses essentielles à notre état. La Règle nous permet d'exprimer en peu de mots ce que nous désirons, lorsque c'est utile ou nécessaire, sans avoir recours à des signes; mais lorsque sans utilité ou nécessité nous .parlons dans les lieux où le silence est recommandé, tel que le cloître, l'église, le Chapitre, etc. nous sommes obligés de nous en accuser au Chapitre, le dimanche suivant, et d'y recevoir la discipline ou autre pénitence qu'il plait au supérieur d'imposer. Il est même dit qu'on doit priver de vin celui qui est accoutumé à rompre le silence
« Il est défendu de tenir conversation avec quelqu'un lorsque nous mangeons dans nos cellules; et nous y mangeons tous les jours, excepté les dimanches et les fêtes, et tous les jours de l'octave de Noël, Pâques et Pentecôte; en ces jours nous mangeons au réfectoire, et tout le temps que dure le repas, on fait la lecture de la Bible, ou des Pères de l'Eglise, etc
« Notre occupation ordinaire est de transcrire des livres, afin de servir l'Eglise par nos écrits, ne pouvant pas la servir par nos prédications. Outre ce travail manuel ordonné en cellule, nous avons trois fois l'année, trois jours de travail commun . .
« Notre pitance consiste ordinairement en œufs poissons, fromage. En Carême, en Avent, et tous les vendredis de l'année, même au réfectoire, et les
jours d'abstinence, nous ne mangeons ni œufs, ni fromage, en un mot aucune espèce de laitage. Le lundi, le mercredi et le vendredi de chaque semaine, à moins qu'en ces jours il n'arrive quelque fête, ou que le supérieur n'en ordonne autrement, nous ne mangeons que du pain, et nous ne buvons que de l'eau. Il ne nous est pas permis de rien garder de la pitance journalière, afin que l'on puisse connoître si nous ne faisons pas de privations contre l'obéissance que nous devons à la Règle, qui veut que nous ne fassions ni abstinences, ni rien d'extraordinaire sans l'agrément du supérieur, et que le supérieur instruit par celui qui est préposé à la cuisine, puisse s'informer du Religieux même pourquoi il n'a pas mangé. On présume avec raison que celui qui a été presque vingt-quatre heures sans manger, et qui d'ailleurs a suivi les exercices de nuit et de jour doit avoir besoin
« Depuis l'Exaltation de la Sainte-Croix jusqu'à Pâques, excepté les fêtes qui arrivent hors l'Avent et le Carême, nous ne faisons qu'un repas par jour. Nous prenons néanmoins, le soir, un morceau de pain et un peu de vin mêlé d'eau. Depuis Pâques jusqu'à l'Exaltation de la Sainte-Croix, nous dînons et nous soupons, excepté les jours d'abstinence
« Il nous est singulièrement enjoint de ne point faire de veilles indiscrètes, de peur d'être tentés de dormir, lorsque nous devons veiller; ni abstinences, ni jeûnes, ni autre chose qui ne soit commandée par la Règle, de peur de ruiner notre santé,
sans mérite devant Dieu, qui ne récompensera que ce qu'on fait par son ordre, et de nourrir L'amour-propre, qui est l'ennemi le plus dangereux qu'ait à craindre un Solitaire. C'est pour le combatre et le vaincre que la Règle nous ordonne, si nous voulons bâtir solidement, de poser, pour
pierre fondamentale, l'obéissance
« Le supérieur peut aggraver ou adoucir le joug de l'état, accorder plus de sommeil à l'un, plus de nourriture à l'autre, suivant qu'il le jugera convenable devant Dieu, selon le besoin d'un chacun.
Il lui est extrêmement recommandé
d'avoir un grand soin des malades, et aux malades de se souvenir que, quoique malades, ils sont Religieux. Il doit, si la maladie l'exige, faire acheter du poisson, supposé qu'on n'en ait point dans la maison et qu'on ne puisse en avoir autrement qu'en en achetant; donner du linge au malade, lui ôter le cilice, qui est un scapulaire de crin que nous portons toujours sur la chair; diminuer la dureté du lit. .
