‹ Saint Bruno et l'ordre des ChartreuxChapitre 18 sur 96 · D'URBAIN V A CE SUJET. CONDITIONS D'ADMISSION DANS I.OR · texte numérisé non relu

D'URBAIN V A CE SUJET. CONDITIONS D'ADMISSION DANS I.OR

DRE. — POSTULAT. — ÉPREUVES DU NOVICIAT. — CEREMONIES DE LA PRISE D'HABIT. MAITRE DES NOVICES. PROFESSION- DES VŒUX SIMPLES. — ÉTUDES DES JEUNES PROFES. — PROFES- SION DES VŒUX SOLENNELS.

PRÈS avoir montré l'organisation de l'Ordre des Chartreux dans son ensemble, et avoir parlé de ceux qui représentent l'autorité ou occupent quelque charge dans une Chartreuse, il nous reste, pour donner une idée complète de cet illustre Institut, à nous occuper des autres membres de l'Ordre, Religieux, Frères et Moniales. Les Religieux Chartreux sont divisés en grands et jeunes Profès ; les premiers ont fait la profession solennelle, les autres n'ont prononcé que des vœux simples, mais cependant perpétuels. On ne peut faire la Profession solennelle que quatre ans après les

vœux simples ; dans certains cas, l'épreuve est prolongée, si les supérieurs le jugent à propos. Pendant ces quatre années, les jeunes Profès, comme nous le verrons plus loin, restent sous la tutelle du Maître des Novices. Les Pères sont appelés Religieux de Chœur, parce que leur fonction obligatoire et leur mission spéciale sont de chanter l'Office divin '.Dans le chœur, ils ont rang d'après leur ancienneté dans la Maison à partir du jour de la vêture.

Le costume des grands Profès consiste en une tunique ou robe longue en laine blanche, retenue à la taille par une ceinture de cuir blanc. Sur la robe, ils portent un scapulaire de même couleur, formé de deux pièces d'étoffe qui sont réunies autour du cou par un capuchon et pendent Tune devant et l'autre derrière le corps, jusqu'au bas de la tunique. C'est l'ancienne toge romaine que saint Benoît avait fendue et diminuée de largeur pour donner plus d'aisance au mouvement des bras. Les deux pièces d'étoffe sont reliées entre elles, à mi-corps par deux larges bandes qui donnent à ce vêtement, appelé Cuculle, la forme d'une croix2. Ces bandes, connues autrefois sous le nom de Point de saint Benoît, ont toujours été chez les Chartreux le signe de la Profession qui les lie au service de Dieu. En guise de linge,les Chartreux se servent de tunicelles de laine. Des bas en étoffe blanche et des chaussures de cuir complètent le costume. Cet ensemble paraît assez étrange à beaucoup de personnes de notre temps, et cepen-

1 Sur l'Office divin, Cf. SLil. I. P. cap. xiv.

2 Dom Inn. Le Masson, Annales, p. ("»o.

— 3io —

dant ce costume n'est qu'une réminiscence des vêtements portés par les Romains, vêtements encore en usage à l'époque où saint Bruno a fondé son Ordre.

« L'habit du Chartreux, qui maintenant — écrit un Religieux de cet Ordre — ne ressemble en rien à celui que Ton porte partout, était, en somme, au XIe siècle, celui des paysans des montagnes du Dauphiné, à bien peu de choses près. Aujourd'hui encore, les montagnards des environs, surtout en Savoie, ont des vêtements blancs, mélange de laine, de fil et même de poil de chèvre; ce drap qui s'appelait vopette était grossier, mais solide et très chaud. Les pâtres de la Grande Chartreuse se servent d'une véritable cuculle qui n'a qu'une ouverture ronde pour y passer la tète ; ils la nomment mandrille. Saint Bruno, sans aller chercher si loin, prit donc l'étoffe [ et la forme des vêtements du pays; il fit seulement descendre la tunique jusque sur les pieds 2. »

M. Olier, fondateur de la Communauté des prêtres et du Séminaire de Saint-Sulpice, parlant, dans son Traité des Saints Ordres, du costume des Chartreux, donne la raison mystique qui a engagé saint Bruno à adopter la couleur blanche pour le vêtement de ses Religieux. « Si saint Benoit, dit-il, par dévotion particulière à la mort et à la sépulture de Jésus, s'est vêtu tout de noir, il devait naître de lui un autre saint, l'humble saint Bruno, qui, achevant les desseins de Dieu sur son Ordre, choisit

