CH^PIT%E TROISIÈME
RETOUR DE BRUNO DANS LA VILLE DE REIMS. — SON ELOGE. — VOLONTÉ DU CLERGÉ ET DU PEUPLE D'ÉLEVER BRUNO AU SIE- GE DE REIMS. — FUITE DU SERVITEUR DE DIEU. LÉGENDE DU MORT, RAYMOND DIOCRÉS. — DISSENTIMENTS SUR CE SUJET. — RETRAITE DE BRUNO A SECHE-FONTAINE. — DÉPART POUR LE DAUPHINÉ. — SAINT HUGUES ÉVEQUE DE GRENOBLE. — LÉ- GENDE DES SEPT ÉTOILES. — FONDATION AU DÉSERT DE CHAR- TROUSH. PREMIÈRE INSTALLATION. — TRAVAUX DES COMPA- GNONS DE BRUNO.
'ÉGLISE de Reims était délivrée de son oppresseur. Le clergé et les fidèles se hâtèrent de porter cette heureuse nouvelle à la connaissance des victimes de l'odieuse tyrannie du vindicatif Archevêque. Tous ceux qui avaient été persécutés et qui s'étaient dévoués pour le triomphe de la justice et l'honneur de l'Église, revinrent dans la cité et furent reçus avec enthousiasme par le peuple. Parmi eux se trouvait Bruno. Quelques auteurs pensent qu'il rentra en possession de sa prébende, mais
il ne paraît pas avoir repris sa chaire qui avait été donnée, avec le titre cTécolàtre, à un clerc du nom de Godefroi1.
Bruno jouissait de la plus grande popularité dans la ville de Reims. On le considérait comme un saint et un martyr de la foi ; l'éloge de sa science, de ses vertus et de son dévouement pour l'Église était sur toutes les lèvres. L'écho de ces louanges se trouve reproduit dans les titres funèbres, et un de ses biographes, ancien Chartreux, qui s'était inspiré de ces documents, nous a redit les éloges accordés au chancelier de l'Église de Reims. Il trace le portrait de notre héros, en quelques lignes.
« Il fut juste, sincère, grave, sobre, tempérant, « chaste. Il ne goûtoit de plaisir qu'avec Dieu, « aimoit à s'entretenir avec lui dans la solitude, « d'où il ne sortoit jamais que par devoir, par « charité ou par bienséance ..... Doux comme « un agneau, simple comme la colombe, pru- « dent comme le serpent. Extrêmement réservé « dans toute sa conduite, il ne faisoit jamais rien « sans raison, ne disoit rien sans l'avoir bien pesé. « On pouvoit compter sur sa parole ; elle étoit « l'interprète de ses sentiments. Souvent consulté « sur des matières épineuses, il étonnoit par la « sagesse de ses conseils ; il persuadoit par ses « discours ; il prévenoit par son abord gracieux « et par ses manières douces et modestes ; par ce « ton d'honnêteté et d'urbanité qui lui etoient
• Marlot, op. cit. — Cf. de Tracy, op. cit. p. 22.
« naturelles, il captivoit les cœurs ; en un mot
« il étoit craint, aimé et respecté Ami de
« la vérité il en prenoit ouvertement la défense, « sans craindre de déplaire aux uns, sans cher-
« cher à plaire aux autres Toujours
« content, quelque chose qui lui arrivât, toujours « tranquille, toujours maître de lui, la sérénité « de son visage étoit l'image de celle de son « âme. Rien de ce qui a rapport à la terre ne « le touchoit. Le seul bien dont il fut jaloux « étoit cette paix du cœur, cette paix de l'esprit « qui surpasse tout ce qu'on en peut dire ; toute « sa vie, il s'étudia à la conserver, à conserver « la paix avec Dieu, avec le prochain, avec lui- « même ; et toute sa vie, il fit la guerre au vice « par ses exemples, ses prédications et ses écrits1. » Bruno avait tellement grandi dans l'estime du clergé et du peuple de Reims, que dès le moment de son retour dans la cité, on décida, avec l'assentiment du Légat, Hugues de Die, de l'élever à la dignité archiépiscopale2. A cette nouvelle, Bruno qui déjà, dans son cœur, aspirait après le calme de la solitude, et avait fait vœu de consacrer sa vie à la pénitence et à la prière dans la retraite, prit la fuite, pour ne pas être forcé à consentir à son élection, (1081)3. Depuis longtemps il avait mis dans la balance la haute in-
1 Dom Du Creux, op. cit, p. 21 et sq.
2 Titul. funeb. S. Marias Remensis metropolis.
3 Sur la fuite de St Bruno, Cf. Guibert de Nogent, op. cit. lib. 1, cap. x. — Helinaud, Evêque de Laon, obtint
fluencc que les richesses et les honneurs pouvaient lui assurer dans la société, et les avantages d'un ordre supérieur que le froc du Moine lui promettait. La trempe de son âme s'accommodait mieux des sacrifices de la vie cachée en Dieu que des exigences inhérentes aux grandeurs, même ecclésiastiques.
Ce ne fut donc pas, comme le disent certains auteurs, à cause des vexations et des persécutions de l'Archevêque Manassès, que Bruno se détermina à embrasser la vie monastique ; puisqu'il s'arracha au monde pour être tout à Dieu, au moment où la voix du clergé et du peuple l'appelait à l'honneur de gouverner une des plus illustres Églises des Gaules. « Il a renoncé à toutes « les richesses, à tous les honneurs du monde « pour vous, O Christ, notre Père, — écrivait « l'Église de Saint-Denis de Reims, au moment « de la mort de saint Bruno ; — il s'est fait pau- « vre pour gagner le ciel, donnant l'exemple à « ceux auxquels il avait auparavant donné des « leçons1. »
Un Chartreux qui a voulu conserver l'anonyme, résume ainsi, dans un écrit récent, les causes qui ont engagé le patriarche des Chartreux à quitter
du Roi de France, à prix d'argent, l'archevêché de Reims; mais obligé de retourner à son ancien siège, on nomma, en io83, Raynaldi de Bellay, trésorier de Saint-Martin de Tours. Celui-ci eut pour successeur Manassès, ancien prévôt de l'Eglise de Reims, un des accusateurs de Manassès de Gournay et un ami de Bruno.