Nous couchons sur une paillassere-
couverte d'un drap d'étoffe; nous avons en outre un traversin, un autre drap d'étoffe pour nous couvrir et une couverture de laine. Nous couchons presqu'habillés, c'est-à-dire, qu'à l'exception de notre robe et de nos chaussons, nous conservons
tout le reste Tous les jours, été et
hiver, nous nous levons la nuit; l'heure à laquelle nous nous levons dépend de la longueur de l'Office. En été, il est plus court et en hiver plus long, ce qui s'entend de l'Office de la Férié. Nous nous cou-
chons plus tôt en hiver qu'en été. Le coucher et le lever du soleil règlent le nôtre. Nous dormons environ six à huit heures; nous ne nous recouchons pas après Matines; nous suppléons, le jour, entre Sexte et None, au sommeil que nous n'avons point pris la nuit. Ce moment de repos est d'environ
une heure Dans l'hiver, pour nous
garantir du froid, nous portons, nuit et jour, une pelisse, et dans les autres temps de l'année nous portons des robes faites d'une grosse étoffe, la plus commune en ce pays
« Quoique nous soyons obligés d'acheter le vin et le froment, puisque notre terre ne produit ni l'un ni l'autre, et qu'il en coûte beaucoup pour les apporter ici, puisqu'on ne peut le faire avec des voitures, Bruno, qui veilloit extrêmement au salut de l'âme et du corps de ses Religieux et qui vouloit qu'on mortifiât la nature sans l'accabler par de grandes austérités, de peur qu'on ne fût obligé de ne plus rien faire pour avoir voulu trop faire, et de se relâcher, désiroit, malgré la dépense, qu'on procurât l'un et l'autre à sa Communauté ; il pensoit que la bonne santé du corps contribue quelquefois à celle de l'âme. Il ne vouloit cependant pas que l'on bût du vin pur, ni que le pain, quoique fait de pur froment, fût parfaitement blanc
« Afin de nous bien pénétrer de cette vérité, que tout ce que nous donne la religion, elle nous le donne au nom de Dieu, tous les dimanches, après avoir soupe et rendu grâces à Dieu dans l'église, nous allons, comme les pauvres de Jésus-Christ, à
la porte du réfectoire demander un pain ; ce pain, qui est d'une forme ronde, est appelé pain d'aumône
« Pour détruire en nous la cupidité et l'amour des choses de la terre et de nous-mêmes, jusqu'à la racine; pour nous faire connoître qu'étant Religieux nous n'avons plus droit à rien , si par hasard il arrive que quelqu'un de nous reçoive quelque présent des personnes du dehors, le supérieur, ne devant avoir en vue que la sanctification de ceux qui sont sous sa conduite, fait mieux de le donner à tout autre qu'à celui à qui il étoit adressé. Nous ne devons rien donner, rien recevoir, ni rien changer dans nos cellules, sans la permission du supérieur. Tout ce qui sert à nos usages doit annoncer la sainte pauvreté dont nous faisons profession
« Nous vivons dans une heureuse médiocrité et nous sommes surpris de voir,ce que nous ne pouvons attribuer qu'à une grâce particulière du ciel, comment, en faisant les grandes dépenses que nous sommes obligés de faire ; comment,en faisant tant d'aumônes, nous subsistons, et nous ne sommes pas réduits au besoin. Dieu nous préserve de ce malheur, qui nous obligeroit à faire des choses indignes de notre état, à quitter notre solitude pour quêter, ce qui est diamétralement opposé à la fin de notre Institut. C'est dans cette même vue que nous avons soin de ne point recevoir plus de Religieux que nos facultés ne nous le permettent Nous ne recevons personne à la profession avant vingt ans, à moins que celui qui se présente n'ait le corps et
l'esprit tellement faits qu'il mérite qu'on déroge pour lui à la règle ordinaire
« Nous fuyons avec un soin extrême la société des personnes du sexe, et il leur est défendu d'entrer dans l'enceinte des limites de nos possessions.
