‹ Saint Bruno et l'ordre des ChartreuxChapitre 5 sur 96 · VIE DE SAINT BRUNO · texte numérisé non relu

VIE DE SAINT BRUNO

CHjlTITXE PTŒMIEX

NAISSANCE ET ENFANCE DE SAINT BRUNO. — SA PREMIERE EDU- CATION DANS LA FAMILLE. — SES ÉTUDES DANS LA COLLÉGIALE DE SAINT CUNIBERT DE COLOGNE ET A l'ÉCOLE DE REIMS. — SUCCÈS DE BRUNO DANS L'ÉCOLE ARCHIÉPISCOPALE. — RETOUR A COLOGNE. — SON ORDINATION PAR SAINT ANNON. — SES MIS- SIONS.— BRUNO ÉCOLATRE PUIS CHANCELIER DE REIMS.

ntreprendre de retracer les Constitutions et les Observances des Chartreux, sans étudier l'origine de ces Solitaires, ne saurait répondre au but que nous avons voulu atteindre. Pour donner une idée juste de cet Ordre illustre qui a tenu une place si éminente dans rÉglisc, il faut remonter à son principe, rechercher la cause qui Ta fait naître, voir quel fut son berceau mettre en relief la noble et grande figure

de son saint fondateur. De plus n'y a-t-il pas un intérêt particulier, — surtout dans notre siècle égoïste toujours agité dans le cercle étroit des questions matérielles — n'y a-t-il pas une utilité souveraine à se dégager des tendances qui nous attachent aux choses de la terre, pour remonter le cours des siècles et étudier la vie d'un homme dont l'existence entière a été consacrée à lutter pour le droit, la justice et la vérité ; dont le génie, ennobli et vivifié par le silence de la solitude et le travail de la pensée, a su trouver la solution des grands problèmes qui agitaient le monde et la société. En passant en revue les épisodes de la vie de l'illustre patriarche des Chartreux, on est frappé d'une vive admiration pour ce grand et noble caractère. Quelque soit la position où la Providence le place on le trouve toujours guidé par deux principes fondamentaux, la perfection des âmes et la grandeur de l'Eglise. Saint Bruno a vécu au milieu des luttes les plus violentes que l'Église eut jamais à soutenir pour réformer les mœurs de la société et pour briser les entraves dans lesquelles le pouvoir civil voulait la retenir et l'enchaîner. Envisager le fondateur des Chartreux, sous un autre point de vue, ce serait méconnaître le mobile de ses actes, de ses labeurs et de ses luttes. La principale gloire du pieux Anachorète est d'avoir été le champion de l'Eglise, de s'être dévoué pour sauvegarder sa discipline et sa liberté, et d'avoir fait converger vers ce but les sublimes contemplations du cloître et l'énergie de sa foi et de son amour.

Dans la première moitié du xic siècle, vers Tan ic-351, naissait dans la Basse Germanie, à Cologne (Colonia Agrippina), de nobles et pieux parents, un enfant que la Providence réservait à une sainte mission et qui devait répandre le plus vif éclat sur l'Institut monastique. Il reçut sur les fonts baptismaux le nom de Brunon, en latin Bruno. Cette dernière dénomination a prévalu.

Les biographes de notre Saint ne sont pas d'accord sur l'illustration de la naissance de Bruno. L'antique Chronique des cinq premiers Prieurs du Désert de Chartreuse, se contente de dire qu'il naquit de parents qui n'étaient pas obscurs?; mais la plupart des écrivains qui ont parlé du fondateur des Chartreux le font descendre d'une famille noble et ancienne du pays. Les chanoines de l'Église de Notre-Dame de Rouen disent dans leur titre funèbre:

« Ipse fuit sapiens, vir nobilis, indole fui gens. »

D'après des documents nombreux, la famille de saint Bruno se rattacherait à l'une de ces illustres familles romaines qui vinrent s'établir dans l'ancienne Agrippine et fondèrent la nouvelle colonie,

' Un certain nombre d'auteurs font naître le fondateur des Chartreux dans la seconde moitié du xic siècle ; mais d'après Dora Rivet, Histoire littéraire de la France par les Bénédictins de la Congrégation de Saint-Maur, t. ix ; Labbe, Arova bibliotheca manuscriptorum, t. i, p. G38; les Bollandistes, Acta Sanctorum. Vita S. Brunonis, vi octobre; et le P. de Tracy, Vie de saint Bruno, p. 4. on doit placer sa naissance entre io3o et 1040.

2 Chronica anliqua, ap. Martènc. Cette Chronique des cinq premiers Prieurs de Chartreuse a été composée par Dom Cuiyues ou tout au moins d'après son ordre.

d'où vient le nom de Cologne. Cette famille se serait continuée jusque dans ces derniers temps sous le nom de Harde-Faust ou Hartenfaust. Du côté maternel, Bruno descendrait de la famille Alcuina ou Alchanivina1.

« Icy nasquit, — dit une vieille Chronique cartu- « sienne — nostre saint Père Bruno, de l'excellente « et renommée tige de la famille de Harde-Faust, « une des quinze familles si renommées de Rome, « lesquelles apporta icy et establit pour la conser- « vation de ceste ville de Cologne, l'Empereur « Trajanus. Ceste famille fut là mise avec une telle « faveur, qu'icelle ayant planté bien profond ses « racines devint une très grande tige, comme il « paroist par la longueur de neuf cents années et « davantage, jusqu'à ce qu'il vinst à rejalir un « fructueux rejeton, un très noble et très heureux « fils, scavoir nostre Père Bruno Van-Harde-Faust. « Cette tige de Maison se pourroit glorifier de cette « descente, car estant replantée en une plus grasse « terre, (je dis dans les montagnes de Cartusien et « désert de Calabrien) produisit une autre qui a « merveilleusement annobly l'Église catholique Ro- « maine, voire même pour ainsi dire tout l'univers. « De cette tige de famille, comme d'un puissant et « noble tronc (et point sans raison) est issu et nas- « quit nostre grand Patriarche Bruno, pronosti-

1 Cf. Dom Benoît Trombv, Storij crilico-cronologica, diplomaties del Patriarca S. Brunone e del suo Ordine Cartusiano, t. i.

« quant et déclarant par sa forme de Harde-Faust, « ce que signifie si bien, comme de duro Pugno\ le « dur et furieux combat, par où ses prédécesseurs, « leur tige ou famille ont agrandis, et la furieuse « guerre laquelle il devoit avoir lui-même, non-seu- « lement contre le monde, richesses et honneur-, « mais aussy, (qui est bien plus) contre soi-même « avec le diable, par beaucoup de pénitence, de « pèlerinage, d'abstinence et austérité.»

Cette famille de Harde-Faust, Hartenfaust, ou comme récrivent certains auteurs Von-Der-Hartenfaust existait encore au siècle dernier, sous le nom de Hardevust. Le 22 mars 1784, mourut dans la ville de Bergues-Saint-Vinnoc, messire Louis Bruno d'Hardevust, écuyer, seigneur de la Laeghe et autres lieux, bourgmestre de la ville et châtellenie de Bergues. En lui s'éteignait le nom d'Hardevust, mais les enfants de sa sœur, dame Marie-Anne d'Hardevust, épouse de messire Albert -François Keingiaert, noble vassal de la ville et châtellenie d'Ypres, le relevèrent en le joignant à celui de leur père. Nous en avons la preuve dans les Lettres de participation accordées, le 25 juin 1785, par le Révérend Père Dom Hilarion Robinet, à plusieurs membres de cette famille2.