' « De grosso et rudi panno patria?. » Nov. Stat. II. P. cap. i. r La Grande Chartreuse, p. 3i5.

l'habit blanc. Ces deux saints expriment les deux principaux mystères de notre religion : saint Bruno, par la blancheur de son habit, représente la résurrection de Notre-Seigneur, comme saint Benoît avait figuré auparavant, par la couleur noire de sa robe, le saint mystère de sa mort '. »

Les Pères Chartreux ne portent pas la barbe, ils ont de plus la tète rasée et ne conservent qu'une légère couronne de cheveux. Depuis le XIVe siècle, ils ont été autorisés à porter une calotte blanche; toutefois constatons qu'ils ne s'en servent pas habituellement; elle n'est pas obligatoire et la plupart des Religieux n'en font pas usage. Si on en croit le Père deTracy, le Révérend Père Dom Guillaume de Raynald, Général de l'Ordre, ne put empêcher que l'usage des calottes s'introduisît parmi les Chartreux, le Souverain Pontife Urbain V ayant mis lui-même sa propre calotte, sur la tête du Prieur de la Chartreuse de Trêves '2. Notre auteur ne fait-il pas confusion avec l'anecdote du chapeau imposé par le Pape au même Prieur ? nous en parlerons un peu plus loin; le lecteur jugera.

Le costume des jeunes Profès ne diffère guère de celui des grands Profès. Comme eux, ils portent la robe longue et la cuculle en étoffe de laine blanche, seulement les bandes qui réunissent les deux parties de leur cuculle, sont beaucoup plus étroites. Tous les Profès portent un long chapelet suspendu à la ceinture.

1 Traité des Saints Ordres, p. 142.

- Op. cit. p 262.

Dans certaines régions, surtout en France et dans les contrées du Nord, les Chartreux portaient, l'hiver, pour l'Office de nuit et même dans leurs cellules, des pelisses doublées en peau de mouton. Dans une charte de 1 33(5, donnée par Humbert, Dauphin de Viennois, en faveur de la Grande Chartreuse, il est fait mention d'une fondation de pelisses en peau de mouton et pelissons ou petites pelisses en peau d'agneau. Cet usage existait encore en France dans le courant du XVIIIe siècle, nous en avons la preuve dans les comptes de la Chartreuse de Notre-Dame-des-Prés, à Neuville près de Montreuil1 ; il est aujourd'hui tombé complètement en désuétude2.

Depuis le XIVe siècle, lorsque les Chartreux se rendent dans une autre Maison de l'Ordre, ou font quelque voyage nécessité par les affaires de leur couvent, ils portent sur leur cuculle une chape ou grand manteau noir, ainsi que le chapeau ecclésiastique. Cette dernière innovation est due au Pape- Urbain V. Malgré le désir de Dom Guillaume de Raynald de ne rien changer au costume Je ses Religieux, les Chartreux durent céder à la volonté exprimée par le Souverain Pontife, qui envoya à ce sujet une lettre pontificale au Général de l'Ordre, k Nous « savons, y est-il dit, que vous avez l'habitude « de sortir sans chapeau par quel que temps qu'il

1 Arch. de la Chartreuse de Montreuil.

- Cf. Statut des Frères Chartreux, ch. xvi. n. i. — De Tracv, op. cit. p, i5<>. — Dom Du Creux, op. cit. p. 144. — Dom Le Coulteux, ms. cit. ap. La Grande Chartreuse.

