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« démontre, qu'il est toujours tel que l'ont établi « nos premiers Pères. Si l'on y trouve quelques « modifications, elles ne sont que comme un chance gement d'habits qui n'ajoutent, ni n'ôtent rien à « la substance du corps '. »
Malgré les Coutumes, rédigées par le Vénérable Guigues et acceptées par tous les Monastères de l'Ordre, les disciples de saint Bruno ne formaient pas, à proprement parler, un corps de Congrégation. Chaque Maison se considérait comme indépendante des autres, et ne reconnaissait que l'autorité de son Prieur, tout en restant soumise à la juridiction de l'Évêque diocésain qui devait veiller au maintien de la discipline religieuse.
Cette juridiction épiscopale était insuffisante 2;il fallait, pour le bien et la prospérité de l'Ordre, un supérieur général et une autorité suprême dont les décisions ayant force de loi pussent atteindre les divers Monastères. L'isolement était de nature à faire naître bien des divergences dans les Observances et à .éloigner le nouvel Institut de la régularité primitive et de l'esprit du saint fondateur.
Ces lacunes n'avaient pas été sans attirer, dès le principe, l'attention de plusieurs éminents Religieux; mais ce fut seulement sous saint Anthelme, septième Prieur de la Grande Chartreuse, que ces difficultés reçurent une solution. Les Prieurs des différents Monastères pressèrent vivement, et à plusieurs re-
1 Annales Ordinis Cartusiensis, fol. 26. - Cf. Don Martène, Thésaurus novus anecdotarum. t. vi. — Veterum scriptorum amplissimz Collection pnef. t. vi, p. 16.
prises, saint Anthelme de les réunir en Chapitre Général, avec plein pouvoir de régler tout ce qui concernait l'Ordre.
Ce projet était d'une importance extrême, puisque, s'il se réalisait, les enfants de saint Bruno devaient d'une part, conquérir l'indépendance nécessaire pour se gouverner, et d'autre part, former désormais un corps animé d'un même esprit et soumis à une autorité centrale. Le Chapitre Général ne pouvant se réunir souvent, et l'action de l'autorité, pour être efficace, ne pouvant être transitoire, on demandait que le Prieur de la Maison-Mère, avec le titre de Général, possédât le pouvoir de juridiction sur toutes les Chartreuses et veillât, par l'entremise des Prieurs de chacune des Maisons de l'Ordre, à l'exécution des lois adoptées par le Chapitre Général.
6aint Anthelme, précisément parce qu'il se trouvait Prieur de la Maison fondée par saint Bruno, refusait de consentir à cet accroissement de pouvoir, dont son humilité s'effrayait. Malgré ses appréhensions, il dut cependant céder aux instances des autres Prieurs. Dans le préambule des Actes du premier Chapitre Général il est dit : « Les Pri- « eurs demandaient depuis longtemps à celui de la « Grande Chartreuse et aux Religieux qui l'habitent, « en vue de maintenir ferme et stable leur Institut, « de constituer dans la dite Maison un Chapitre Gé- « néral qui s'occuperait de la correction et de l'ace mendement de tout l'Ordre. Ce ne fut que sur « nos instances réitérées et comme vaincu par nos
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« importunités continuelles, qu'Anthelme, Pri- « eur de la Grande Chartreuse et ses Religieux, « d'après le conseil de Hugues II, Évêque de Grèce noble, donnèrent enfin leur consentement » '.
De peur qu'on ne vînt à récuser l'autorité du Chapitre Général, ou à suspecter la légitimité de ses décisions, saint Anthelme exigea que chaque Prieur obtiendrait d'abord, de l'Évèque diocésain, l'abandon du pouvoir de juridiction qu'il avait exercé jusque-là; et ensuite, des Religieux de son Monastère, la reconnaissance du droit accordé au Chapitre Général d'introduire dans l'Ordre toutes les améliorations que l'on croirait utiles ou nécessaires.