1 Tit. funeb. S. Dionys. Rem., ap. Boll.
le monde. « Dans la force de l1àge, riche, de famille noble, professeur distingué, chéri de ses élèves, savant théologien, littérateur, poè'te, comblé d'honneurs, entouré de l'estime universelle, valeureux champion de la morale et de la discipline ecclésiastique dans l'Église de France ; au lendemain de luttes qui lui assuraient la paix la plus profonde et le couvraient de gloire, au moment où il va probablement monter sur l'un des plus illustres sièges du royaume, Bruno, au grand étonnement de tous, disparaît soudain de la scène du monde. Un vœu qu'il avait fait depuis quelques années, la crainte des terribles jugements de la Justice divine, un souverain mépris pour toutes les grandeurs d'icibas, un vif désir de la solitude, un immense besoin d'être seul avec Dieu seul, tels sont les motifs qui portaient Bruno à tout quitter pour s'ensevelir au fond d'un désert. Il agissait aussi, sans le savoir, sous l'impulsion immédiate de Dieu qui le destinait à propager en Occident cette vie solitaire qui, dans les premiers siècles du Christianisme, avait jeté un si grand éclat dans les déserts de l'Egypte et de la Palestine'. » D'après une ancienne tradition, Bruno aurait été déterminé à quitter le monde, par un événement miraculeux qui se serait passé sous ses yeux dans la ville de Paris. Un célèbre docteur de l'Université de Paris, nommé Raymond Diocrés, était
' La Grande Chartreuse par un Chartreux, p. 21.
mort avec l'estimé générale et la réputation d'un homme d'une vie sainte et exemplaire. Pendant ses funérailles célébrées à Notre-Dame de Paris, au moment où Ton disait ces paroles de Job : « Responde mihi quant as habeo iniquitates et pec- « cata, » — Faites-moi connaître, Seigneur, le nombre de mes péchés et de mes iniquités, — le défunt se souleva de sa bière et s'écria : « Ju- « sto Dei judicio accusatus sum. » — Je suis accusé au juste jugement de Dieu. — L'Office interrompu à cause de la frayeur des assistants est remis au jour suivant. Le lendemain, au même endroit de l'Office, le cadavre se dressa de nouveau et dit : « Justo Dei judicio judicatus sum. » — Je suis jugé par le juste jugement de Dieu. — La cérémonie interrompue par ce prodige est encore remise. Enfin le troisième jour, au milieu d'une foule immense, lorsqu'on arriva au même passage de l'Ecriture que nous venons de citer, le défunt se leva de nouveau et prononça ces- terrifiantes paroles : « Justo Dei judicio condemna- « tus sum. » — Je suis condamné par le juste jugement de Dieu1. —
Ce fait légendaire immortalisé par Lesueur dans une des toiles célèbres, connues sous le nom de « Cloître de saint Bruno, » n'a pas trouvé créance près des écrivains sérieux qui ont écrit la vie du fondateur des Chartreux. Toutefois, hâtons-nous de dire que malgré de vives et nom-
1 Puteus. Vita S. Brunonis, n. 4 et sq. — Vita antiq.
n. 2, et sq. ap. Bolland.
breuses controverses, des savants et des critiques admettent ce fait qui est accepté par l'Ordre des Chartreux comme une tradition respectable. On trouve différentes versions dans le récit de ce fait étrange; nous nous contenterons de citer une de ces variantes, tirée d'un ancien manuscrit qui, d'après les Bollandistes, remonte au XIVe siècle. Ce récit a été reproduit par plusieurs auteurs du XVIIe siècle, mais ces écrivains ont modifié l'orthographe, changé certaines expressions qui avaient vieilli, et par là même ont enlevé au manuscrit le cachet de l'époque où il a été écrit. Ne pouvant remonter au texte primitif, nous nous trouvons dans la nécessité de ne reproduire que la copie qui nous a été transmise par Dom Le Coulteux dans l'ouvrage manuscrit, intitulé Annales Ordinis Cartusîensis.
« Il fust ung mestre à Paris qui parmy tous les « aultres mestres de celi tems, avoit excellence « en sens et en science, et por ce chacun l'onheu- « roit et sa doctrine désiroit ; et avecque sa grant « science, il estoit, selon ce que il apparaissoit parce dehors, d'honneste conversation et ne apparois- « soit en li nulle mauvése condition de aulcun « vilain péchié, si ce n'estoit de vaine gloire por « la grant science et por la grant sens que nostre « Sire li avoit donné. Or il avint au tems de celi « grant mestre que trois escholiers vindrent à « Paris por cause d'estude, quy estoient de mot a et grant hautéce et de mot et grant nobléce, et « se mistrent en la doctrine et au gouvernement
« de celi grant mestre ; comme il feust de tous « les aultres mestres le plus excellent. Et quant ils « y orent esté por lonc tems, leur mestre mourut, « dont ils furent mot dolens et ce ils avoient esté « diligens de li honorer à sa vie, encore en furent- « ils plus diligens à sa mort et par une singulière « dévotion ils veillirent la nuit en ouraison envice ron le cors et quant ils orent dite leur vigile « de mors , ils commencièrent leur sautier à « Uscille; et quant ils orent dite la première ma- « tine, le cors quy, là gisoit mort, se sourdit a en son séant et dist ces paroles : Celi est droi- « turier quy ma jugié. Lors ces trois clers et lor « compagnie quy estoient environ le cors, furent « mot esbahis et ne pourtant lessièrent pas lor « bonne œuvre et commencièrent la seconde ma- « tine du sautier et quant ils L'orent achevé, le « cors mort se sourdit en séant ainsy, corne il « avoit fait devant, et dist : Celi est juste et « droit urier quy m'a jugié et condamné* et lors les « trois clers furent plus esbahis que ils n'avoient « esté par devant, et se saignirent et dévotement « commencièrent la tierce mâtine, et quant ils l'or rent achevé, le cors du mort se sourdit la tierce « fois et dist: Celi est juste et droit urier quy ma « jugié et condamné et aux lourmenteurs livré et « baillé ; et en ce disant ainsy, corne un estorbil- « Ion de vent se férit entre eulx, quy emporta le « cors et ne seurent ce que il devint; et les trois « clers quy avoient esté ses disciples furent mot « esbahis et esmervilliés et maris de sy mervil-