« Le Prieur est seul chargé, à proprement parler, du gouvernement spirituel et temporel de la Maison; mais de peur qu'il ne le soit trop et qu'il ne puisse donner au spirituel, qui est la partie principale, tous les soins qu'elle exige, il confie le temporel à des personnes, prises dans la Communauté, dont il est sur; il nomme aussi des confesseurs et se décharge sur eux d'une partie du fardeau que sa charge lui impose •.
« Indépendamment du Procureur, chargé du soin du temporel, qui est communément un Religieux, nous avons un certain nombre de Frères Convers qui nous servent et qui gèrent nos affaires temporelles. Leurs obligations sont à peu de chose près les mêmes que les nôtres, mais leur Office est entièrement différent. Nous récitons, tous les jours, et toujours en cellule, l'Office de la Sainte-Vierge. Tous les jours, excepté les jours et veilles de fêtes, nous disons l'Office des morts, depuis la Septuagésime jusqu'à la Toussaint, en cellule, après vêpres; et depuis la Toussaint jusqu'à la Septuagésime, la nuit, à l'église, entre Matines et Laudes. Quand il se rencontre un anniversaire, on le dit à l'église, après Vêpres. Outre ces Offices, nous récitons, tous les jours, dans nos cellules, au son de la cloche, tout l'Office canonial, excepté Matines et Vêpres
que nous disons à l'église. Les dimanches et fêtes nous le psalmodions tout entier à l'église, excepté Complies, avec gravité, en observant une bonne pause au milieu du verset et prenant garde qu'un côté du chœur n'anticipe point sur l'autre. Tous les jours, nous assistons à la Messe conventuelle, et nous ne la disons chacun en particulier que les dimanches et fêtes et autres jours qui nous sont indiqués. »
Pour être complets ajoutons à l'analyse de Dom Du Creux, que tous les jours de Chapitre et aux fêtes solennelles, les Chartreux s'entretenaient ensemble après None. De plus, les veilles des fêtes, ils s'assemblaient dans le cloître pour lire et répéter les leçons qu'on devait réciter à Matines ; c'est ce qu'on appelait la récordation. Cet exercice avait lieu, non pas dans le grand cloître où se trouvaient les cellules, mais dans le petit cloître qui est placé dans presque toutes les Chartreuses, à côté de l'église. En considération des étrangers de distinction, on accordait aussi, dans le petit cloître, un colloque qui permettait aux ^Religieux de converser avec les hôtes du Monastère. Nous verrons plus loin que toutes ces faveurs furent supprimées dans la suite.
En certains cas, le Prieur pouvait envoyer les Religieux malades à ce qu'on appelait la Maison d'en bas. Il y avait dans toutes les anciennes Chartreuses deux maisons : l'une, en haut, où demeuraient les Moines, et l'autre, en bas, où habitaient les Frères Convers. Cette division se voit encore à
la Grande Chartreuse, où la maison d'en bas porte le nom de Gorrerie.
Quant aux Frères Gonvers, le Procureur présidait à leur Office. Aux veilles de fêtes solennelles, la moitié des Gonvers allait à l'église des Moines pour assister aux Matines et aux autres Offices. Après le Chapitre, ils écoutaient l'instruction faite par le Prieur ou par un Religieux chargé de cet office, et restaient à la maison d'en haut, jusqu'au moment des Vêpres qu'ils allaient entendre dans leur chapelle de la maison inférieure.
En l'absence du Procureur, ils récitaient leur Office, sous la direction du plus ancien Convers. Cet Office était beaucoup plus court que celui qu'ils disent actuellement. Ils récitaient, pour l'Office de la nuit, cinquante-huit Pater et douze Gloria Patri ; et pour l'Office du jour, vingt-cinq Pater et vingtquatre Gloria Patri. A cette époque, ils n'étdPnt pas obligés aux prières qui, pour eux, remplacent le petit Office de la Sainte Vierge.