Le premier Chapitre Général se tint à la Grande Chartreuse, le 18 octobre, fête de saint Luc, 1 142, sous la présidence de saint Anthelme. Étaient présents : Bernard, Prieur de Portes; Soffride, Prieur des Escouges; Lazare, Prieur de Durbon; Etienne, Prieur de Meyriat ; et Jean, Prieur d'Arvières. Chacun d'eux présenta la lettre de son Évêque et celle de son Chapitre particulier. Le procès-verbal de ce premier Chapitre Général a consigné la lettre de l'Archevêque de Lyon ~ et celle des Moines de
1 Les Actes du premier Chapitre General ont été tirés d'un manuscrit de la Chartreuse de Mont-Dieu, sous ce titre Statuta antiqua Ordinis Cartusiensis. Cf. l'abbé A. Marchai, Vie de saint Anthelme, p. 88 et sq.
- Mabillon fait la remarque, dans ses Ann. Bened. VI, app., p. 585, que les Évêques, trouvant qu'il y avait chez les Chartreux plus à admirer qu'à corriger, se lassèrent d'une surveillance inutile, et offrirent spontanément de se dépouiller de leur juridiction sur ces saints Religieux, en faveur du Chapitre Général. — Cf. Tromlu . op. cit.
Portes. Ces deux documents ont trop d'importance et indiquent trop nettement tout le bien que les enfants de saint Bruno attendaient de cette nouvelle institution, pour que nous puissions les passer sous silence.
La lettre de l'Archevêque de Lyon disait : « Au « bien-aimé Frère Anthelme, Prieur de la Grande « Chartreuse, à tous les Prieurs qui combattent « pour Dieu, dans l'Ordre des Chartreux, et aux « Religieux qui, avec eux, travaillent à obtenir du « Seigneur la récompense promise à la pauvreté, « Falcon, ministre de l'Eglise de Lyon. — En verce tu de notre autorité épiscopale, nous vous accor- « dons et livrons à perpétuité, pour être corrigées, « les Maisons de Portes et de Meyriat, émules de « votre zèle religieux, conformément à leur vœu « et à la demande qu'elles nous en ont faite , « pour l'affermissement de votre Ordre , suivant « ce qui aura été décrété dans le Chapitre Gé- « né rai . »
A la suite vient la lettre des Chartreux de Portes:» Au Prieur de la Grande Chartreuse, par la « grâce de Dieu, aux Pères et Révérendissimes « Maîtres, et aux Religieux, qui sous la conduite « du Prieur sont enrôlés dans la milice du Christ, « tous les Frères de Portes, paix et salut de la « part du Seigneur .
« Puisque vous avez enfin donné votre consen- « tement pour que notre Prieur et ceux des au- « très Maisons se réunissent, à l'époque fixée, « dans votre Maison, qui est la mère de tout l'Or-
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« drc, afin qu'ils puissent traiter avec le plus grand « soin de tout ce qui peut aider à l'unité, à la sta- « bilité ou à raffermissement de notre Ordre, non « seulement nous donnons notre consentement et « nous louons cette résolution, mais nous l'accueil- « Ions avec actions de grâce. C'est pourquoi, pour « tout ce qui regarde le maintien de notre Ordre « et tout ce qui aura été décrété par le Chapitre « Général, nous vous accordons et vous livrons « notre Maison, à vous et à vos successeurs à « perpétuité , pour la garder et la corriger. »
Les décrets promulgués dans ce premier Chapitre Général ont été conservés dans un manuscrit de la Chartreuse de Mont-Dieu l. En voici l'analyse d'après Tromby.
Le premier décret se rapporte aux Offices divins qui, dans toutes les Maisons, doivent être célébrés de la même manière et avec les mêmes rites. Le second indique comment un Prieur indigne ou coupable doit être remplacé. Le troisième déclare que jamais on ne permettra à un Prieur ou aux Religieux d'une Maison d'embrasser la Règle d'un autre Ordre s'ils en font la demande ou proposition-1.
1 Acl.t primi Capituli Ordinis Cartusiensis, apud Tromby- Storia del Patriarcha S. Brunone e del sno Ordine Cartusiano.
- Dans une décision du Chapitre Général de l'Ordre de Citeaux, en ug5 , il est dit qu'un ancien Religieux Chartreux ne pouvait passer chez les Cisterciens, sans le consentement des deux Généraux. Voir sur ce sujet la Bulle d'Innocent III, datée des Nones de Décembre 1202. — Il y a là une atténuation du Statut porté par le premier Chapitre Général des Chartreux.