« fasse, par le vent, le soleil ou la pluie ; votre Statut « ne vous prescrit rien sur ce point, mais c'est un « usage très ancien et vous n'oseriez, pour ce mo- « tif, agir autrement : Nous, considérant que cela « peut vous être nuisible et qu'en agissant diffé- « remment vous ne manquez, en aucune manière, « aux prescriptions de votre Statut et ne compro- « mettez en rien l'honneur de votre Ordre : de notre « propre mouvement, sans y être déterminé par « vos demandes ou celles de qui que ce soit, par « pure bonté, vous octroyons, nonobstant toute « coutume pour ancienne qu'elle puisse être, la « permission de porter : les Moines un chapeau « noir, les Convers un chapeau de couleur sombre, « gris ou brun. Ces chapeaux, bien qu'ils n'aient « pas la même couleur pour tous, seront pour tous « de la même forme et semblables à celui que, de « nos propres mains, nous avons posé sur la tête « de notre cher fils Jean, Prieur de la Chartreuse « de Saint-Alban, près de Trêves, lequel se trouve « actuellement en cour de Rome par ordre de son « Supérieur Général1. »

Les Chartreux, qui déjà avaient refusé énergiquement divers adoucissements accordés par Urbain V, accédèrent d'autant plus facilement au désir du Souverain Pontife que la nouveauté imposée ne touchait en rien à l'intégrité de leurs Statuts. Toutefois, pour conserver l'uniformité et de peur que

1 Bullarium Gartusiense. Cette lettre est datée de Rome aux ides de novembre, l'an septième du Pontificat d'Urbain V, i3 novembre 136g.

la vanité ne vînt à se glisser dans l'esprit des Religieux, le Chapitre Général de i3y(5 porta une Ordonnance qui réglait que les chapeaux ne devaient pas être raides et épais, ni recouverts de drap noir à l'extérieur « comme ceux des prélats, » mais simplement en feutre, « avec une lanière de cuir noir autour. »

D'après les Règlements en usage chez les Chartreux, on peut recevoir les Postulants à dix-huit ans, lorsqu'ils donnent des marques sérieuses de vocation et paraissent assez robustes pour supporter les austérités de la Règle. De plus, on exige qu'ils aient de la voix et qu'ils puissent chanter ; l'Office solennel de l'Église étant la grande occupation des Chartreux. Les Postulants doivent aussi être assez versés dans la langue latine pour la comprendre, posséder quelque littérature, disent les Statuts, et n'avoir aucun empêchement au sacerdoce; tous les Religieux de chœur devant, à un temps donné, recevoir la prêtrise 1 .

Il est absolument défendu d'exiger une dot de ceux qui veulent entrer dans l'Ordre . Cette défense n'est pas simplement écrite dans les Statuts, elle a toujours été fidèlement observée et maintenue dans toute sa vigueur 2 .

Lorsqu'un homme du monde ou un ecclésiastique se présente dans une Chartreuse, avec l'inten-

1 Examinatur si tantum habeat littérature quantum sufticiat Monacho et Religioso ad Sacerdotium promovendo, et si cantare potest. St.it. II P. cap. xvn. n. i à io.

a Ibid. n. 8 et 9.

tion de devenir Religieux de chœur, il commence par faire une retraite de quelques jours, puis s'il présente des qualités suffisantes, le Prieur du Monastère lui permet d'entrer en cellule. Auparavant le Père Maître lui lave les pieds, en récitant le Miserere,et lui met les chaussures en usage dans l'Ordre. Cette cérémonie symbolique a pour objet de rappeler au Postulant qu'en entrant dans cette sainte Maison, il doit secouer la poussière du siècle et marcher d'un pas ferme dans la voie que Dieu , dans sa miséricorde, ouvre devant lui.

Comme il s'agit pour le futur Novice d'embrasser un genre de vie d'une austérité exceptionnelle, il est soumis pendant un mois à une initiation pénible et sévère f, c'est ce qu'on appelle dans le style de l'Ordre, faire le Postulat. Pendant ce temps d'épreuve, le Postulant conserve l'habit séculier, recouvert d'un long manteau noir, mais il habite le cloître comme les Religieux, garde les Observances et suit à peu près tous les exercices de la Communauté, sous la direction du Maître des Novices.