« lieuse aventeure quy estoit avenue à lor mestre. « A doneque se partirent de cely lieu et se allè- « rent en lor poene et se enquêtèrent, entre ceulx « quy avoint demeuré avecque ly lor mestre, de « sa vie , pour savoir se ils en i avoint nul « q'uoncques eut veu ne seu en ly péchié pourquoy « il deut estre si horiblement damné et quant ils « orent se diligentement enquis et encherchié, ils « ne trouvèrent nul chose en ly, que on deut jugier « a péchié mortel, selonc ce que on pouvoit voir « par dehors, ne mes le péchié de vaine gloire, et « lors ces trois clers quy estoint personnes de mot « grande hautéce et de mot grant pouvoir et d'une « mot grant nobléce conceurent en lors cuers sy « grant trémeur de la justice de nostre Sire, pour « ce que ils avoint veu, que ils accordèrent tous « trois ensemble que por leurs âmes sauver et le « péril de perdurable damnement échuir, ils dé- « laisseroint la conversion du monde , pour ce que « la vanité et la sudaine gloire ne les déceut, et « se eniroint en aulcun lieu désert et solitaire en « pénitance durement et asprement. Et aussy corne « ils accordèrent par le conseil du Saint-Esprit, « et le firent et se en allèrent en Bourgoigne, en un « lieu désert plain de montaignes, et là entre les « montaignes ils firent leurs celles et vesquirent « mot religieusement, mot asprement et mot saince tement. Et par ces trois saincts hommes et par « ceulx qui prindrent exemple à eulx et vesqui- « rent et conversèrent aussy comme eulx , fut « commencié et est encore maintenu et gardé
« l'Ordre de Chartreuxc, selon ce que j'ai oui « conter devant la Dame comtesse de Saint-Pol, « à un des graigneurs hommes et des plus anciens « de celle Ordre de Chartreuxe1. »
Comme nous l'avons déjà fait remarquer, l'apparition du docteur de l'Université de Paris a été vivement attaquée au XVIIe siècle, et malgré le talent de ses défenseurs, elle paraît devoir être reléguée par les critiques au nombre des faits légendaires'2. En effet d'après la première version
1 Cette légende est rapportée par Dom Le Coulteux d'après un ouvrage qui a pour titre : « Des quatre fleuves du Paradis, pour nettoyer, ennoblir et renforcer la cité de lame. » Ce manuscrit était passé de la bibliothèque de la maison de Chàtillon, aux Jésuites de Metz. Les Chartreux de Mont- Dieu possédaient aussi une copie de ce manuscrit qui avait été donnée, en 1639, à Dom Charles Le Bret, Prieur, par le R. P. Tiphaine, Provincial des Jésuites de Champagne. D'après les Bollandistes, la Chartreuse de Notre-Dame-des- Prés à Neuville-sous-Montreuil possédait dès le xive siècle une relation de ce fait étrange. Ce manuscrit provenait de l'Église de Longpré, au diocèse d'Amiens, il avait pour titre : Codex ecclesiœ Longi-Prati, Ambianensis dia'cesis . et il avait été donné à cette Chartreuse par un chanoine de cette collégiale. On lisait sur le manuscrit : Per messircs Roberts Bataille Canoene de Loncpré en Santers as Chartreux de Monstreuel. — Voir la dissertation sur le docteur Diocrés aux Bollandistes, t. 51, de la page 535 à 595.
3 Auteurs qui admettent l'apparition : Vita antiquior S. Brunonis. Ms. ap. Bolland., n. i3 ; — Jean Gerson. Tract. de simplicitate cordis. pars m, n. 23 ; — Dom Henri Kalcar. De ortu et progressu Ordinis Cartusiensis. p. 3 ; — Anonymus monachus magnœ Cartusiœ. Ms. ap. Edmundum Martène, Veter. scriptor.. t. vi, p. i5i ; — Jean d'Ypres, ap. Martène, Thcsaur. Anecdotor., t. m, p. 58 1 ; — Dom Pierre Dorland. Chronicon Cartusiens., cap. 1 ; — Dom Pierre Sutor. De vita Cartusiana : — Bellarmin, lib. n. De Purgatorio, cap. vin ; — Laurent Surius. Vita S. Brunonis: — Dom Pierre Blomcnvennn. Vita B. P. .Y.
le prodige aurait eu lieu pendant un séjour que Bruno aurait fait à Paris1, après le concile d'Autun, mais aucun auteur du temps ne relate cette particularité. D'après la seconde version, Bruno aurait étudié loue tems sous Raymond Diocrés, et le fait de l'apparition aurait eu lieu lorsqu'il était encore eschoiier ; cependant Baudri , Abbé de Bourgueil, auteur contemporain, dit expressément que saint Bruno n'étudia qu'à Reims. De plus,
Brunonis, p. 2 ; — Dom Le Coulteux. Ms. Annales Ord. Cartusiensis ; — Les Centuriateursde Magdebourg,cent. xi, cap x, p. 652; — Théophile Raynaud , Jésuite. Antemurale ; — Id., Hercules Commodianus, Joannes Launoyus , breviarii romani impugnator ab Honorato Leotardo Thyriensi ; — Id., Trinitas Patriarcharum : — Du Saussay. De causa conversionis S. Brunonis ; — Dom Trombv. Storia del palriarcha S. Brunone. Dissert. t. 1, Appendix. — Jean Colombi. Dissertatio de Cartusianorum initiis.