Le prince Ferdinand de Bavière, Archevêque de

1 Hartenfaust « quod durum pugnum signifient. » Tromby ut supra.

2 Arch de la Grande Chartreuse. — Notes manuscrites de Dom Ildefonse Roguet, Prieur de la Chartreuse de Sélignac (Ain) ; mort au mois d'août 1878.

Cologne, dans une lettre adressée à son clergé, en 1624, sur le culte public que le Pape Grégoire XV permit de rendre à saint Bruno, le considère aussi comme issu de la famille d'Hartenfaust. Il dit : « Sanctus Bruno magnum Ecclesiœ decus et ornamentum, civis Coloniensis, Coloniœ nobili Hartenfaust familia natus et cducatus\ »

Des rejetons de la famille d'Hardevust subsistent encore de nos jours, et conservent précieusement, avec leur arbre généalogique, les traditions de foi et de piété que Bruno eut le bonheur de trouver près de ses parents.

Quoique Allemand de naissance, Saint Bruno est appelé par ses contemporains, Bruno le Français, Bruno Gallicus1. En effet, il appartient plus à la France qu'à l'Allemagne3. C'est en France qu'il passera la plus grande partie de sa vie, jettera les fondements d'un Ordre illustre, et brillera de tout l'éclat de la science et de la vertu.

Le R. P. Lacordaire rappelant que saint Dominique de Gusman fonda en France l'Ordre des Frères Prêcheurs, ajoute : « Il est digne de remarque que la plupart des fondateurs des grands Ordres religieux, bien qu'étrangers à la France, y sont venus poser les fondements de leurs institutions ! C'est

1 Voir l'attestation donnée à ce sujet par le sénat de Cologne. Pièces justificatives n° 1. — Tromby, op. cit., t. :, app. p. vi bis.

2 Tituli funèbres. — Titre de l'Église de Notre-D:imc de Chartres et de Saint-Gervais de Falèse.

:1 Tituli funèbres. « Quem genuisse Colonia, Francia vult aîuissc. » ap. Bolland. Titre de Notre-Dame de Tournay.

ainsi que saint Golomban-, auteur d'une Règle monastique fort célèbre, passa d'Irlande en France, et s'établit à Luxeuil. Saint Bruno quitta les bords du Rhin pour demander aux montagnes du Dauphiné une retraite qui donna son nom aux Chartreux, dont il fut le père. Saint Norbert, autre Allemand, obtint de l'Evêque de Laon un marais où il éleva l'abbaye et l'Ordre des Prémontrés. Plus tard, la colline de Montmartre, au-dessus de Paris, vit une troupe d'écoliers espagnols y commencer par un vœu cette Compagnie de Jésus, qui s'est de là répandue par tout le monde1. »

Les parents de Bruno cultivèrent avec amour toutes les nobles qualités que cet enfant privilégié avait reçues de Dieu, et ses premières années semblèrent appartenir plutôt au ciel qu'à la terre2. Sous l'influence d'une mère chrétienne, Bruno apprit de bonne heure à élever son esprit et son cœur au-dessus de la sphère des biens matériels, et à goûter d'ineffables joies dans la contemplation- des choses divines.

Au sortir de l'enfance, d'autres soins que ceux de la tendresse maternelle devenaient nécessaires. Le cœur de cet enfant avait été formé au bien, mais il fallait que la culture intellectuelle vînt se greffer sur cette éducation morale formée au sein de la famille. L'ardeur de Bruno à l'étude, la facilité et la promptitude de sa perception avaient besoin de

1 Mémoire pour le rétablissement en France de l'Ordre des F?-ères Prêcheurs.

- Dom Surius. Vita S. Brunonis, n° i .

IO

guides sûrs et expérimentés pour le diriger dans les voies de la science. A cette époque, les Monastères et les écoles des cathédrales étaient les seuls foyers de lumières et de vertus offerts aux jeunes générations. Ce fut donc dans l'école de Téglise collégiale de Saint-Cunibert à Cologne que le jeune Bruno fut initié aux premiers éléments des sciences.

Les pieux et savants maîtres de la collégiale ne tardèrent pas à découvrir le trésor caché qui était confié à leurs soins, et ce fut avec autant d'amour que de succès qu'ils cultivèrent ce sol si fertile. Ses progrès dans les lettres et dans la vertu furent si rapides qu'Heriman ou Hermann II, Evêque de cette ville, émerveillé de la maturité du jugement de cet enfant, de la pureté et de l'ardeur de son âme, comprit quelles étaient les vues de Dieu sur le jeune Bruno; c'est pourquoi il conseilla de bonne heure à sa famille une séparation douloureuse mais nécessaire (1.049).

A cette époque, la ville de Reims offrait un spectacle consolant à l'Église. Sous la puissante influence de Gui de Chastillon qui en était Archevêque depuis io33, Reims était devenu un foyer de pures lumières. Ses écoles déjà célèbres acquirent, par ses soins, une grande réputation qui attira de l'Allemagne, de l'Italie et de toutes les parties de la France des jeunes hommes, que l'Église sera heureuse de compter un jour parmi ses Saints, ses Papes et ses docteurs.

Bruno était presque encore un enfant quand il

vint s'asseoir, comme disciple, au pied de cette chaire qu'il devait un jour illustrer.

« Qiiem tenerum docuit mater Remensis alumnum. »

dit un Titre funèbre. Mais en peu de temps l'enfant obtint de si grands succès que ses maîtres le proposaient comme modèle aux autres étudiants. L'humilité le préserva contre les chutes de l'orgueil, et la pureté de son âme le mit en garde contre les dangereuses séductions de la vanité. Au milieu de ses succès, il sut garder la simplicité et la candeur de l'enfance ; déjà il fuyait les applaudissements des hommes, et ne cherchait que la solitude pour auxiliaire et Dieu pour témoin.

Bruno embrassa avec une égale facilité toutes les branches de l'enseignement que l'on donnait à cette époque ; il ne dédaigna pas la poésie, et quelques distiques parvenus jusqu'à nous, suffisent pour montrer son talent poétique. Cette élégie sur le mépris du monde est écrite avec une grâce et une pureté qui prouvent que le xie siècle n'était pas barbare et illettré comme on le pense trop généralement.

Mortalcs Dominus cunctos in luce creavit

Ut capiant meritis gaudia summa poli.

Félix ille quidem qui mentem jugiter illuc

Dirigit, atque vigil noxia queeque cavet. Nec tamen infelix sceleris quem pœnitet acti

Quiquc suum facinus plangere sa?pc solet. Sed vivunt homincs tanquam mors nulla sequatur

Et velut infernus fabula varia foret.

Cum doceat sensus viventes morte resolvi, Atque Ercbi pœnas pagina sacra probet.

Quas qui non mctuit, infelix prorsus et amens Vivit et extinctus sentiet ille rogum.

Sic igitur cuncti mortales vivere curent Ut nihil inferni sit metuenda palus.