Après un mois d'épreuve, si le Postulant montre, par son obéissance à ses supérieurs, sa soumission à la Règle et son zèle à suivre les exercices, que Dieu l'appelle à prendre rang parmi les enfants de saint Bruno, le Père Prieur le propose à la Communauté pour la prise dliabit. Le vote a lieu dans la salle du Chapitre, et le Prieur ne peut ad-

1 Proponantur ci dura et aspera. Stat. II. P. ut supra.

mettre le Postulant que s'il a réuni la majorité des voix 1 . Si le vote a été favorable, le Père Maître va chercher le futur Novice qui a dû se retirer dans l'église, et le conduit au Chapitre, où se trouve réunie la Communauté. Là, après s'être prosterné, le Postulant fait sa demande d'admission en ces termes :

« Supplico propter amorem Dei, me ad Proba- « tionem sub habitu Monachali recipi, pro humil- « limo omnium servo, si tibi,Venerabilis Pater, cae- « terisque Venerabilibus Patribus, placuerit. »

« Je vous supplie, par amour de Dieu, de m'ad- « mettre à la Probation, sous l'habit de Religieux; « je serai le plus humble serviteur de tous, si cela « vous convient, mon Vénérable Père, et convient à « tous les Vénérables Pères de cette Maison. »

Le Père Prieur qui préside à cette touchante cérémonie fait alors un discours en latin au récipiendaire, pour lui rappeler les devoirs et les obligations de la vie monastique dont il va faire Fessai, et termine en lui demandant s'il aura la force de remplir toutes les obligations et de supporter toutes les austérités de l'Ordre. Après une humble réponse, dans laquelle le Postulant montre qu'il espère tout de la grâce de Dieu et des prières des Vénérables Solitaires, il s'agenouille devant le Père Prieur qui prenant les mains du futur Novice entre les siennes l'associe à l'Ordre, en lui disant :

« Au nom de Dieu et de l'Ordre, en mon nom

1 lbid. cap. xvii. n. 1 1.

« et au nom de mes Frères, je vous admets parmi « nous; je vous préviens que, jusqu'à votre Pro- (t fession, vous êtes iibre de vous retirer, mais nous « aussi, de notre côté, nous pouvons vous congédier « si, — puisse cela ne pas arriver, — votre conduite « nous déplaisait '. » Le Père Prieur lui donne alors le baiser de paix; ensuite le futur Novice va s'agenouiller devant chaque Religieux qui embrasse ce nouveau frère que Dieu lui envoie. Lorsqu'on lui a désigné l'heure à laquelle il doit prendre L'habit, le Postulant se retire dans sa cellule.

Avant Vêpres, il revêt la robe de laine blanche des Chartreux, et la couvre du manteau de Postulant. Le Père Maître, après l'avoir présenté au Père Vicaire qui lui impose la cuculle et la chape noire, le conduit à l'église. Pendant que le Novice est prosterné sur les degrés du sanctuaire, les Religieux chantent le Vent Sancte. Après les oraisons, le Père Prieur conduit processionnellement le Novice dans la cellule qu'il doit habiter, la bénit en disant : « La paix soit en ce lieu, » puis il asperge d'eau bénite le nouveau Solitaire et le mène par la main à l'Oratoire. Lorsque celui-ci s'est agenouillé et a prié quelques instants, le Prieur lui recommande d'être fidèle à la retraite et aux observances de l'Ordre, afin d'obtenir le pardon de ses péchés 2, puis il se retire. Alors commence pour le Novice une vie nouvelle : vie de solitude, de prière, de jeune, de mortification et de travail.

' Nova Statitla, II. P. cap. xxm, n. X.

3 Jbid. cap. xvn. n. i5. — Atttiq. Stat. II. P. cap. xxm.

Dès le moment où le Postulant est reçu comme Novice, il abandonne son nom patronymique pour prendre celui d'un Saint, choisi par le Père Prieur; désormais il appartient à une nouvelle famille toute spirituelle.

Comme les Profès, les Novices ont la tête rasée et ne portent pas de barbe . Leur costume se compose d'une robe blanche en laine et d'une cuculle de même couleur, sans bandes et ne descendant que jusqu'aux genoux. Au chœur et aux exercices Conventuels, ils mettent toujours, sur leurs épaules, la chape noire qui leur a été imposée par le Père Vicaire, au jour de leur prise d'habit.

Le Noviciat doit durer une année, et pendant ce temps le Novice est soumis à la même Règle que les Profès . Il conserve cependant toute liberté de retourner dans le monde, de même qu'il peut être renvoyé par les supérieurs, s'ils le jugent à propos, soit à cause de la faiblesse du tempérament, soit à cause du manque de vocation.

