VIE PRIMITIVE DES CHARTREUX. RÉCITS DE GUIBERT DE
NOGENT ET DE PIERRE LE VÉNÉRABLE SUR LES SOLITAIRES DE CHARTREUSE. — OUVRAGES DE SAINT BRUNO.
OUR saisir la pensée qui dirigea saint Bruno dans la fondation de la Chartreuse, et pour apprécier le rôle que cet homme de Dieu a joué dans l'Église, il est nécessaire de connaître le milieu dans lequel il a vécu, pensé, agi; de jeter un coup d'œil sur l'état moral de la chrétienté, et de se rappeler les complications funestes dans lesquelles l'Église se trouvait alors. Sans tenir compte des événements, des tendances et des dangers de ce siècle pervers , il est impossible de comprendre la mission que
notre saint Solitaire a remplie et l'influence salutaire qu'il a exercée sur son siècle.
La corruption, cette grande plaie du xie siècle, faisait les plus terribles ravages dans la société. La vie licencieuse et débauchée des principaux monarques de l'Europe, Henri de France, Guillaume d'Angleterre et Henri d'Allemagne , n'était arrêtée par aucun frein. L'Église, avec sa loi divine, les Évèques, avec leurs avertissements et leurs anathèmes, étaient devenus importuns, et ces princes semblaient s'entendre non seulement pour la dominer et l'asservir, mais aussi pour briser et supprimer son pouvoir.
Ce cri de révolte des Rois et des princes avait trouvé un triste écho dans toutes les classes de la société. Les clercs eux-mêmes avaient été entraînés dans le courant, et l'Eglise s'affligeait de l'incontinence du clergé et de la décadence de la discipline ecclésiastique. Les éloquentes apologies de saint Pierre Damien et les héroïques réformes du Pape Grégoire VU avaient été impuissantes pour conjurer le péril. Dans le monde catholique, un grand nombre d'Evêqucs, de prêtres et de Moines déclaraient hautement que la continence était impossible. Bruno voulut montrer dans sa personne et dans celle de ses disciples, que non seulement la chasteté sacerdotale est praticable , mais que cette vertu, avec ses sacrifices, apporte de douces joies et devient la source de grâces ineffables.
Bruno ne devait pas se contenter d'avoir ainsi
réalisé le type tracé par Grégoire VII, il voulait encore attaquer le mal jusque dans sa racine. La lèpre honteuse qui gangrenait le clergé avait pour cause fatale les investitures laïques . En raison de ce principe de la féodalité : « Le pouvoir est indivisiblement attaché au sol, » le clergé, à cause des fiefs et des propriétés accordés aux Églises par les souverains, les princes et les nobles, devenait feudataire des Rois, ducs, comtes ou grands seigneurs ; et des rapports de relevance ou de semouvance s'étaient établis entre les possesseurs de ces fiefs ecclésiastiques et leurs suzerains. Les Évêques et les Abbés nouvellement élus devaient prêter hommage-lige au prince et celui-ci leur accordait l'investiture de leurs bénéfices par la crosse et Panneau ; et comme tout pouvoir dérivait des terres possédées, on voulut faire découler de la même source la puissance ecclésiastique et rendre le souverain du fief, maître de Tévêché, du Monastère, de l'Église. Ce qui, dans le principe, devait être une condition et une garantie d'indépendance et de protection , était devenu une cause de lutte et d'asservissement.
L'Église ne pouvait subir ce joug et abandonner son droit d'élection, sans abdiquer son autorité. Elle employa donc à sa défense les armes que le Christ a mises dans ses mains, mais rien ne put arrêter l'esprit de révolte et de folle oppression qui s'était emparé des princes. Ils continuèrent leur œuvre impie contre l'Église, et vendirent les évêchés , les bénéfices et les dignités
ecclésiastiques aux plus offrants, et par là même, aux plus indignes. Les souverains, en agissant ainsi, étaient persuadés de ne pas rencontrer, dans ces clercs, qu'ils avaient élevés aux honneurs et qui leur étaient inféodés, des défenseurs des droits de TEglise, et surtout des censeurs de leur vie licencieuse et débauchée. L'incontinence et la simonie s'établissaient ainsi sous la protection des despotes qui gouvernaient l'Europe.
Le danger de ces abus et de ces violences avait depuis longtemps vivement frappé la haute intelligence de Bruno, et il avait résolu de s'opposer, autant qu'il le pouvait, au torrent qui menaçait de faire disparaître les antiques constitutions de l'Église. Il admettait que l'on devait rendre à César ce qui appartient à César, mais en retour il voulait que le pouvoir civil ne vînt pas s'immiscer dans les choses de Dieu. Déjà nous l'avons vu dénoncer, au Légat du Pape, l'Archevêque Manassès le simoniaque ; bientôt nous le retrouverons encore sur la brèche, pour défendre l'Église contre l'arbitraire des princes qui voulaient se substituer au libre suffrage du clergé et du peuple ; nous le verrons lutter victorieusement pour rendre, à l'Épouse du Christ, cette liberté qui avait été son apanage séculaire et providentiel. En attendant, à cette avidité sans frein qui poussait tant de clercs à acheter honteusement les suffrages pour obtenir des bénéfices, au désir de posséder de riches revenus et de mener une vie sensuelle, il oppose la pauvreté volontaire, l'abstinence perpétuelle et le
détachement des biens de ce monde que pratiquaient ses disciples. Lui-même n'avait-il pas déjà donné l'exemple du mépris des richesses et des honneurs en refusant l'archevêché de Reims, n'avait-il pas dédaigné les biens terrestres pour les douces joies de la pauvreté ?