« Le Seigneur a créé tous les mortels dans la lumière, pour qu'ils puissent par leurs mérites conquérir le suprême bonheur du ciel. Il est heureux celui qui élève sa pensée à ces hauteurs, et vigilant se garde de tout mal ; mais ne considérons pas comme malheureux celui qui se repent de son crime et souvent pleure son péché. Les hommes vivent cependant comme si la mort ne devait jamais venir, comme si l'enfer n'était qu'une vaine fable. L'expérience ne nous apprend-elle pas que la vie aboutit à la mort, et les pages sacrées ne viennent-elles pas nous attester les peines de l'Erèbe? Il est malheureux et insensé celui qui vit sans redouter ces peines; après sa mort il en ressentira la brûlante étreinte. Que tous les mortels s'efforcent donc de vivre de façon à ne craindre en rien le lac infernal. »

Les écrivains du xie siècle sont unanimes pour faire l'éloge de la science profonde et du talent éminent de Bruno. Toutefois pour ce prédestiné, orner son esprit de nombreuses connaissances était chose vaine. Il voulait, avant tout, former son cœur à la piété et à la vertu, afin de pouvoir répondre aux secrets desseins de Dieu sur lui et travailler au salut des âmes. Que lui importait

d'exceller dans les sciences profanes, si ces sciences ne lui parlaient pas de Dieu, ne le conduisaient pas à la vertu. L'étude de la théologie et de l'Ecriture-Sainte répondait mieux aux aspirations de son cœur ; il s'y était adonné entièrement et bientôt sa vaste intelligence se montra dans tout son éclat. Dès lors il devint l'objet de l'admiration de ses rivaux et de ses maîtres eux-mêmes ; on ne parlait de lui, qu'avec une espèce d'enthousiasme, et on lui prodiguait les plus grands éloges.

Déjà il apparaissait aux yeux de ses contemporains comme une brillante lumière qui devait éclairer son siècle et édifier l'Eglise.

Plusieurs historiens prétendent que Bruno après avoir étudié la grammaire, les humanités et la rhétorique à Reims, alla étudier la philosophie à l'Université de Paris. D'autres lui font suivre les cours des écoles de Tours et de Chartres. Ces opinions ne semblent reposer sur aucune base solide, tout porte à croire, au contraire, qu'il étudia la philosophie comme la dialectique sous le savant Hermann, écolàtre de Reims. Baudri, Abbé de Bourgueil, auteur contemporain, dit expressément que Bruno n'étudia qu'à Reims. Tel est aussi le sentiment de Mabillon1 et de Dom Rivet2.

Brucher, dans son Histoire de la philosophie3,

1 Mabillon. Prcef.in saec. vi Benedictimtm. n. 7. 3 Dom Rivet. Hist. littéraire de la France par les Bénédictins de Saint-Maur, t. ix, p. 233.

3 Historia critica philosophia'. t. m, p. 662,

avance que Bruno a été disciple du fameux Bérenger, archidiacre d'Angers, qui enseignait à Tours et fut condamné comme hérétique pour avoir nié la présence réelle de Jésus-Christ dans l'Eucharistie. Sans donner des preuves de ce qu'il avance, cet auteur laisse soupçonner que Bruno avait adopté les idées de son maître, mais il montre sa mauvaise foi, en omettant de dire que notre Saint, dans son commentaire sur la première Épitre de saint Paul aux Corinthiens1, réfute expressément la doctrine de Bérenger. Les Bollandistes font aussi de saint Bruno un disciple de l'archidiacre d'Angers, mais cette erreur provient, — comme le remarquent judicieusement les Bénédictins auteurs de Y Histoire littéraire de la France — d'un texte mal expliqué de la Chronique de Saint-Maixent2 ; à moins que les Bollandistes aient confondu Bruno, le fondateur des Chartreux, avec Brunon, Evêque d'Angers qui fut l'ami et le disciple du célèbre hérésiarque et ne renonça, qu'en 1062, au concile d'Angers, aux erreurs auxquelles il avait participé.

Après avoir terminé ses études à Reims, et avant de retourner dans sa famille, Bruno paraît

1 Cor. I. c. xi.

2 Le texte de cette Chronique, seul témoignage sur lequel les Bollandistes peuvent s'appuyer, porte : « Fulbertns docuit Berengarium qui item Brunonem Rhemensem et alios multos heredes philosophiez reliquit. » Que l'on rapporte le mot qui ou à Fulbert ou à Bérenger, rien ne dit que Bruno ait étudié sous l'un ou l'autre de ces philosophes. Le texte constate seulement que saint Bruno et plusieurs autres furent les successeurs de Fulbert et de Bérenger dans l'enseignement de la philosophie.

avoir séjourné quelque temps à Paris, attiré sans doute par L'éclatante renommée des savants Docteurs qui professaient à cette époque dans les écoles de l'Université. Cette circonstance a fait dire à plusieurs auteurs que Bruno étudia et même professa dans cette ville la philosophie et la théologie1. Le bréviaire romain, édité à Rome en i63i, dit à la fête de notre Saint : « Lutetiam Parisiorum missus, tantùm ibi in studiis philosophiez et théologies profecit. » Surius, Chartreux de la Maison de Cologne, avait déjà émis cette opinion et disait dans sa vie du saint fondateur: « Itaque missus est Lutetiam Parisiorum, ut illic litteris et disciplinis liberalibus erudiretur. » Malgré ces autorités, tout laisse pressentir que le futur fondateur des Chartreux resta peu de temps à Paris, et ne put, en aucune façon, professer dans cette ville.

De retour à Cologne, Bruno rechercha la solitude ; il sentait le besoin de se recueillir avant de prendre une détermination et de choisir la voie qu'il devait suivre. Il connaissait par expérience les luttes incessantes du bien et du mal dans le monde , les plaies profondes de l'Église déshonorée par trop de mains indignes de leur consécration, et la tendance générale des esprits qui, entraînés vers les jouissances matérielles, s'éloignaient de Dieu. Au milieu de ses méditations, il avait

1 Parmi ces auteurs on peut citer Dom Petreius, Elucid. cronic. Ord. Car tus. Dorlandi, p. 10. — Id. Bibliotheca Cartus, p. 3o. — Surius. Vita S. Brunonis, cap. 1.

— iG —

compris quel était son devoir, et éprouvait le besoin d'apporter à l'Eglise le tribut de son entier dévouement. C'est pourquoi il vint humblement se prosterner aux pieds de saint Annon1, son Archevêque, et lui demanda de l'honorer du sacerdoce'2. Il fut, à cette époque, nommé chanoine de Saint-Cunibert.

Prêtre de Jésus-Christ, Bruno se voua au saint ministère, rechercha les pécheurs, les malheureux, les affligés, et dévoré du désir de gagner des âmes à Dieu, il parcourut les campagnes environnantes pour répandre la lumière Divine dans les intelligences perverties et ignorantes du peuple de ces contrées. Les privations et les fatigues, suites inhérentes de ses courses apostoliques enivraient cette

1 Saint Annon prit dans sa jeunesse le parti des armes; après avoir professé à Bamberg, il resta à la Cour de l'empereur Henri III, dit Le-Noir (io3c)-io55). Élevé au siège de Cologne il fut sacré le 11 mars io55. Après la mort de Henri III, l'impératrice Agnès le fit nommer régent et premier ministre pendant la minorité d'Henri IV. Ce saint prélat fonda à Cologne deux Collèges de clercs, l'un sous le titre de la Bienheureuse-Vierge-Marie, l'autre sous celui de Saint- Georges, martyr. Il bâtit les trois monastères de Grafschaft, de Saalfed et de Siegberg. Saint Annon mourut le 4 décembre 1073.

- Les auteurs ne sont pas d'accord sur l'époque où saint Bruno reçut le sacerdoce. Les Bollandistes pensent qu'il ne fut prêtre qu'au Désert de Chartreuse ; M. de Villefort, cité par le Père de Tracy, croit de son côté que notre Saint fut ordonné à Reims; mais la plupart des historiens sont d'avis qu'il reçut les Ordres à Cologne et qu'il parcourut la province pour annoncer la parole de Dieu. Le fait est attesté par des témoignages anciens et authentiques. Un Titre funèbre dit:

« Multos faciebat sermones per regiones. » Cf. de Tracy. Vie de saint Bruno, p. 7.