Pendant cette année, les Novices n'étudient que les Constitutions de l'Ordre et les auteurs de la vie spirituelle. Ils sont spécialement dirigés par leur Père Maître, qui profite de ce temps de recueillement pour les former à la pratique des vertus religieuses, et leur rappeler les obligations et les difficultés de la Règle, les austérités, les macérations et les jeûnes auxquels les Chartreux sont soumis. Un vieux manuscrit de la bibliothèque de Grenoble nous retrace les avertissements donnés aux jeunes Novices : « Ne pensez pas, dit l'auteur anonyme,

- 3ig —

que vous soyez venus ici pour vous livrer à la paresse, au luxe, aux soins minutieux de votre personne. Il vous faudra endurer des travaux, des veilles, de longs jeûnes, subir enfin ce que la discipline monastique a de plus étroit et de plus rude. Vous devrez combattre le monde, les mouvements de la chair qui fait la guerre à l'esprit, et votre volonté pervertie par l'habitude du péché l »

Les Chartreux pensent que, pour les Novices, il est absolument nécessaire de n'atténuer en rien les rigueurs et les sévérités de la Règle, de façon que l'illusion ne soit pas possible. Ils veulent que le Novice comprenne qu'il doit éteindre dans son cœur jusqu'à la dernière étincelle de l'amour de ce monde qu'il a quitté pour se donner tout entier à Dieu. L'Ordonnance du Chapitre Général de 1679 raP" pelle aux Prieurs et aux Visiteurs tout le soin qu'ils doivent mettre dans la réception des Novices. Elle leur recommande de ne pas céder au désir d'être agréable à ceux dont ils doivent juger la vocation, et surtout de ne pas se laisser guider par une imprudente compassion, de peur que, sous prétexte de. charité, ils ne viennent à ruiner ou à détruire l'observance régulière2.

Lorsque le temps des épreuves est expiré, le Père

1 Pro receptione Novitiorum. ms.

- « Ut ii tantùm apud nos recipiantur quorum vocatio sit benè probata et corporis animique dispositio ad Ordinis exercitia idonea, nec unquàm detur locus indiscretis favoribus, humanis respectibus, ac imprudentibus compassion ibus ,aut affectibus, quibus via paratur sub praetextu charitatis ad clades et ruinas observantiae regularis. » Carta Capituli Gêner. anno tdjg.

Maître introduit le Novice au Chapitre, après None, devant tous les Religieux réunis, afin qu'il puisse faire sa demande.. Le Novice se prosterne et présente sa requête dans les mêmes termes que pour la prise d'habit,avec cette différence qu'il dit : «primant Professionem » au lieu de « Probationem » et omet les mots « sub habit u monachali ». Le Novice est alors soumis à l'examen des Pères, et si les suffrages de la Communauté sont favorables, le Prieur lui désigne l'époque où il pourra faire des vœux simples perpétuels. Avant de prononcer ses vœux, le Novice doit faire une retraite et une confession générale. Cette confession, d'après les Statuts, doit être entendue par le Père Prieur.

Les Chapitres Généraux de 1 85 1 et i856 ayant prescrit qu'après l'année de Noviciat, on ferait des vœux simples, quatre ans avant les vœux solennels, il a été réglé que des quatre demandes qui doivent se faire pour la Profession solennelle, les deux premières auraient lieu avant la Profession des vœux simples, tandis que les deux autres seraient réservées pour la Grande Profession. Il y a donc deux demandes pour chaque Profession, la première, le jour où la Communauté doit délibérer sur l'admission, et l'autre, le jour même de la Profession.

Cette deuxième demande du Novice se fait au Chapitre, après Prime; c'est là aussi qu'il prononce ses vœux. Après une instruction du Prieur, il vient s'agenouiller au pied de l'autel et récite à haute voix le psaume « Conserva me Domine, »

jusqu'au verset « Dominas pars ». Alors le Prieur, revêtu de la cuculle ecclésiastique et de l'étole blanche, lui ôte la chape et la petite cuculle en lui disant : « Exuat te Dominus veterem hominem cum actibus suis » ; puis il le revêt de la grande cuculle, en ajoutant : Et induat te novum qui secundùm Deum creatus est in justifia et sanctitate veritatîs ». Le Novice prononce alors la formule des vœux qu'il a écrite lui-même sur une simple feuille de papier, la remet entre les mains du Père Prieur ', et termine le psaume, en reprenant au verset « Dominus pars ». « Le Seigneur est ma part et mon héritage2. »

Avant de parler des jeunes Profès, il est utile de dire quelques mots du Religieux qui, avec le titre de Père Maître, continue de les diriger et les conserve encore sous son autorité pendant quatre ans.