Les Convers qui restaient dans la maison, c'està-dire, qui n'étaient pas occupés aux travaux des champs, ou à la garde des troupeaux, avaient du vin, une seule fois le jour, excepté le jeudi et les jours de fêtes solennelles. Les vendredis, ils faisaient abstinence au pain, à l'eau et au sel; demême pour tous les mercredis de l'Avent et du Carême, aux quatretemps et aux veilles des fêtes de Pâques, de l'Ascension, de la Pentecôte, de saint Jean, des apôtres saint Pierre et saint Paul, de l'Assomption, de la Toussaint et de Noël. Les veilles des fêtes des
apôtres saint Jacques, saint Barthélémy, saint Mathieu, saint Simon, saint Jude, saint André et de saint Laurent, ils ne mangeaient qu'une fois le jour.
Lorsque, aux autres jours, la Règle commandait le jeûne pour les Religieux, les Convers mangeaient deux fois, mais les mets n'étaient pas différents de ceux des Solitaires, qui, à raison du jeûne n'avaient pour tout assaisonnement que le sel. Le jeudi et les fêtes solennelles, on ajoutait quelque chose à la pitance ordinaire, excepté toutefois le jeudi de Pâques, de la Pentecôte et de la fête des Saints Innocents. Leurs mets ordinaires, les jours d'unique repas, étaient des herbes crues, des fruits ou des racines.
Depuis le i" novembre jusqu'à Pâques, ils n'avaient que du pain d'avoine ; mais en Avent et en Carême on leur donnait, toutes les semaines, une torle ou petit pain de froment. A ces deux époques ils recevaient chaque semaine la discipline1.
Telles sont les principales Observances des Solitaires de Chartreuse, rédigées au XII* siècle par le vénérable Guigues2. Le Souverain Pontife Innocent II approuva le livre des Coutumes, par une Bulle adressée à Guigues, vers la fin de l'année 1 1 33 . Il y est dit qu'il donne cette approbation « à l'exemple de ses prédécesseurs d'heureuse mémoire, Urbain, Pascal, Calixte et Honorius qui ont loué
' Cf. Dom Guigues, Consuetudines Ord. Cartus. ap. Annal. Cartus. pars. I. — P. Helyot, Histoire des Ordres monastiques, religieux et militaires, art. Chartreux.
D'après Dom Le Coulteux, dans ses Annales Ord. Cartus., le travail de Dom Guigues fut contrôlé, en [ 1 36, par les Prieurs de Portes, de Durbon el de Mevriat.
et approuvé les saintes Coutumes et Constitutions des Chartreux l. » Nous verrons dans ks chapitres suivants que ces Règles primitives ne se sont point affaiblies par le temps, comme dans la plupart des Ordres religieux. Ce résultat a été obtenu, grâce au zèle et à la sagesse des supérieurs, qui mirent sans cesse tous leurs soins à conserver les anciens usages, et à soumettre au Chapitre Général de l'Ordre toutes les nouveautés qu'on aurait pu essayer d'introduire. Malgré certains changements peu importants, qui doivent être considérés comme les développements de la Règle, développements nécessités par les circonstances, on peut dire avec raison que l'Observance primitive n'a guère changé et que « l'Ordre des Chartreux n'a jamais eu besoin d'être réformé, parce qu'il ne s'est jamais déformé n'.Cartusia nunquam reformata quia nunquam déformât a. En effet toutes les lois, toutes les obligations, toutes les observances mises en vigueur, dans le cours de l'existence de cet Ordre célèbre, n'ont point allégé le joug accepté par ses membres ; mais, comme nous le verrons plus loin, ehes ont au contraire contribué le plus souvent à le rendre plus pénible et plus onéreux.
« On est rempli d'admiration, — disait le Révérend « Père Dom Innocent Le Masson, dans ses Annales « de l'Ordre — lorsqu'en fouillant quelque tombeau « ancien, on met à découvert un corps enseveli de- « puis six siècles et préservé de toute corruption. « J'avoue que je ne suis pas moins ému, quand la « lecture des vieux monuments de notre Ordre me
1 Annales sacri OrJinis Cartusiensis, an 11 33.