àme que les succès avaient laissée indifférente. Heureux de ce travail obscur qu'il savait grand aux yeux de Dieu, il n'aspirait à rien de plus. Mais la Providence qui avait ses vues sur ce jeune missionnaire l'appela bientôt aux honneurs qu'il fuyait.

Lorsque Hermann,qui dirigeait l'école de Reims, abandonna ses dignités pour s'ensevelir dans la solitude du cloître, Gervais de Château-du-Loir, Archevêque de cette ville, se rappela les brillants succès de l'ancien élève de son école cathédrale, le manda près de lui, et lui offrit une prébende dans son Église, avec le titre d'écolàtre ou directeur des hautes études. Le Légat du Souverain Pontife, Hugues de Die, lorsque plus tard il recommandera Bruno à Grégoire VII, le désignera sous ce titre «Remensis Ecclesiœ magistrum[.»

Bruno qui avait hésité longtemps à accepter ce poste éminent, ne voulut pas cependant résister à ce qu'il croyait être la volonté de Dieu, et accéda, quoique en tremblant, au désir du saint et pieux Archevêque. Le bien qu'il espérait pouvoir réaliser dans sa nouvelle position, l'emporta sur l'attrait qui déjà s'était emparé de son âme : vivre dans la solitude et se vouer entièrement à la prière et à la méditation.

Dès le début, il se montra à la hauteur de ses nou-

1 Guibert de Nogcnt. De vita sua. lib. i, cap. n. — Dom Marlot. Metropolis Remensis Historia. — Mabillon. Analecta, t. iv, p. 355.— Id. Annal. Bened., t. v, lib. lxiv, n. 64. — Id. Prœfat. Sec.VI Bened., Par. II, cap. x, n.8i-S5.— Dom Ceillier. Histoire générale des auteurs ecclésiastiques, t. xx, p. 4?G.

vclles fonctions et sut les remplir avec ce zèle, cette simplicité et cette bonté qui sont la marque du vrai mérite. Bientôt la réputation du maître attira, autour de sa chaire, une jeunesse ardente et enthousiaste, et un éclat nouveau en rejaillit sur l'école de Reims. « Bruno brilla dans cette place, dit Y Histoire « littéraire de la France, comme un astre lumi- « neux, dont la splendeur passa de la France dans « presque tout le monde chrétien, au moyen de sa « doctrine qui s'y répandit1. »

De cette école sortirent beaucoup d'hommes remarquables, qui jouèrent un rôle important dans les événements politiques et religieux de cette époque. Plusieurs des élèves de Bruno furent promus aux plus hautes dignités : Otton ou Eudes de Châtillon, Prieur de Cluny , puis Cardinal- Évèque d'Ostie et enfin Pape sous le nom d'Urbain II; Rangier, archidiacre de Saint-Paul de Londres, mort Cardinal et Archevêque de Reggio, en Calabre ; Robert, Evèque de Langres, de la famille des ducs de Bourgogne; saint Hugues de Château- Neuf, Évèque de Grenoble; Lambert, Abbé de Poulthières, dans le diocèse de Langres; Maynard, Abbé de Cormery, près de Tours; Pierre, Abbé des chanoines réguliers de Saint-Jean-des- Vignes, de Soissons, et une foule d'autres prélats et abbés. On a donc pu dire du maître, avec vérité : « il a « communiqué les eaux salutaires de la science « au monde et à l'Eglise'2. »

1 Tom. ix, p. 234.

- Boll. Act. SS. Tituli funèbres, n. i3i.

Les contemporains ne tarissent pas d'éloges lorsqu'ils parlent de l'écolâtre de Reims. Ils le proclament: « le plus savant de son siècle. — Versé dans la lecture des Pères. — Instruit en tout genre de science. — Rempli de l'Esprit-Saint. — La lumière des Églises. — Le docteur des docteurs. — La gloire de la France. — L'ornement de son siècle. — Le modèle des hommes de bien. — Le miroir du monde. — Le maître par excellence1.

Le mérite personnel, le profond savoir et la rare piété de Bruno le désignaient pour la haute dignité de chancelier de l'Église de Reims vacante par la mort d'Odaric. Le vœu du clergé l'appelait à ce poste éminent, mais Manassès Ier, dit de Gournay, successeur de l'Archevêque Gervais (1067)', n'était pas favorable à cette nomination. Ce prélat qui avec la complicité du roi de France, était arrivé au siège archiépiscopal de Reims, par des voies simoniaques, prévoyait sans doute que l'homme de Dieu serait un censeur de sa conduite scandaleuse, un obstacle à ses déprédations sacrilèges et un courageux défenseur delà justice et de la vérité. Toutefois il crut devoir, par politique, céder à la pression de son clergé et donna le titre de chancelier à Bruno. Les auteurs

1 Cf. Tituli funèbres cit. ap. Boll. — Surius,op. cit., p. 600 et sq.— i\larlot,dans son histoire de l'Église de Reims, fait ainsi l'éloge de Bruno: Inter lias inscitice tenebras, quasi sol orbi Chris tiano mirabiliôr, illuxit sanctus Bruno Scholarium Rhemensium caput.— Cf. De Tracy, op. cit. p. 9.

a Ce prélat mourut le 4 juillet 1067, il avait été transféré de l'Eglise du Mans à celle de Reims ; sa vie se trouve au tome vu de l'Histoire littéraire, des Bénédictins.

ne sont pas d'accord sur l'époque de cette nomination1 ; mais on admet que Bruno signa en 1076, comme chancelier, une charte de l'abbaye de Saint- Basle, au diocèse de Reims2. Quelques historiens prétendent que l'on trouve la signature du chancelier de Reims, en ioy3,dans une charte accordée à l'abbaye de Saint-Martin-aux-Gemeaux, abbaye réunie à l'évèché d'Amiens et qui a été occupée par des Gélestins ; mais le Père de Tracy nous met en garde sur l'authenticité de cette charte.

Bruno avait accepté à regret le titre de chancelier; dédaigneux des honneurs et des dignités, il lui semblait que Dieu l'avait prédestiné à une œuvre plus importante, quoique moins brillante. Il avait accédé au désir de son supérieur, dans la seule persuasion que le plus sûr moyen de connaître la volonté de Dieu était de se laisser diriger par lui et de se tenir prêt à suivre les impulsions de la grâce. Dans cette haute dignité de chancelier, Dieu ménageait à son serviteur les moyens de pressentir sa vocation ; il allait lui ouvrir les portes de sa carrière future et le conduire par des voies imprévues sur le théâtre où le voulait la Providence.

1 iVlarlot,dans son histoire del' Église de Reims, et Mabillon dans ses Annales avancent que Bruno fut chancelier sous l'Archevêque Gervais, mais les Bollandistes soutiennent qu'il ne le fut que sous Manassès.

- Cf. Acta. SS., ap. Boll. cit.

«Lfc

siï

si

Iflp

ësS

^^^Jrf^Y

XTB^^™v/-<rf?