Dans les premiers siècles de l'Ordre, le Prieur avait seul la direction des Novices et des jeunes Profès 3 -, mais, à cause de ses nombreuses occupations, il était souvent obligé de se décharger de ce soin sur le Père Vicaire. Au XVe siècle, le Vicaire paraît déjà être chargé d'une manière spé-

1 Cf. Stat. II, P. cap. xvin, n. 6. — Voir plus loin la formule de Profession.

- Chez les Chartreux, toutes les demandes, réponses, formules, exhortations, sermons, se font en latin qui est, pour ainsi dire, la langue officielle de l'Ordre. Le Chapitre Général de 1497 conseille même aux Prieurs de faire parler latin à leurs Religieux, dans les colloques et les promenades, pour qu'ils se familiarisent avec cette langue.

Antiq, Stat. II. P. cap. jcxih.

ciale des Novices et des jeunes Profès. Toutefois cette mesure ne devint générale et ne fut prise définitivement qu'au Chapitre de 1 594 '.Dans ce même Chapitre, non content d'instituer un seul et unique Père Maître, on décrète que : « Les Maîtres des Novices suivront une méthode uniforme qui leur sera tracée par l'autorité supérieure ; en conséquence, les Visiteurs devront choisir, dans leurs Provinces, des Prieurs et d'autres Pères, hommes de science, de vertus et d'expérience, remplis de zèle pour les Observances de l'Ordre, lesquels rédigeront par écrit la manière de former un Novice Chartreux ; ces différents travaux seront envoyés au Révérend Père. Des Religieux, nommés par lui, prendront ce qu'il y aura de mieux dans toutes ces rédactions particulières, pour en composer un Directoire qui sera imprimé au nom de l'Ordre, après avoir été examiné et approuvé par le Chapitre Général2. »

Le Père Vicaire resta, dans presque toutes les Chartreuses , chargé des Novices et des jeunes Profès, jusque vers la fin du XVIIe siècle ; mais en 1688, le Souverain Pontife ayant fait insérer, dans le texte même des Statuts, l'Ordonnance de i5q4, le Chapitre Général crut nécessaire de désigner,

1 Cf. Stat. II. P. cap. xvii, n. 16.

2 Les premiers essais en ce genre sont le Directorium de Dom Etienne Germain et le Tyrociniinn militiez sacra.' de Dom René Hensaeus, édité en 1607. Auparavant Denis-le- Chartreux avait composé le modèle du genre, De fructuosâ dediictione temporis. Le Directoire de Dom Le Masson, édité en 1676, est actuellement le seul admis dans l'Ordre. — La Grande Chartreuse, p. 3 1 1 .

dans les Maisons de Noviciat, un Religieux qui prit le titre de Père Maître et fut chargé, d'une manière spéciale, d'initier les Novices à la vie cartusienne et d'enseigner la théologie aux jeunes Profès qui doivent se préparer au sacerdoce. Jusque-là les Chartreux n'avaient pas de cours de Théologie, proprement dits. Afin de ne pas troubler le silence tant recommandé par la Règle, ils étudiaient dans leurs cellules, sous la direction d'un Père désigné à cet effet parle Prieur, et se préparaient ainsi àrecevoir les Saints Ordres. Les jeunes Profès jouissent des mêmes droits et des mêmes privilèges que les autres Pères, néanmoins ils ne sont pas élevés au sacerdoce pendant le temps d'épreuve, et n'ont voix au Chapitre que pour la réception des Novices et l'admission à la première Profession. Pour avoir droit au vote, ils doivent être dans les Ordres sacrés. Après les quatre années d'épreuve, lorsque l'époque où il doit prononcer les vœux solennels approche, le jeune Profès se présente devant les Religieux pour être admis ad solemnem Professionem. Si la majorité des votes lui est favorable, il est autorisé à faire sa dernière demande après Prime, le jour même de la Profession solennelle. Cette cérémonie a lieu à l'église, pendant la messe conventuelle d'un jour de fête1. Autrefois, lorsque la majorité se prononçait pour la négative il fallait instruire un procès, et le Chapitre Général ou le Révérend Pcrc jugeait en dernier ressort. Ce règlement