Le quatrième décide qu'aucune fondation nouvelle ne pourra avoir lieu sans le consentement du Chapitre Général, et défend à tout Prieur de donner des Constitutions différentes de celles en usage dans l'Ordre. Le cinquième établit que dans le cas où la Maison de la Grande Chartreuse, « mère et nourrice de toutes les autres, » serait obligée de prendre un Prieur ailleurs que parmi ses Religieux, on pourrait appeler qui Ton voudrait des autres Maisons, excepté le Prieur. Le sixième, que dans le cas d'une affaire importante et urgente à traiter, le Prieur de la Grande Chartreuse , s'il n'est pas en état d'agir seul, convoquera autant de Prieurs qu'il le pourra pour résoudre avec eux la difficulté; ( cette réunion porterait alors la désignation de Capitulum Privatum. ) Toutefois la décision prise dans un conseil ainsi composé ne sera définitive qu'après la ratification du Chapitre Général. Enfin le septième et dernier Statut porte que ni le Prieur de la Grande Chartreuse, ni ceux des autres Maisons ne pourront rien ajouter aux Règles qui se rapportent à l'Office divin, ni aux autres Constitutions de cet Institut, comme ils ne pourront également rien en retrancher, sans le consentement du Chapitre Général. Or, par Chapitre Général, on a soin de remarquer qu'il faut entendre la réunion des Religieux qui, ayant été convoqués, se sont rendus à l'appel du Supérieur . Par conséquent, l'absence de ceux qui n'avaient pu y répondre ne devait, en aucun cas, servir de motif pour rejeter la décision prise par la majorité.
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Le procès-verbal de cette première réunion se termine par les paroles suivantes, qui marquent bien l'esprit d'humilité et d'obéissance dont les vénérables Prieurs étaient animés : « Pour que ces « Statuts, ayant pour but l'affermissement et la « stabilité indéfinie de notre sainte Institution, « Statuts que les Pères de cette assemblée, après « les avoir mûrement examinés, ont cru devoir ado- « pter, soient à jamais respectés, nous tous, dans « le sentiment d'une vraie humilité, avons ad- « héré avec toute la dévotion possible à cette salu- « taire discipline, et, nous engageant à effectuer les « corrections indiquées, avons déclaré vouloir porter « le joug suave et le fardeau léger de l'obéissance.»
En effet, chaque Prieur vint s'agenouiller devant l'Évêque de Grenoble qui assistait au Chapitre et prononça cette formule: « Moi, Frère N..., Prieur «deN..,je promets obéissance au Chapitre général1.»
« On voit, ajoute l'auteur de la vie de saint Anthelme, que ce qui a surtout préoccupé la vénérable assemblée, dans cette première réunion, a été d'assurer le maintien inviolable de la Règle dans les Maisons de l'Ordre. Elle devait y être observée intégralement, et personne, pas même le Prieur de la Grande Chartreuse, malgré l'accroissement de son autorité, ne pouvait rien y ajouter, ni en rien retrancher2.»
' Sur le premier Chapitre Général Cf. Ms. Cartusice Montis-Dei. ap. Ed. Martène. Thésaurus, anecdotar. t. iv, p. 1237.
- A. Marchai., op. ci7., p. 94.
Le Révérend Père Dom Innocent Le Massondit, dans ses Annales de l'Ordre1, qu'on avait tenu des Chapitres Généraux avant Le milieu du XIIe siècle mais il appuie son sentiment sur de simples conjectures, et il est obligé d'avouer que les plus anciens Actes des Chapitres Généraux, connus de son temps, étaient ceux du Chapitre convoqué sous saint Anthelme. Le nouveau Général réunit un second Chapitre en 1 143 ; on s'y occupa exclusivement de ce qui se rapporte à l'Office divin. Le troisième Chapitre Général, dont le manuscrit de la Chartreuse de Mont-Dieu relate les Actes, fut tenu quelques années plus tard, sous Dom Basile de Bourgogne, successeur de saint Anthelme, en 1 163 '2. On régla alors que désormais ces assemblées se réuniraient tous les ans à la Grande Chartreuse, le jour de saint Luc. Nous verrons, dans le chapitre suivant, comment se compose le Chapitre Général, quelle est son organisation et quel mandat il doit remplir.