Auteurs qui rejettent la vérité de l'apparition : De Launoy. Thèse pour le doctorat en 1634; — Id., Defensa breviarii correctio circa historiam S. Brunonis ; — R. P. Briet, Jésuite, Annales mundi ; — Pagi. Critic. in Baronio ; — Histoire de l'Eglise gallicane, t. vu, p. 58S ; — Graveson, Dominicain. Historia ecclesiast. : — Dom Rivet. Hist. littér. de la France, t. ix ; — César Égasse du Boullay. Hist. Universit. Parisiensis. t. 1 ; — Gérard Dubois. Hist. Ecclesiœ Parisiensis. t. 1, p. jo3 — 7 ; — Dom Martène. Veterum scriptorum, Prœf. t. vi, n. 28 ; — R. P. Helyot. Hist. des Ordres religieux, t. vu., p. 366; — Moréri, Diction, historique, art. Bruno ; — Dom Bonaventure d'Argonne, Chartreux. Mélanges de littérature. — Les Bollandistes. Acta Sanctorum, vi octob. ; — De Tracy. Vie de S. Bruno, p. 1 1 1 et sq.
{ Egasse du Boullay, dans son Histoire de l'Université de Paris, met saint Bruno au nombre des Professeurs de cette Université ; toutefois il est obligé d'avouer que ce sentiment n'est pas partagé par un grand nombre de savants. « Contendunt viri doctissimi Brunonem nunquam docuisse Parisiis. » Hist. Univers. Paris, t. 1, p. 467.
comment expliquer le long retard du futur patriarche des Chartreux à exécuter son dessein , comment aussi expliquer son consentement à accepter les dignités d'écolàtre et de chancelier de l'Eglise de Reims , si déjà il avait fait vœu de se retirer dans la solitude !
Les écrivains du XIe et du XIIe siècle ne font aucune mention de cet événement extraordinaire arrivé à Paris. Guibert de Nogcnt, Hugues de Flavigny, Sigebert le chroniqueur de Saint- Maixent, Pierre le Vénérable, qui tous ont écrit sur les premiers Chartreux et sur leur saint fondateur, gardent le silence le plus complet sur ce fait prodigieux. Saint Bruno lui-même, en rapportant le motif de sa retraite, dans sa lettre à Raoul-Le-Verd, ne parle en aucune façon de ce miracle. Il en est de même du Vénérable Guigues, cinquième Prieur de Chartreuse, lorsque dans la vie de saint Hugues, Évêque de Grenoble, il retrace les commencements de FOrdre. Les documents contemporains, connus sous le nom de Tituli funèbres, ne font pas, non plus, la moindre allusion à ce fait. Si le prodige est vrai , comment interpréter ce silence !
Le premier vestige de cette légende se trouve dans la Chronique de Saint-Bcrtin , à laquelle Jean d'Ypres travaillait vers la fin du xiii° siècle, et dans un manuscrit de la Chartreuse du Mont- Dieu, de Tannée 13-24. Un grand nombre d'écrivains ont, dans la suite, rapporté ce prodige, et depuis longtemps, il est accepté, par l'Ordre des
Chartreux, comme une tradition respectable. Dans ses Annales, Dom Innocent le Masson , Général de l'Ordre, dit : « nous persévérerons dans notre « simplicité , pensant que la substance de cette « histoire est vraie1. »
Toutefois ce fait étrange, qui avait été inséré dans le bréviaire romain, en fut retranché, après enquête, par une décision souveraine du Pape Urbain VIII ; et les Bollandistes ont cru devoir porter ce jugement : « Le prodige qu'on dit être « arrivé dans la ville de Paris paraît peu vraice semblable, à cause du silence universel, de tous « les anciens écrivains sur cet événement". » D'après ce que nous avons déjà dit sur l'irrésistible vocation qui portait notre Saint vers la solitude, nous croyons pouvoir ajouter que Bruno n'avait pas besoin de ce miracle pour prendre une décision et se consacrer à la vie monastique. Depuis longtemps déjà, cette pensée germait dans son esprit.
1 In simplicitate nostra perseverabimus, existimantes veram esse hujus historiée substantiam. — Il dit encore dans un autre endroit : Relinquimus ergô criticos, in suo sensu libéré abundare, at nihilominùs rem à Patribus nostris nobis traditam non sic facile deseremus. — Plus loin, il ajoute : Et tandem haec traditio semper et ubiquè in ordine, nemine unquam reclamante viguit. Quis ergo fateatur talem traditionem non esse firmis fundamentis innixam. — Cf. Annales Ordinis Cartusiensis, lib. i, cap. i, n. 4, 7, 9, 12. — Dom François Du Puy, autre Général de l'Ordre, au chapitre des anciens Statuts, constate la même tradition.
2 Manet Parisiense prodigium, pro parùm verisimili habendum, maxime ob univérsale scriptorum omnium antiquorum de hoc silentium. Act. SS. cit. n. 356.
Quoiqu'il en soit de cette légende et des diverses opinions émises sur les causes qui portèrent saint Bruno à se retirer du monde, le fait certain est que le savant chancelier de Reims prit la détermination de s'ensevelir dans la solitude, au moment où il semblait devoir être comblé de richesses et d'honneurs ; puisque le clergé et le peuple de Reims voulaient l'élire pour leur Ar-. chevêque, à la place de Manassès déposé par Grégoire VII et chassé de son siège1. « Nous le « préférions à tous et à juste titre, — écrivait l'E- « glise cathédrale de Reims, — car il était doux, « humain, savant, éloquent, assez riche et puis- « sant ; mais lorsque les suffrages paraissaient « lui être favorables, il se détermina à tout quit- « ter pour Jésus-Christ". »
Si on peut en croire un auteur moderne, grand admirateur des Chartreux, Bruno — d'après une ancienne tradition , dont cet écrivain ne fait pas connaître la source, — « voulut, avant de dire adieu au monde, monter une dernière fois en chaire pour prendre congé du clergé et des fidèles de l'Eglise de Reims dont il avait été l'appui et dont il était devenu la gloire. A peine eut-il commencé de parler qu'on remarqua l'esprit nouveau dont il était animé. Au lieu d'aborder comme autrefois les subtilités de la Scolastique ou de chercher à pénétrer dans les profondeurs du dogme sacré,
' Surius, op. cit. p. 600. — Dom Rivet. Hist. litt. de la France, t. ix, p. l'h-;. — Boll. Vita S. Brun, n 5y. - 77/. funeb. Lit, Eccles. cath. Remensis.