1 Stat. II. P. cap. xxvi. n. 22., — cap. lv. n. 19.

donné par le Chapitre Général de 1 86(5 fut supprimé par celui de 1872 ; il y fut décidé que le Révérend Père, après avoir pris l'avis de son conseil, jugerait seul cette question délicate1.

Le jour de la Profession solennelle, vers la fin de rOffertoire,le futur grand Profès vient au milieu du sanctuaire, et chante cette tendre supplique : « Suscipe me. » « Recevez-moi, Seigneur, selon « votre parole, et je vivrai ; ne permettez pas que « je sois confondu dans mon attente 2. » Aussitôt, comme pour applaudir au généreux dessein de celui qui s'offre au Seigneur et appeler sur lui les grâces du Très-Haut, le chœur fait entendre la même supplication. Trois fois le jeune Profès répète sa prière, son cri d'amour ; trois fois le chœur lui répond, puis fait retentir les voûtes du sanctuaire des accents du Gloria Patri. Ace moment solennel, le récipiendaire va se recommander aux prières des Profès. Cette cérémonie touchante impressionne toujours vivement les assistants. Qui, en effet, ne serait ému en voyant le jeune Profès se rendre à la stalle de chaque Solitaire, s'agenouiller devant lui et lui dire d'une voix suppliante : » Orapro me, Pater. » « Priez pour moi, mon Père. » L'impression générale est d'autant plus profonde que les chants qui retentissent sous les voûtes de l'église, pendant toute la cérémonie, sont empreints, dans leur simplicité, d'une grandeur et d'une beauté capables d'émouvoir l'âme la plus indifférente.

1 Ordin. Capital. Gêner, ap. Stat. annot, p. 83.

2 Psalm. cxviii, 1 16.

Après s'être recommandé aux prières des Religieux, le futur grand Proies s'agenouille au pied de l'autel, et le Père Prieur le revêt de la grande cuculle qu'il vient de bénir en disant : « Seigneur « Jésus-Christ, qui avez daigné vous revêtir de no- « tre mortalité, nous supplions votre bonté infinie « de bénir ce vêtement que nos pères ont adopté, « en renonçant au siècle, comme symbole d'inno- « cence et d'humilité, afin que votre serviteur qui « en usera, mérite de se revêtir de vous-même « qui vivez et régnez avec Dieu le Père. » Placé au coin de l'autel, du côté de l'Épître, le Religieux chante, sur le ton des leçons, la formule de sa Profession, écrite de sa propre main sur une feuille de parchemin et signée simplement d'une croix. Après ce chant, il gravit les degrés, baise l'autel, y dépose le parchemin, puis se prosterne pour recevoir du Père Prieur, une bénédiction particulière qui est comme le signe d'acceptation de ses saintes résolutions, de sa perpétuelle obéissance, et de sa persévérance dans la voie du sacrifice. Le jour de la Profession, le nouveau Profès doit recevoir la sainte communion de la main du célébrant ' .

La bénédiction donnée au grand Profès par le Père Prieur porte un cachet si remarquable de simplicité et de noblesse que nous avons cru utile de la reproduire. On sent dans toutes ces prières liturgiques, le souffle de l'Esprit-Saint.

« Seigneur Jésus-Christ, qui êtes la Voie en de-

1 Consuetudines, cap. xxv

« hors de laquelle personne ne peut aller au Père, « nous supplions votre bonté infinie de conduire « dans le chemin de la discipline monastique ce « Religieux, votre serviteur, qui a renoncé aux jou- « issances du monde ; et parce que vous avez daigné « appeler les pécheurs en leur disant : « Venez à moi «. vous tous qui êtes surchargés, et je vous soula- « gérai ; » accordez-lui de recevoir cet appel de telle « sorte que, déposant le fardeau de ses péchés et « goûtant combien votre douceur est grande, il mé- (( rite le soulagement que vous avez promis. Re- <( connaissez-le pour Tune de vos brebis et que iui- « même vous connaisse assez pour ne pas suivre « un autre Pasteur, ni écouter la voix d"un étranger, « mais qu'il entende votre voix qui nous dit : que <( celui qui est mon serviteur me suive. »