SsESls

Jfiâf^

CH^TITTIE "DEUXIÈME

VEXATIONS DE MANASSES ARCHEVEQUE DE REIMS CONTRE LES MO- NASTERES ET LES ÉGLISES. — LETTRE DU PAPE GRÉGOIRE VII EN FAVEUR DES MOINES DE SAINT-REMI. — DÉMÊLÉS DE BRUNO AVEC MANASSES. — HUGUES ÉVÈQUE DE DIE, LEGAT DU PAPE. — CONCILE d'aUTUN. — LETTRE DU LÉGAT A GRÉGOIRE VII POUR LA DÉFENSE DU CHANCELIER. — BRUNO FORME LE PROJET DE SE RETIRER DANS LA SOLITUDE. — MANASSES EN APPELLE AU SOUVERAIN PONTIFE. — LETTRES DE GRÉGOIRE VII. — CONCILE DE LYON. — DÉPOSITION DE MANASSES.

ès le début de son administration, l'Archevêque de Reims, Manassèsde Gournay, avait cherché à se concilier l'estime de ses prêtres et avait montré la plus grande bienveillance à son chancelier, espérant sans doute le gagner en le comblant défaveurs. Mais Bruno qui le voyait trafiquer honteusement des choses saintes et gaspiller les trésors de son église et des abbayes de son diocèse, s'opposa de toutes ses forces à ces déprédations ; sans cesse il rappelait au malheureux Archevêque ses devoirs de pasteur et de père.

Dans ces circonstances pénibles, le chancelier de Reims sut, aux applaudissements du clergé et du peuple, déployer pour la défense de la religion et de la justice toute l'énergie de son âme et la fermeté de son caractère. Il avait bien compris qu'en entrant en lutte avec son Archevêque il se trouverait bientôt en butte à la haine et à la vengeance de cet indigne prélat; mais il s'oubliait lui-même pour ne penser qu'à la sauvegarde des droits de l'Église. En effet, une persécution violente, des vexations inouïes, des voies de fait même furent le résultat de ce noble courage.

Déjà les moines de Saint-Remi de Reims étaient allés se plaindre à Rome des vexations de leur Archevêque, et l'illustre Grégoire VII avait écrit à ce sujet à Manassès :

« Frère bien-aimé, si vous considériez votre « dignité, vos obligations, les saints oracles, si vous « aimiez comme il faut l'Eglise romaine, ah ! bien « certainement vous ne laisseriez pas les prières et « les avis du Saint-Siège se réitérer tant de fois sans « profit, d'autant que c'était déjà un tort de les avoir

« provoqués

« Que de fois notre vénérable prédéces-

« scur, que de fois nous-même vous avons-nous « supplié de ne point laisser arriver à notre oreille « tant de réclamations de pauvres frères poussés au « désespoir ! Nous apprenons, par de nombreux « rapports, que vous traitez avec plus de rigueur, <( de jour en jour, ce vénérable monastère. Quelle « humiliation pour nous que l'intervention de l'au-

« torité apostolique n'ait pu encore obtenir la paix « et la tranquillité à ceux qui avaient lieu d'atten- « dre de vous une paternelle sollicitude ! Pourtant « nous voulons tenter encore, essayer encore par « la douceur, de fléchir votre obstination, vous « priant, de la part des bienheureux apôtres et de « la nôtre aussi, si vous voulez pouvoir compter « dorénavant sur notre fraternité et notre dilection, « de tout réparer de manière que nous n'entendions « plus de plaintes sur votre compte. Que si vous « méprisez l'autorité de saint Pierre et notre amice tié, si chétive qu'elle soit, vous provoquerez, nous « le disons à regret, la sévérité et la rigueur du « Siège Apostolique1. »

Manassès feignit de se soumettre, mais lorsque, fort de la protection du Roi de France, il crut n'avoir plus rien à craindre, il jeta le masque et donna libre cours à ses passions. Dès lors, pour satisfaire ses goûts de luxe et de débauche, il s'empara des biens ecclésiastiques, pilla les ornements et les vases sacrés des églises et fit le plus scandaleux trafic des places du sanctuaire. Les historiens qui rapportent ces excès, lui prêtent même ce propos impie : « Reims serait un bon archevêché s'il ne fallait pas célébrer la messe pour en tirer les revenus'2. »

1 Epist.S. Gregor., lib.i. Ep.xm; apud Severinum Binium, t. vu, Coneiliorum, p. 314. — Id. ap. Labbe, t. xxvi, p. 23. Cette lettre est datée de Rome , le 2 des calendes de Juillet, 1073.

2 Guibert de Nogent, Tract., de vita sua, rapporte ainsi ces paroles : « Bonus esset Rhemensis Archiepiscopatus, si non missas inde cantari oporleret.» Boll. Acta. SS. cit.n". j 10.

Dans des circonstances aussi graves, Bruno ne pouvait garder le silence et rester témoin impassible des désordres et des déprédations de son Archevêque. Son attachement inviolable à la sainte cause de TEglise dont la défense passionne sa belle âme, le force à laisser de côté toute considération et toute prudence humaine. De concert avec plusieurs dignitaires de l'église de Reims il proteste avec énergie contre de tels excès et menace Manassès d'en appeler au Saint-Siège. Dès lors, tous les rapports furent rompus, et bientôt, pour éviter la colère du fougueux prélat, Bruno fut obligé de quitter la ville et de se retirer auprès d'Ébal1, comte de Rouci-surl'Aisne qui lui avait offert un asile. Plusieurs chanoines qui, comme lui, étaient indignés de la conduite scandaleuse de leur Archevêque, imitèrent son exemple et vinrent aussi se mettre sous la protection du noble comte. Parmi eux se trouvaient Manassès, prévôt de l'église archiépiscopale, Ponce, Raoul-Le-Verd et Fulcius-Le-Borgne.

Ces vaillants défenseurs de la justice et du droit s'adressèrent au Légat du Saint-Siège en France, Hugues Évêqué de Die'2, le priant de porter remède aux affligeants désordres qui désolaient l'Eglise de Reims. Les chefs d"accusation portés contre

1 Hugues de Flavigny dans sa Chronique nomme le comte de Rouci, ./Ebalus ; Grégoire VII, dans ses lettres, écrit Hebalus; et Moréri, dans son Dictionnaire historique, met Éblon ou Ébles.

- Hugues fut plus tard transféré à l'archevêché de Lyon; sa vie a été écrite par les Bénédictins dans leur Histoire littéraire de la France, t. ix.

Mariasses étaient : « d'avoir usurpé le siège de Reims et de s'en être emparé par simonie ; d'avoir enlevé les vases sacrés de son église cathédrale ; d'avoir dépouillé les clercs, pillé les églises et les monastères, enfin d'avoir lancé des excommunications injustes1. »

Le Légat, d'après Tordre du Pape, somma Manassès de comparaître au Concile qui devait être tenu à Autun, vers l'automne de l'année suivante (1077), pour répondre à ces accusations. Bruno, Manassès prévôt de Reims, Ponce, Raoul, Fulcius et les autres chanoines qui s'étaient retirés à Rouci, se présentèrent au Concile et accusèrent leur Archevêque de simonie, de violence et de plusieurs autres crimes. Mais Manassès ayant refusé de comparaître, le Légat le suspendit de ses fonctions. Cette suspense est ainsi rapportée dans la Chronique d'Hugues de Flavigny \ « suspensus ab officio, quia vocatus ad Concilium ut se purgaret, non venit. »

A la nouvelle de la sentence rendue au Concile d' Autun , Manassès , irrité contre Bruno et les autres chanoines ses accusateurs, leur tendit des embûches, à leur retour à Rouci, et essaya de s'emparer de leurs personnes. N'ayant pas réussi dans son projet, ce vindicatif prélat fit détruire les maisons qu'ils avaient à Reims, s'empara de

1 Mabillon. Muséum Italicum, t. 1, Par. 11, p. 117.

2 La Chronique de Flavigny est aussi nommée Chronique de Verdun; elle a été écrite par Hugues, Moine de Verdun, et ensuite Abbé de Flavigny.

leurs biens et vendit leurs prébendes1. Bruno et ses compagnons, loin de s'attrister de la conduite que Manassès avait tenue à leur égard, remercièrent le Seigneur de les avoir jugés dignes de souffrir pour l'honneur de son nom et la gloire de son Église, et attendirent, pleins de confiance dans la justice de leur cause, la décision du Souverain Pontife.