il ne parla, tout rempli qu'il était de ses méditations favorites, que du renoncement aux vanités du monde. Il commenta la maxime qu'il avait adoptée : « J'ai eu dans mon esprit les années « éternelles, je me suis éloigné par la fuite et « j'ai demeuré dans la solitude1. » Il parla avec tant de force, d'onction et d'autorité, l'impression qu'il produisit fut si vive et si profonde, que quelques-uns de ses auditeurs se montrèrent prêts à le suivre. L'histoire cite entre autres Pierre de Béthune et Lambert de Bourgogne qui remplacèrent ainsi Fulcius et Raoul2. »
Bruno et les deux clercs nobles qu'il avait choisis pour l'accompagner dans sa retraite voulurent, avant de quitter pour toujours la ville de Reims, se détacher entièrement des biens de la terre, afin d'être plus libres de se donner entièrement à Dieu. Ils distribuèrent aux pauvres tout ce qu'ils possédaient. Dans la vie du siècle, Bruno avait toujours montré la plus généreuse charité envers les malheureux ; mais dès le jour où il se fut décidé à embrasser la vie monastique, il regarda la pauvreté et le renoncement absolu aux biens de la terre, non seulement comme une vertu , mais comme un devoir essentiel. Ce sentiment lui était si cher que plus tard il défendit à ses Religieux de posséder de trop grandes propriétés et que lui-même , soit au désert de Chartreuse,
1 Psalm. liv, 8.
2 L'abbé Berseaux. La Chartreuse de Bosserville. p. 3y.
soit en Calabre, se contenta toujours du strict nécessaire.
Guidé par une humilité profonde et une sage méfiance de lui-même, Bruno voulut, après son départ de Reims, se mettre, avec la simplicité d'un enfant, sous la direction d'un maître éclairé dans la science du salut. Il se dirigea vers l'Abbaye de Molesme au diocèse de Langres et puisa dans ses entretiens avec saint Robert1 , Abbé de ce Monastère et futur fondateur de l'Abbaye de Citeaux, les connaissances qui lui étaient nécessaires sur les règles constitutives et spécialement sur les vertus de la vie monastique'2. Les titres funèbres nous ont conservé le souvenir des rapports fréquents et affectueux de Bruno avec les Religieux de Molesme. Les Moines de ce Monastère informent les Chartreux qu'ils prieront pour leur fondateur avec lequel ils étaient liés d'une manière toute particulière. « Pro domino Brun.one Patrono vestro, nobis autan familiarissimo, missarum solcmnia diebus triginta celebravimus, cjus ctiam obi lus anniversarium diem in catalogo Fratrum nostrorum conscripsimus'-'. »
( D. Mabillon. Annal., lib. lxvi, n. 66. — Saint Robert était issu d'une illustre maison de Champagne; il embrassa l'état monastique à l'Abbaye de Moutier-la-Celle, près de Troyes, et transféra les Ermites de Colon, dont il était supérieur, à Molesme où il fut le premier Abbé, en 1075 ; il fonda ensuite l'Abbaye de Citeaux, en 1098. Saint Robert avait commencé une réforme de l'Ordre Bénédictin, de concert avec saint Albéric et saint Etienne Harding.
- Dom Pctrus Sutor. De vita Cartusiana, lib. 1, cap n.
:t Tituli funèbres.
Les premiers panégyristes de saint Bruno nous apprennent qu'il se fit Moine avant d'être Ermite. « Monachus fuit et hinc Eremita. » Ils ont voulu, sans doute, désigner par là le temps qu'il passa dans la retraite avant de se rendre au Désert de Chartreuse. Bruno s'était retiré à Sèche-Fontaine1, autrement dit Saisse-Fontaine, au diocèse de Langres et à peu de distance de l'Abbaye de Molesme. Dans le calme de cette solitude et sous l'œil de Dieu, il s'initia aux exercices de la vie contemplative, de concert avec les deux clercs nobles Pierre le Franc et Lambert qui l'avaient suivi dans sa retraite2.
Dès lors, il avait compris que si l'Institut monastique pouvait rendre de signalés services à TÉglise, c'était surtout en s'adonnant à la contemplation des mystères divins et à la culture de la vie intérieure ; ainsi, les Monastères devenaient des foyers brillants de lumière et des sources abondantes de vie spirituelle. Pour lui, l'Anachorète, enseveli dans la solitude du cloître, victime volontaire de réparation, devait rendre de plus grands services à l'Église et à la société que le prêtre zélé et actif, quoique cependant l'action
1 Sèche-Fontaine (Siccus-Fons vel Sicca-Fontana) ; quelques auteurs disent Saisse-Fontaine et donnent pour étymologie Saxi-Fontana, Fontaine du rocher. Cette terre se trouve près d'Avirey-le-Bois, à deux lieues de Bar-sur-Seine et de Molesme, canton des Riceys lAube).
- Petrus et Lambertus discipuli Magistri Brunonis, cum eo, in territorio illo (Sicceè-Fontanae) erant et eremiticè vixerant. Dom Mabillon. Atuul. Benedict.. t. v. lib. lxvi. n. 66.
militante soit dans l'Église une des principales voies par lesquelles opère le Saint-Esprit.
La renommée de vertu et de sainteté des nouveaux Anachorètes ayant bientôt attiré à Sèche- Fontaine un certain nombre de disciples, l'ancien chancelier de Reims prit la résolution de s'éloigner. Toutefois , d'après son conseil, Pierre et Lambert y construisirent une église et des cellules pour les Religieux qui étaient venus se mettre sous sa direction. Plus tard, ce Monastère fut réuni à T Abbaye de Molesme1.