D'après les Actes des premiers Chapitres Généraux, on peut constater que, dans toutes les Chartreuses, le nombre des Solitaires était fixé comme l'avait déterminé le Vénérable Guigues : treize ou quatorze Moines et seize Convers. Il y est dit que le nombre des Religieux de toutes les Maisons étant déterminé, on doit aussi fixer celui des domestiques
1 Lib. I. cap. xi.
3 Sur le Chapitre Général de 1 1 63 Cf. Dom Inn. Le Masson Annal. Ordin. Cartusien. lib. II, cap. ix, fol. i3i, col. 1. — Dom Le C ouït eux, Annal, cit. Ms. — Dom Trombv. Storia cit. t. iv.
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et des animaux, afin que la modestie et l'uniformité soient également observées partout.
Dans la seconde moitié du XIIe siècle, le Révérend Père Dom Basile et le Révérend Père Dom Guigues II donnèrent à leurs Religieux d'utiles et sages Règlements. Sous Dom Basile, il fut décrété que tous les Monastères de l'Ordre, sans exception, devaient se soumettre à toute décision émanant du Chapitre Général. Cette Ordonnance portée en 1 1 631 avait la plus grande importance, elle venait fortifier et parfaire l'œuvre de saint Anthelme ; l'unité était faite. Dès l'année suivante, le Pape Alexandre III, qui avait compris toute la valeur de cette décision, la confirma par une Bulle datée du i5 des calendes de mai 1 164 2. Ses successeurs suivirent son exemple, protégèrent toujours le Chapitre Général et confirmèrent les Règlements que celui-ci croyait devoir adopter.
Cette unité de vues entre le Chapitre Général et les Papes est prouvée par les Bulles d'Alexandre III, du 5 des ides de juillet 1 1 77 ; de Clément III, du 7 des ides de juin 1 190; de Célestin III, du 2 des nones de juillet 1192; d'Innocent III, du 2 des calendes de novembre 1207 et du 8 des ides de décembre 1208; d'Innocent IV, du 2 des nones d'octobre 1246; d'Alexandre IV, du 3 des ides dé mai 1 2 5 5 , du 4 des calendes de mai 1 255 et du 6 des ides d'octobre 1 256; de
1 Dom Inn. Le Masson, Annales, cit. ibid.
2 Cf. Bulle d'Alexandre III. ap. Tromby. op. cit. t. iv. app. p. i.xxxi.
Pie II, des ides d'août 1460. Nous voyons de même, en i5p8, le Pape Jules II ordonner que toutes les Maisons de l'Ordre , sans distinction de nationalité, obéiraient au Prieur du Désert de Chartreuse et au Chapitre Général.
Dom Guigues II, successeur de Dom Basile, donna aussi tous ses soins à l'œuvre si importante de la tenue des Chapitres Généraux. Dans un ouvrage qui a pour titre de quadripartito exercitio cellœ, il traite la question du Chapitre Général et en fait ressortir les avantages pour la discipline et le bien spirituel de l'Ordre.
« Le Chapitre Général — dit la nouvelle Collec- « tion des Statuts — a été établi d'après le conseil, « la volonté et le consentement unanime de nos « Pères, pour maintenir fermement et constam- « ment l'Ordre dans la pratique des anciennes « Règles, écrites ou traditionnelles que les premiers « Chartreux observèrent avec un religieux respect. « Afin d'obtenir ce résultat, le Chapitre, qui est « chargé de nos âmes, s'occupe avec le plus grand « soin de tout ce qui a trait à l'utilité et conser- « vation de l'Ordre. Toutes les Maisons, tous « les Prieurs, sont soumis au Chapitre; il est pour « nous le représentant de Dieu même K »
Dès le moment où l'autorité du Chapitre Général fut reconnue par tous les Monastères des Chartreux, les membres de ce Chapitre reportèrent leur sollicitude sur les points de la Règle qui n'étaient