Hugues de Die avait pris la défense de Bruno et des chanoines qui avaient subi les indignes traitements de l'Archevêque de Reims ; toutefois, Marlot nous apprend, dans son histoire de rÉglise de Reims, que le Chapitre de la métropole crut nécessaire d'envoyer Bruno à Rome, pour témoigner devant le Souverain Pontife des injustices- et des excès reprochés à Manassès. Un fragment de la lettre du Légat rendant compte à Grégoire VII de ce qui s'était passé au Concile d'Autun, confirme cette opinion. Hugues de Die écrivait au Pape : « Nous vous « recommandons Bruno qui préside aux écoles de « Reims et dont la vie est irréprochable. Il mérite, « ainsi que le prévôt de cette Église, que vous le « souteniez de votre autorité, car ils ont soulfcrt « pour le nom de Jésus-Christ. » Dans une autre lettre, parlant encore de Bruno et du prévôt, il disait: « Il faudrait les employer comme vos conseillers

1 « Cùm canonicis Remensis Ecclesiœ accusatoribus suis à Concilio redeuntibus plurimas parasset insidias, demùm domos corum fregit, praebendas eorum vendidit et bona eorum disrupit. » Hugo Flaviac. Chronica.

« dans la cause de Dieu et comme vos coopérateurs

« pour le pays de France Il faudrait mettre

« sur le siège de Reims ou le prévôt ou Bruno1. » Les expressions dont se servait l'Evêque de Die montrent assez en quelle estime le Légat tenait Bruno, et toute la confiance qu'il avait dans la piété, la vertu et les talents du chancelier de l'Église de Reims.

Ce fut, selon toute probabilité, vers cette époque (1077), que le futur patriarche des Chartreux, — affligé des déchirements auxquels l'Eglise était en proie et effrayé des mœurs dissolues répandues même dans le sanctuaire, — éprouva un plus vif désir de se retirer dans la solitude, pour se donner tout entier à la vie contemplative et s'offrir à Dieu comme victime d'expiation. Mettant en balance la haute position que sa science et sa renommée pouvaient lui donner dans le monde, avec les avantages spirituels que la vie religieuse lui offrait, il n'hésita pas à prendre la résolution d'embrasser l'état monastique.

On rapporte que s'entretenant, un jour, avec deux de ses amis Raoul-Le-Verd et Fulcius-Le- Borgne, dans le jardin attenant à la maison qu'il habitait à Rouci, chez un nommé Adam, il démontra avec tant d'énergie la vanité des biens, des richesses, des honneurs de ce monde; parla avec une éloquence si persuasive du bonheur et de la félicité dont jouissent ceux qui se donnent

1 Labbe. Conciliorum collcctio maxima, t. x, p. 365. — Bollnndistes. Acta SS. cit., n. 121.

entièrement à Dieu dans la solitude, que vivement touchés par la grâce, ces deux amis firent vœu de s'unir à lui, de dire adieu au siècle, et de terminer le reste de leurs jours dans la retraite. Ils avaient compris que la solitude du cloître et les obligations de la vie religieuse sont un puissant levier pour quiconque veut s'élever plus près de Dieu, au-dessus des biens passagers d'ici-bas.

L'exécution de ce projet fut toutefois remise après le retour de Fulcius, qui devait partir pour Rome avec le comte Ébal et Ponce, et y défendre, de nouveau, devant le Souverain Pontife, la cause de la justice et l'honneur de l'Église de Reims. Comme Fulcius tarda longtemps à revenir de Rome, le zèle de Raoul -Le -Verd se refroidit. Seul, Bruno conserva la pensée de se retirer du monde, mais il dut attendre quelque temps pour exécuter le dessein qu'il avait conçu'. Dieu voulait sans doute, avant de le laisser s'ensevelir dans la retraite et la solitude, montrer au monde le désintéressement et le dédain de son serviteur pour les honneurs et les dignités de la terre. Ce ne sera qu'après avoir refusé un siège

1 Cf. Epist. ad Radulphum Viridum. — De Launov. De recessu S.Brunonis. — Bollandistes, op. cit. — Zanotti. Vita S. Brun., p. 25. — DeTracy, op. cit. p. 24 et sq. — Les Bollandistes ont mal expliqué la lettre de saint Bruno. Ces mots « l'amour divin s'est ralenti, le courage s'est refroidi et la ferveur s'est évanouie » s'adressent à Raoul, mais Bruno voulut constamment accomplir sa promesse. Tel est le sentiment des Bénédictins, dans leur Histoire littéraire, et des auteurs que nous venons de citer.

archiépiscopal, que le futur patriarche des Chartreux prendra l'habit monastique.

Cependant Mariasses qui en avait appelé au tribunal du chef de F Église, après la sentence rendue contre lui au Concile d'Autun , était parti pour Rome, afin de se disculper. Grégoire VII l'accueillit avec bonté, et, trompé par ses promesses, le rétablit dans ses fonctions, malgré les justes mesures dont il avait été l'objet. La suspense portée contre l'Archevêque de Reims avait été levée dans un Concile tenu à Rome en 10781. Le Pape, inflexible pour les esprits orgueilleux, se laissait toujours toucher par le repentir. Il voulait que ses Légats jugeassent selon la rigueur des Canons, mais il modérait souvent leurs sentences ; après avoir fait sentir l'autorité du souverain et la sévérité du juge, il montrait une tendresse toute paternelle, en accordant à la clémence tout ce qu'il croyait ne pas devoir blesser la justice.

Dans une lettre datée du 9 mars 1078, le Souverain Pontife explique les raisons qui l'ont engagé à agir de la sorte. « Comme c'est, ditce il, la coutume de l'Eglise Romaine, à laquelle « nous présidons, quelque indigne que nous en « soyons, de tolérer certaines choses et d'en « passer d'autres sous silence, nous avons cru « devoir adoucir la rigueur des Canons, dans « l'attentive révision que nous avons faite des « causes des Évèques de France condamnés par

1 Cf. Dupin. Biblioth. des auteurs ecclésiastiques, t. xi, p. 207.

« Hugues de Die, notre Légat. Quoique Mariasse ses, Archevêque de Reims, soit poursuivi pour « plusieurs accusations, et qu'il ait refusé de se « rendre au Concile où Hugues l'a cité, il nous « a paru que la sentence portée contre lui était « éloignée de la maturité et de la douceur ordi- « naire de l'Eglise Romaine. C'est pourquoi nous « Pavons rétabli dans les fonctions de sa dignité, « après Tavoir obligé de prêter sur le corps de « saint Pierre le serment suivant : Je , Manas- « ses, Archevêque de Reims, proteste que ce « n'est point par orgueil que je ne me suis point a rendu au Concile d'Autun, auquel l'Évêque de « Die m'avait cité. Si je suis appelé par lettre ou « par un envoyé pour subir le jugement du Saintce Siège, je n'userai d'aucun artifice pour m'y « soustraire, et je m'y soumettrai humblement. S'il « plaît au Pape Grégoire ou à son successeur « que je me justifie devant son Légat, j'obéirai « avec la même humilité. Je n'emploierai les « trésors et les ornements de l'Église de Reims « confiée à mes soins, que pour le bien et l'hon- « neur de cette Église, et je ne les aliénerai jamais « pour être en mesure de résister à la justice1. »

Manassès rentré dans son diocèse se prévalut de sa feinte réconciliation avec le Pape, comme d'un triomphe sur le Légat. Toutefois il crut habile de chercher à se rapprocher de Bruno et de ses adhérents et de leur rendre leurs dignités. Les chanoines

' Episl. G?-egorii. Lib. V, Ep. xvn.

et le comte Ébal tirent donc leur paix avec l'Archevêque, mais Bruno aima mieux abandonner ses biens et ses charges que de pactiser avec le prélat prévaricateur. Il ne voulut pas continuer la lutte contre lui; mais intimement persuadé que le Pape avait été trompé par les fallacieuses promesses de Manassès, il préféra se retirer à Cologne, lieu de sa naissance, attendant le triomphe de la vérité'.