Dans une ancienne charte de cette Abbaye, il est parlé du Monastère de Sèche-Fontaine . On y lit « que deux clercs Pierre et Lambert2 qui « avaient renoncé au siècle avec Maître Bruno « et qui s'étaient attachés à lui pendant quel- « que temps, bâtirent, du consentement et avec « les encouragements des Religieux de Molesme, « une église et des maisons dans une terre,
1 Dom Mabillon, ut supra.
- Pierre, dit le-Franc, était originaire de Béthune , en Artois ; plus tard, il quitta le Monastère de Sèche-Fontaine pour se rendre au Désert de Chartreuse, et devint Prieur de cette maison après la mort de Landuin second supérieur de Chartreuse (iioi). Il mourut en 1102. — Lambert abandonna aussi Sèche-Fontaine pour retourner près de saint Bruno. Les Bénédictins dans leur Histoire littéraire, t. xi, p. 14, avancent que ce saint Solitaire était d'une illustre famille de Bourgogne et parent du Pape Calixte II ; ayant suivi saint Bruno en Calabre, il devint Prieur de ce Monastère, en 11 19, après la mort de Lanvin. Lambert lit pour les Anachorètes de Calabre des règlements qui ont de grands rapports avec les Coutumes données aux Solitaires de Chartreuse par le Prieur Dom Guigues. Il mourut le 25 août 1125. — Cf. Dom Mabillon. Annales Bened., t. vi.
« appelée Sèche-Fontaine, donnée à l'Abbaye de « de Molesme par Raynaud, comte de Bar-sur- « Seine. » Dom Mabillon prétend que saint Bruno pratiqua la vie érémitique, dans ce Monastère, de concert avec ses deux disciples, mais le Père de Tracy1 discute cette opinion. D'après cet écrivain, la charte dont nous venons de parler et sur laquelle s'appuie Dom Mabillon laisserait quelque incertitude pour déterminer si saint Bruno accompagna Pierre et Lambert à Sèche-Fontaine et y mena avec eux la vie érémitique ; puis il ajoute : « Je présumerais que « saint Bruno demeura quelque temps à Molesme « pour y pratiquer les exercices de la vie monas- « tique avec Pierre et Lambert, et que lorsqu'il « se détermina à aller en Dauphiné, ses deux comte pagnons se retirèrent à Sèche-Fontaine'2. » Nous avons adopté le sentiment de Mabillon, ce qui nous permet de présumer que Bruno, sur le point de se retirer au Désert de Chartreuse , prit parmi ses disciples de Sèche- Fontaine les six compagnons qui l'accompagnèrent dans sa retraite; tandis que le Père de Tracy ne peut expliquer par quelles circonstances Bruno parvint à réunir plusieurs disciples désireux de s'ensevelir avec lui, dans la plus profonde des solitudes; il se contente de dire: « On ignore où saint Bruno rassembla ses six compagnons3. »
1 Vie de saint Bruno, p. 3o.
2 Ibid., p. 3i.
3 Ibid., p. 33.
Fidèle à la voix de Dieu qui l'appelait à un genre de vie plus austère et plus parfait, Bruno résolut de se retirer dans quelque endroit sauvage et désert. L'amitié de Robert et le séjour de Molesme lui paraissaient des douceurs incompatibles avec ses rêves de perfection absolue. De plus, sa nouvelle retraite ne l'éloignait pas assez de la ville de Reims, où il avait laissé un grand nombre d'amis et d'admirateurs qui venaient le distraire dans sa solitude ; « Maître Bruno, — com- « me le fait remarquer un historien de cette épo- « que, — avait horreur d'être encore connu des « siens'. »
Il voulait, loin des bruits du monde, se livrer entièrement à la prière et à la mortification, et jouir de douces communications avec Dieu. Les anciens Solitaires de la Thébaïde, vivant au milieu des sites sauvages et inexplorés, lui semblaient les seuls modèles dignes de son ardent amour pour le silence et la contemplation. L'Abbé de Molesme, qui de son côté se sentait épris des mêmes pensées, se garda bien de retenir son ami ; ils cherchèrent ensemble dans quel coin du monde la nature pouvait être assez âpre pour offrir une retraite inaccessible. Leurs regards se portèrent vers les montagnes du Dauphiné. D'après un savant Chartreux, saint Bruno quitta Sèche- Fontaine sur le conseil du célèbre Abbé de la Chaise-Dieu, Séguin, avec lequel il avait eu des
1 Guibert de Nogent. De vita sua, lib. i, cap. xi.
— Go —
rapports suivis lorsque ce dernier vint passer quelques années à Reims pour établir la réforme dans l'Abbaye de Saint-Nicaise '. Séguin, après avoir exercé une influence considérable sur la détermination que prit saint Bruno de quitter le monde'2, en aurait eu une beaucoup plus grande sur les destinées de l'Ordre des Chartreux en conseillant à son fondateur de s'établir, de préférence, dans les montagnes du Dauphiné. Comme Séguin avait, dans cette contrée, plusieurs Prieurés de son obédience, entre autres le Prieuré de Saint-Maurice de Miribel et celui de Saint-Robert de Cornillon , il donna à Bruno des lettres de recommandation pour TÉvêque de Grenoble, Hugues de Châteauneuf, naguère encore novice à la Chaise-Dieu.
Bruno quitta donc Sèche-Fontaine avec six de ses disciples : Landuin de Lucques en Toscane, grand théologien, qui devait lui succéder comme Prieur de la nouvelle communauté ; Etienne de Bourg et Etienne de Die , tous deux chanoines de Saint-Ruf3; Hugues qui était leur chapelain4;
' Cf. Marlot. Hist. cit. t. i, p. 162.
2 Branche. L'Auvergne au Moyen- Age, p. 162.
:i L'église de Saint-Ruf était située près d'Avignon ; elle a donné naissance à une Congrégation de Chanoines Réguliers qui fut transférée à Valence, en 12 10.
' Dom Guigues. Vita S. Hugonis, dit : « Hugonem etiam quem cognominabant capellanum, en quôd soins ex eis sacerdotis fungeretur officia. » Dom Du Puy, dans sa vie de saint Bruno, interprète ainsi les paroles de Guigues : « On appelait Hugues, le Chapelain, parce qu'il était le seul d'entre eux qui s'acquittât de ses fonctions, sans aucun des titres, soit de Maîtres comme Bruno et Landuin, soit de
plus, André et Guérin, Frères Gonvers1. Il se dirigea donc vers la ville de Grenoble , impatient de revoir son ancien disciple Hugues qui avait été élevé sur le siège épiscopal de cette ville. L'amitié et la confiance absolue qu'il avait dans les lumières de cet illustre prélat, le cas qu'il faisait de sa sagesse et de son expérience, lui avaient inspiré la pensée de lui confier son projet et de lui demander ses conseils.