La formule de la Profession des vœux solennels est entièrement semblable à celle des vœux simples. Voici le texte de la formule :

<( Ego Frater N promitto stabilitatem et

« obedientiam et conversionem morum meorum, « coràm Deoet sanctis ejus, et Reliquiisistius eremi « quae constructa est ad honorem DeietBeata; sem- « per Virginis Mariœ et Beati Joannis-Baptista?, in « prœsentia Domni N Prions [ . »

« Moi Frère N je promets stabilité et obéis-

« sance et conversion de mes mœurs, devant Dieu « et ses saints et les Reliques de cet ermitage qui « est construit en l'honneur de Dieu, de la Bien-

' Cf. Annales Ord. Cartus. — Consneludines. cap. xkiii.

k heureuse Marie toujours Vierge et du Bienheu- « reux Jean-Baptiste, en présence de Dom N . . . . « Prieur. »

Il est à remarquer que dans cette formule de Profession on ne fait pas mention du Révérend Père Général de l'Ordre. Cet usage vient, sans doute, de ce que, dans le principe, tous les Monastères des Chartreux étaient indépendants les uns des autres, et que de plus il n'y avait pas de Prieur Général. Le Religieux n'avait donc à s'occuper que du Couvent où il faisait Profession et du Prieur qui recevait ses vœux. Le temps a apporté certaines modifications dans l'organisation de l'Ordre, mais la formule de la Profession n'a subi aucun changement.

Un autre détail peut aussi paraître assez extraordinaire, le Religieux qui fait Profession ne nomme dans la formule que la Sainte Vierge et saint Jean- Baptiste, quoique l'église de son Monastère soit, ce qui se présente souvent, sous l'invocation d'un autre saint. « Lors même — disent les Statuts, — qu'il y aurait un autre titulaire, il faut néanmoins faire mention de la Sainte-Vierge1 . » Dom du Creux croit que l'on a agi ainsi, n par honneur et par respect pour les premiers protecteurs de l'Ordre '-'. » En effet, le premier oratoire qui fut élevé au Désert de Chartreuse était sous l'invocation de la Mère de Dieu, et du saint Précurseur du Christ. En souvenir de ce fait, les Chartreux n'ont pas voulu, sans

1 Stat. II . P. cap. xvin, n. 6.

- Hist. de S. Bruno, p. s-.

doute, changer la formule primitive de Profession. Ne pourrions-nous pas ajouter qu'ils ont tenu, avant tout, à montrer leur respect et leur affection pour la divine Mère du Christ ?

Les enfants de saint Bruno ont, en effet, toujours montré une grande dévotion à la très-sainte Vierge et ont accepté, avec bonheur, l'héritage qui leur avait été légué par leur saint Patriarche, si dévoué à Marie. Tous les jours, comme nous l'avons déjà vu, les Religieux récitent l'Office de Beatâ. La première occupation du Chartreux est, à son réveil, de réciter les Matines de cet Office, et il termine sa journée par un tribut de louanges offertes à la Sainte Mère de Dieu '. De plus, dans toutes les Chartreuses, on dit chaque jour la messe en son honneur ; et aux veilles de ses principales fêtes, il y a jeûne et abstinence de laitage.

La dévotion à la Sainte-Vierge a toujours été recommandée aux Chartreux, et tous les Religieux de ce saint Ordre considèrent Marie comme leur protectrice particulière. A la chapelle de Notre-Damede-Casalibus, parmi les invocations peintes sur les murailles de cet antique sanctuaire, les enfants de saint Bruno ont fait tracer ces mots : Mère toute spéciale des Chartreux, des Novices, des Postulants, prie\ pour nous.

1 Le petit Office de la Sainte-Vierge précède toujours, aux Heures canoniales, le grand Office, excepté pour Complies où l'ordre est interverti ; les Complies de Beatâ suivent celles du grand Office.

CH^ATIT%E TROISIÈME

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