Bientôt, en effet, Manassès jeta le masque et afficha la licence la plus effrénée, la plus scandaleuse. Cette conduite força Hugues de Die à en écrire à Grégoire VII. Le Pape avait pardonné à Manassès, parce qu'il l'avait vu disposé à faire tout ce qu'il lui ordonnerait, mais connaissant les nouveaux griefs reprochés à l'Archevêque de Reims, il ordonna à son Légat d'assembler un Concile et d'y juger définitivement la cause de ce prélat.

« Si les faits dont cet Archevêque est accusé « sont dûment prouvés, — dit le Pape dans sa let- « tre à Hugues de Die, — nous voulons que sans « différer vous prononciez contre lui la sentence ; « que si les témoins ne paraissent pas receva- « blés, comme ce prélat a été diffamé non seu- « lement dans toute la France , mais encore en « Italie, il faudra qu'il se justifie par serment, en « présence de six Évêques à qui l'on n'ait aucun « reproche à faire sur leur propre conduite. Cela « fait, qu'il retourne à son Eglise et qu'il con- « serve sa dignité2. »

1 DeTracy,op.c, p.17. — D.DuCrcux. ViedcS. Bruno, p.5i. - Epist. apud Labbe, op. cit.

Le Légat, pour se conformer à l'ordre qu'il avait reçu du Pape, convoqua un Concile dans la ville de Lyon, en 10801. La pensée première de Hugues de Die avait été de réunir le Concile à Troyes ; mais les accusateurs de l'Archevêque de Reims lui ayant représenté qu'ils ne seraient pas en sûreté, il choisit Lyon et fit sommer Manassès de s'y rendre. L'orgueilleux prélat refusa de reconnaître la juridiction du Légat et en appela de nouveau au Pape. Il prétendait n'être justiciable que du Vicaire même de Jésus-Christ, en vertu d'un antique privilège de son Église'2.

Grégoire VII ne fut pas dupe, cette fois, des artifices de Manassès, il maintint le droit de son Légat et lui manda de s'associer Hugues, Abbé de Cluny, pour examiner les réclamations de Manassès et faire droit à ce qu'elles auraient de légitime3. En même temps il écrivit à l'Archevêque luimême que sa prétendue prérogative ne pouvait être reconnue et qu'il avait à se présenter au Concile4.

« Nous sommes étonné. — lui écrivait-il encore, « le 5 janvier 1080, — qu'un homme si judicieux

1 Les Bénédictins auteurs de VHistoire littéraire disent qu'il ne reste aucun vestige de ce Concile, et n'en font pas mention dans la vie de St. Bruno. Toutefois ils le citent dans la vie de Hugues de Die, Légat du Pape et Archevêque de Lyon. Il est aussi cité dans la Chronique de Hugues de Flavigny et dans les lettres de Grégoire VII.

- PjtroL, t. cxlvii, col. 695.

:i Epist. Lib. vi, Ep. m.

1 Ibid. Ep. 11.

— ôô —

« cherche tant de faux-fuyants pour rester sous « le coup d'accusations infamantes et à la inerte ci de l'opinion , quand il aurait tout intérêt

« à se purger de pareils soupçons

« Si vous ne vous rendez pas au Concile de « Lyon, si vous n'obéissez pas à l'Église Rote maine qui vous supporte depuis longtemps, « nous ne changerons rien à la sentence de « rÉvêque de Die1. »

Malgré cette menace, Manassès ne comparut pas, mais il adressa au Concile un mémoire apologétique, où sans entrer dans la discussion des accusations portées contre lui, il se contente d'attaquer les formes de la procédure. Hugues de Die fit la lecture de cette lettre au Concile , et les excuses qu'apportait Manassès n'ayant pas été trouvées admissibles, le Légat le déposa solennellement de l'épiscopat.

On pense généralement que Bruno ne se rendit pas au Concile de Lyon. Manassès, dans une lettre qu'il écrivit alors à Grégoire VII contre le comte Ebal, — à cause de l'hospitalité que ce dernier avait donnée à quelques prêtres de son diocèse, — ne parle pas de Bruno2. Il n'en est pas de même dans son écrit apologétique, ce qui laisse pressentir

1 Epist. Lib. vu, Ep. xn. — Dans une autre lettre datée

de Rome, le xv des calendes de mai, 10S0, le Pape

ordonne à Manassès de remettre Bruno en possession de ses biens, D. Tromby, op. cit. t. 1, App. p. xxn et xxxvn, note B.

- Hugues de Flavigny. Chronica, ap. Labbe , Biblioth. nova. Mss. t. i, p. 204.

que l'ancien chancelier de Reims dut, quoique absent, jouer un certain rôle au Concile, soit que l'Évêque de Die ait rappelé les accusations antérieures portées par Bruno contre son Archevêque, soit que Bruno, connaissant la convocation du Concile, ait écrit au Légat sur ce sujet. En effet, dans son mémoire, Manassès crut devoir parler de son ancien chancelier, dans des termes empreints de colère et de haine.

« Je me suis réconcilié, disait-il, avec tous mes « accusateurs, excepté deux. Bruno en est un, mais « ce Bruno n'est pas un clerc de notre Église, il « n'y est pas né, il n'y a pas reçu le baptême. « C'est un chanoine de l'Église de Saint-Cunibert a de Cologne, au pays des Allemands; nous ne « recherchons guère sa société, parce que nous a ne connaissons point du tout sa vie et sa con- « dition, s'il est serf ou libre de naissance. Tout « ce que je sais, c'est que je l'ai comblé de signalés « bienfaits pendant qu'il était à Reims et qu'en « retour il m'a traité méchamment et m'a couvert « d'outrages1. »

Qu'importaient les injures et les. invectives de Manassès, Hugues de Die avait depuis long-

1 « Concordiam fecimus, exceptis duobus, quorum unus, scilicet Bruno, nec noster clericus, nec noster natus aut renatus est, sed sancti Cuniberti Coloniensis in regno Teutonicorum positi canonicus est; cujus societatem non magnoperè affeetamus utpotè de cujus vita et libertate penitus ignoramus, et quia quamdiu apud nos fuit, multis benctïciis à nobis in eum collatis, malè et nequiter tractati sumus.» — Ap. Mabillon. Musceum Italie, t. i, P. u, p. 121. — Dom B. Tromby. Storia cit., t. i. App. p. xvin.

temps juge le noble caractère de Bruno, et avait compris que les seuls motifs qui avaient déterminé le chancelier de Reims à attaquer son Archevêque, étaient son amour pour la justice et son zèle pour la défense de l'innocence opprimée. Bientôt le Souverain Pontife lui-même approuvera complètement la conduite du futur Anachorète.