Une vieille tradition rapporte que, la veille du départ, après un entretien intime dans lequel le futur patriarche des Chartreux avait retracé en traits enflammés les douceurs de la solitude, les charmes du renoncement à soi-même et les splendeurs de la patrie céleste , Bruno se retira dans l'église de Molesme, et y passa la nuit en oraison. Vers le matin, vaincu par la fatigue, il s'endormit, agenouillé sur les dalles et la tête appuyée contre un pilier de l'église. Pendant ce court sommeil, trois anges lui apparurent et lui annoncèrent que Dieu bénirait son œuvre, marche-
chanoines comme les deux Etienne. » Surius et les Bollandistes pensent qu'Hugues seul était prêtre. La plupart des historiens n'admettent pas ce sentiment.
1 Dom Guigues. Vita S. Hugonis Gratianopolitani. — Dora Puteus. Vita S. Brunonis, n. 2 3. — Pierre le Vénérable, lib. n, Miraculor. cap. xxvin. — Dom Blômenvenna. Vita S. P. N. Brunonis, p. 3. — Jean Mabillon. Prœf. in secul. vi. Bened. , num. 85. — Dom Rivet, dans son discours sur Y État des lettres en France au xiie siècle, dit que les premiers compagnons de" St. Bruno « estoient tous des plus sçavants hommes de leur siècle. » Hist. litt., t. ix,
p. IKj.
rait à ses côtés et comblerait de ses faveurs la nouvelle famille monastique qu'il allait donner à l'Église1.
Fortifiés par cette vision céleste, Bruno et ses compagnons se rendirent auprès de saint Hugues, Évêque de Grenoble et ancien élève de l'école de Reims. Ils se prosternèrent aux pieds du vénérable prélat, et le suplièrent de les autoriser à s'établir dans quelque endroit désert de son diocèse. Hugues les accueillit avec d'autant plus d'empressement et de bonté que la nuit précédente, rapporte une gracieuse légende du xie siècle, il avait vu en songe sept étoiles d'or tomber à ses pieds, se relever ensuite, franchir les montagnes arides et escarpées du Dauphiné, et s'arrêter enfin dans un site sauvage appelé Chartrouse où les anges du Seigneur bâtissaient une demeure. Le saint Évêque se demandait avec anxiété quelle pouvait être la signification de cette mystérieuse vision, lorsque Bruno et ses six compagnons se présentèrent devant lui. En apprenant quels étaient leurs désirs et le but de leur voyage, Hugues s'écria avec bonheur : Je connais le lieu où vous devez vous établir, Dieu vient de me l'apprendre et je vous y établirai moi-même en son nom 2.
1 Dom Benoît Tromby.S/orÙ7 critico-cronologica diplomaties del Patriarca S. Brunone e del suo Ordine Cartusiano, t. n, lib. i.
2 Brevis Hist. Ord. Cart., ap. Martène. Veter. scriptor. amplissima collectio. t.vi. p. 150. — Guigues. Vita S. Hugonis. cap. m, ap. Bolland. I april. — Sutor. De vita Car tus. , lib. 1, tract, m, cap. 1. p. 27. — Pour conserver ce souvenir,
Saint Hugues retint, quelques jours, en son palais, saint Bruno et ses compagnons, et les entoura des soins les plus bienveillants et les plus affectueux. Le moment du départ étant arrivé, il les conduisit vers un groupe de montagnes abruptes et rocheuses, situées à Tune des extrémités de la grande chaîne des Alpes, sur la rive droite de Tlsère, au nord de Grenoble. La tradition rapporte que le vénérable Évêque et les nouveaux Solitaires ayant pris le chemin de Corenc, passèrent au col de Portes et se dirigèrent vers La Cluse (juin 1084). Avant de franchir l'entrée du Désert, nous dit encore la légende, saint Hugues et saint Bruno se reposèrent près d'une roche et s'entretinrent, quelques instants, des douces et suaves jouissances de l'àme chrétienne dans la solitude. Pour conserver ce souvenir, on éleva, plus tard, en cet endroit, une chapelle dédiée à saint Hugues. On y remarque encore un autel de pierre, qui porte cette inscription , en caractères gothiques sculptés en relief : Initium terminorum et privilegiorum domus Cartusiœ1.
l'Ordre des Chartreux porte dans ses armes sept étoiles d'or sur fond d'azur. Le R. P. Dom Martin, Général des Chartreux, en 1233, donna pour armoiries à son Ordre, outre les sept étoiles dont nous venons de parler, un globe d'or surmonté d'une croix, avec cette devise: Statcrux diim volvitur orbis. « La croix est stable au milieu des révolutions de ce monde. » Chaque Chartreuse a de plus un sceau particulier. 1 Le Pape Paul III, par un Bref du 23 octobre 1540, accorda aux fidèles qui visitent cette chapelle, les indulgences concédées par ses prédécesseurs à ceux qui iraient faire leurs dévotions à la chapelle de Notre-Dame de Casalibus.
Après avoir traverse le torrent du Guiers-Mort, avoir gravi péniblement le flanc aride et escarpé d'une montagne dont le sommet semble se perdre dans les nuages, saint Bruno et ses compagnons arrivèrent sur un plateau, ne s'ouvrant sur les vallées du Rhône et de l'Isère que par deux étroits défilés. Ce lieu était surmonté de rochers menaçants, couronnés de sombres forêts de sapins, où des neiges perpétuelles glaçaient l'atmosphère, tandis que dans des abîmes effroyables mugissaient des torrents aux flots écumeux ; triste désert jonché de roches brisées et sillonné par les avalanches, terre désolée à laquelle toute végétation semblait être refusée.