Après sa déposition, décrétée par le Concile, Manassès ne manqua pas d'interjeter appel auprès du Siège Apostolique, mais la sentence du Légat fut confirmée dans le Concile qui eut lieu la même année à Rome, en 1080. Le 17 avril suivant, Grégoire VII en donna avis au prélat prévaricateur, ajoutant toutefois que, par excès de bonté , il lui laissait un délai de six mois pour en appeler, devant un tribunal d'Évêques, dont il déterminait la composition, si lui-même pensait que sa cause était assez bonne pour pouvoir être défendue1.

Dans cette même lettre, le Souverain Pontife justifia les démarches faites et l'attitude prise par Bruno, puisqu'il mit comme condition de son indulgence que Manassès rendrait tout ce qui avait été enlevé à Bruno et à ses adhérents, « qui paraissent, ajoute-t-il , en parlant contre « vous, n'avoir eu en vue que de soutenir la « justice2. » La justification de la conduite de

1 Epist. Lib. vu, Ep. xxn., — Labbe. Concilior., t. x.

- Ea videlicet conditione, ut Brunoni et cœteris, qui pro justitia contra te locuti fuisse videntur , rébus suis in integrum restitutis.... » — Ibid. ap. Labbe, Concil., t. x. — Boll. Act. SS., n. 148.

Bruno pouvait-elle être faite dans des termes plus significatifs ?

Grégoire VII prescrivit aussi à l'Archevêque déposé de ne pas mettre d'entraves au retour des membres de son clergé qui avaient souffert l'exil, par amour pour la justice, et de les laisser servir Dieu, en toute sécurité dans l'Eglise de Reims1. Enfin, il lui enjoignit de ne plus s'occuper du gouvernement de cette Eglise, de s'éloigner jusqu'à la fête de l'Ascension et de se retirer à l'abbaye de Cluny ou de la Chaise- Dieu2.

Manassès refusa d'obéir aux ordres du Souverain Pontife et ne voulut pas profiter de la dernière ressource que Grégoire VII, dans sa bonté, daignait lui offrir. Méprisant le Pape et le Légat, il leur résista et prétendit se maintenir, malgré eux , dans l'exercice de ses fonctions. Il fut donc déposé définitivement et sans espoir d'être rétabli. A cette occasion, le Souverain Pontife écrivit au clergé et au peuple de Reims, au comte Ebal et à tous les suffragants, pour les dégager de tout lien d'obéissance envers leur ancien Archevêque. De plus, il ordonna aux Evèques de la province de lui résister de toutes leurs forces comme à un usurpateur, de publier dans leurs diocèses respectifs le jugement du Saint-Siège et enfin de faire élire, avec le

1 « Clcricos autem qui tanto tempore pro justitia exilium « passi sunt, in Ecclosia securè Dco servire permittas. » - Ibid. Epist. ap. Labbe.

consentement du Légat, un autre Archevêque1.

Grégoire VII écrivit aussi au Roi de France, Philippe Ier, le 27 décembre 10S0 : « Saint Pierre « vous enjoint et Grégoire vous supplie de ne plus « donner aucune protection à Manassès, déposé « pour des crimes qui ne vous sont pas inconnus « et de ne plus le souffrir à votre Cour. C'est en « agissant ainsi que vous montrerez que vous am- « bitionnez réellement les bonnes grâces de saint « Pierre. Par l'autorité apostolique dont nous « sommes revêtu, nous défendons de mettre des « entraves à l'élection que le clergé et le peuple doi- « vent faire d'un nouvel Archevêque. Nous vous « prions de vous opposer à quiconque voudrait « y apporter quelque obstacle, et de donner voce tre protection à celui qui aura été choisi par « la portion soumise et religieuse du clergé et « du peuple2. »

Le Roi de France , perdu de débauche et indifférent au bien de la religion, ne fit rien contre Manassès qui resta quelque temps encore sur le siège de Reims. Ce prélat prévaricateur, continuant ses désordres scandaleux et ses dilapidations sacrilèges, le peuple se révolta, et à la suite d'une émeute, l'indigne Archevêque se trouva dans l'obligation de quitter la ville et d'échapper par la fuite au mépris et à la colère

' Epist. Lib. vin, Ep. xvn, xvm, xix. — Toutes ces lettres sont datées du 27 septembre 1080. Tromby. Storia del Patriarca Brunone, t. 1, App. p. xxv.

2 Ibid., Ep. xx. — Tromby, ut supra, t. 1, App. p. xxvi.

de ses ouailles. Guibert de Nogcnt nous apprend que Manassès se réfugia près de l'empereur d'Allemagne, Henri IV, le grand ennemi de l'Eglise et de la Papauté. Dans cette Cour impie et débauchée le malheureux Archevêque jeta le masque, se déclara l'ennemi acharné de Grégoire VII, et finit misérablement sa triste vie, sans s'être réconcilié avec le Souverain Pontife1.

Depuis le Concile d'Autun, tenu en 1077, jusqu'à la déposition de Manassès, le chancelier de la métropole de Reims, si on en croit l'opinion émise par un Chartreux2, donna libre cours à son zèle apostolique. Il parcourut différentes régions, répandant partout la bonne semence de la parole de Dieu, et continuant ainsi les doctes et saintes leçons qu'il ne pouvait plus donner du haut de sa chaire de Reims. Plusieurs des sermons de saint Bruno existent encore aux archives de la Grande Chartreuse, dans un manuscrit fort bien conservé et paraissant dater d'une époque très rapprochée de saint Bruno, sinon contemporaine. Ces sermons ont été imprimés sous le nom du fondateur des Chartreux, dès les premiers temps de l'imprimerie, et ont toujours été lus dans

< Sur la vie et la déposition de Manassès, Cf. Guibert, Abbé de Nogent. De vita sua. Gesta Dei per Francos. Lib. 1, cap. 11 et xii. — Mabillon. Annal., Benedict. Lib. lxv , num. vin. — Antoine Pagi. Critica in Annal, ecclesiast., Cœsaris Baronii. an. 1080. num. xm et xiv. — Dom Le Coulteux. Annales Ordinis Cartusiensis. Ms.

- Notes manuscrites de Dom Ildefonse Roguet. Archives de la Grande Chartreuse.

l'Ordre, à certaines fêtes en rapport avec les sujets que saint Bruno y a traités1. Au XVIIe siècle, en i65i, Dom Marchésius, Bénédictin du Mont- Cassin, a fait imprimer, à Venise, ces mêmes sermons sous le nom de saint Brunon, Évêque de Segni, contemporain du patriarche des Chartreux. Depuis cette époque, presque tous les éditeurs ont suivi l'opinion de Dom Marchésius. « Cette opinion, dit le Chartreux que nous avons « déjà cité, ne repose pourtant que sur une « seule autorité, celle de Pierre, diacre, également « Moine du Mont-Cassin, devenu célèbre par les « nombreuses erreurs signalées dans ses écrits2. »

' Ces sermons ont été imprimés dans la seconde édition des œuvres de saint Bruno, à Paris, en 1 523, par Josse Badde Ascentius ; et à Cologne, en i6i3 et en 1640.

2 Les Bénédictins, auteurs de l'Histoire littéraire de la France, soutiennent l'opinion de Pierre, diacre, et attribuent aussi ces sermons à Brunon Evêque de Segni. Les Bollandistes semblent ne pas vouloir trancher la question, toutefois ils avouent que le style de ces sermons paraît différent des autres écrits de Bruno regardés comme authentiques.

Page 1