C'est ici, dit l'Evêque de Grenoble, l'endroit qui m'a été montré par le Seigneur, c'est ici que ses anges bâtissaient une demeure et que les sept étoiles apparues dans mon songe se sont arrêtées ; établissez-vous donc dans ce désert. Bruno rendit grâce à Dieu; la pensée que le Seigneur avait daigné lui choisir cette solitude le remplissait de joie. Le ciel approuvait son pieux dessein, il n'en pouvait douter.
Ces lieux arides, loin d'effrayer les nouveaux émules des Antoine et des Hilarion, firent naître une douce joie dans leurs cœurs. C'était bien là, dans sa sublime horreur, le site qu'ils s'étaient plu à rêver. Que leur importait cet aspect sauvage, ces frimas presque continuels, ce silence affreux du désert, ils avaient trouvé une solitude où ils seraient entièrement séparés de la société des hommes, et
ils remerciaient la divine providence de leur avoir choisi elle-même ce séjour digne de L'austère pénitence à laquelle ils allaient consacrer leur vie.
Bruno traça de suite le plan du nouveau Monastère et partagea le temps entre la prière, la méditation et le travail. Bientôt on vit ces pieux Solitaires suspendus aux flancs des rochers, en détruire les menaçantes aspérités, et faire tomber, sous la hache, les sapins séculaires dont les sombres rameaux interceptaient les rayons du soleil. Infatitigables ouvriers , ils construisirent d'abord un oratoire en l'honneur de la Sainte-Vierge, puis, près d'une fontaine qu'on appelle encore aujourd'hui la fontaine de saint Bruno et dont la tradition attribue l'origine aux prières du saint fondateur1, ils élevèrent, adossées à d'énormes fragments de roc détachés de la montagne, d'humbles cabanes2 séparées les unes des autres par un espace de cinq coudées, à l'instar des anciennes Laures de la Palestine :i. Chacune de ces pauvres et rustiques demeures était construite pour deux Religieux; plus tard chaque Solitaire eut sa cellule particulière.
Un Chartreux anonyme nous donne les détails
1 Cf. Zanotti. Vie de saint Bruno, en italien, ch. xm. — Les Bollandistes disent qu'il n'y a point de preuves de ce fait miraculeux.
-' La Chapelle dite de Saint-Bruno, que l'on voit actuellement près du Monastère de la Grande Chartreuse, a été construite à l'endroit même où eut lieu cette première fondation.
:t Dom Sutor. De Vita Cartus.A lib. i, tract, ni, cap. i,
suivants sur cette première installation des nouveaux Solitaires. « Une tradition du pays, en parfait accord avec le bon sens, raconte que les Ermites de Chartreuse se retirèrent quelque temps au village de Saint-Pierre en attendant qu'on leur eût disposé un abri. Bruno reçut l'hospitalité dans la famille Brun . Immédiatement on se mit à l'œuvre : le petit oratoire, que Ton plaça près de la cellule du Saint, fut bâti si solidement que des pans de ces antiques murailles subsistent encore ; quant aux cellules, elles ressemblaient aux chalets que Ton voit aujourd'hui dans les Alpes, en Suisse ou en Savoie, constructions simples, solides , composées de fortes pièces de bois assemblées et revêtues de planches épaisses. La famille Brun voulut fournir le bois pour la cellule du saint fondateur1 ».
Armés de la bêche les nouveaux Solitaires travaillèrent le sol aride de la montagne, et forcèrent cette nature triste et inerte à produire ce qui était nécessaire pour leur nourriture. L'affreux désert allait perdre par degrés ses horreurs et s'illuminer de nouvelles clartés2.
Cette prise de possession du Désert de Char-
{ La Grande Chartreuse par un Chartreux, p. 24.
2 Sur cette première fondation, Cf. Dom Henri Kalkar. De ortu et progressu Ordinis Cartusiensis. — Petrus Sutor, op. cit. lib. 1. tract, u, cap. 11, p. 8. — Petrus Dorlandus. Chronic. Cartusien. lib. 1, cap. 1. — Georgius Surianus. Comment, in Vita S. Brunonis, cap. 11, n. 6. — Cœsar Baronius. Annal, ecclesiast., t. xi, p. 5q5. — De Tracy, op. cit. p. 3j. — Hurter. Tableau des institutions et des mœurs de l'Eglise au Moyen-Age, t. 11, p. 397 et 398.
treuse eut lieu vers la fête de saint Jean-Baptiste de Tannée 1084. Cette date1 est énoncée dans deux vers très anciens.
Anno milleno centeno toile bis octo sub Drunone pîo cœpit Cartusius Ordo.
En cette même année où Bruno, par l'exemple de ses jeûnes et de ses austérités, par l'influence de ses prières et de ses sacrifices , préparait l'exaltation des principes de la continence et de l'immolation volontaire, l'illustre Grégoire VII, qui avait voulu introduire ces réformes dans l'Église, se mourait à Salerne, dans les amertumes de l'exil. La lutte héroïque, si courageusement soutenue par ce saint pontife, dans une des crises les plus violentes que l'Eglise ait eu jamais à traverser, ne sera pas inutile, Dieu a suscité un nouvel athlète pour le salut de son peuple et la gloire de l'Epouse mystique du Christ.
1 Quelques auteurs avancent que la prise de possession est de 1086, mais le plus grand nombre pensent que ce fut en 1084. Vita antiquior S. Brunonis, Act. SS. — Surius. Vita S. Hugonis. — Mabillon. Annales cit., — Dom Le Coulteux. Annales Ordinis Cartusiensis. Mss. — Sutor, op. cit. lib. 11. tract. 11. — Theodorus Petreius. Biblioth. Car tus. p. 1. — Aubert Le Mire. De Origine Cartes. Monast. p. 9, et les Bollandistes adoptent la date de 1084.
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ETAT MORAL DE LA CHRETIENTE AU XIe SIECLE. — CORRUPTION DELA SOCIÉTÉ. — ABUS DES INVESTITURES. — SIMONIE ET IN- CONTINENCE DU CLERGÉ. — MOYENS EMPLOYÉS PAR SAINT BRU- NO POUR PORTER REMÈDE AUX FLÉAUX QUI DÉSOLAIENT l'ÉGLI- SE. — CHARTE DE FONDATION DE L'ERMITAGE DE CHARTREUSE.