En établissant sa Communauté, Bruno voulait encore remédier à deux autres fléaux de cette époque: l'ignorance qui se répandait partout dans le clergé, et la famine qui décimait les peuples.
A l'ignorance, il oppose l'obligation pour ses Religieux d'étudier les lettres divines et humaines, de s'instruire dans toutes les branches des sciences religieuses, de transcrire, collationner, et corriger les vieux manuscrits et de sauver ainsi de l'oubli les chefsd'œuvre soit chrétiens soit profanes. Lui-même montre l'exemple. En dehors de la méditation et de la prière, et malgré le temps qu'il consacre à l'accomplissement de ses devoirs de Supérieur, il n'abandonne pas ses études, et trace ses lumineux commentaires qui sont parvenus jusqu'à nous et resteront comme un monument de son génie et de sa piété.
Au fléau de la famine, Bruno oppose l'aumône. 11 veut que ses disciples vivent de privations, même dans l'abondance, afin de pouvoir venir efficacement au secoursdes malheureux torturés par la faim ou rançonnés par les princes et leurs hommes d'armes. Puis, pour prévenir le retour de disettes dont la France éprouvait alors périodiquement les effets, il donne l'exemple du travail, prend en main le noyau
et la bêche, rend à la culture les terres en friche, s'occupe de l'élevage du bétail et développe la production. N'était-ce pas rendre à son siècle un service d'une portée inappréciable ?
La pensée intime du pieux fondateur fut comprise par un certain nombre d'àmes d'élite qui se réjouirent, devant Dieu de l'arrivée de cette blanche tribu d'Anachorètes au milieu des montagnes abruptes et sauvages du Dauphiné. L'impression produite dans les esprits fut telle qu'elle a laissé une trace ineffaçable dans l'histoire de la contrée. Plusieurs écrivains rapportent que les actes de cette année-là ne portaient pour toute date que ces mots:« L'an que l'Ermite est venu1.» Bientôt, sous les auspices de l'Evoque de Grenoble, des Abbés et des gentilshommes du voisinage vinrent trouver Bruno et voulurent participer à la nouvelle fondation, en lui abandonnant quelques portions de territoire ou en lui faisant des largesses.
Un auteur Chartreux nous donne quelques détails sur la construction du Monastère primitif élevé par les soins de l'Évêque de Grenoble. Construction bien modeste, sans doute, puisqu'elle était « tout en bois, » mais, de l'avis du vénérable Anachorète, « trop somptueuse et presque inutile. » En dehors de l'église, qui était située à l'endroit même où se trouve actuellement la chapelle de Notre- Dame-de-Casalibus, saint Hugues « fit construire
1 Chorier, Guy Allord, etc. ap. La Grande Chartreuse par
un Chartreux, p. 35.
« un petit cloître avec salle capitulaire et réfec- « toire, une hôtellerie pour les étrangers, [ des « cellules composées de trois pièces,2 à savoir: « une chambre de travail avec une cuisine, une « chambre à coucher avec oratoire et un ate- « lier; ces cellules étaient séparées Tune de Pau- « tre par un espace d'environ cinq coudées et « reliées entre elles par une galerie couverte : c'é- « tait le grand cloître, assez commode, dit Guice bert de Nogent, et qui venait presque jusqu'au « pied du rocher, à côté de la fontaine3 dont les « eaux étaient conduites dans chaque cellule par « un canal en pierre4. » Ce Monastère, bâti sur un modèle tout nouveau, servit de type à toutes les Chartreuses qui furent construites dans l'avenir.
La première Charte de fondation du Couvent de la Grande Chartreuse est d'un grand intérêt : elle nous fait connaître les noms des bienfaiteurs et les limites de la propriété cédée à saint Bruno et à ses compagnons. Elle dit :
« Puisque la grâce et la miséricorde de la saince te et indivisible Trinité nous porte à penser à ce notre salut, en nous rappelant notre état et les
1 Dom Guigues. Consuetudines. Dom Innoc. Le Masson. Annales, cit.
2 Semper soins ero, cella retinente trimembri, dit le Chartreux Nigellus dans son Spéculum. Ce poC;te écrivait au milieu du XIIe siècle.
:i Fons non longé à cellis. Ex Antiq. Ms. Montis Dei, cité par Dom Le Coulteux, ad ann. 1084.
4 La Grande Chartreuse par un Chartreux, p. 25.
« chutes inévitables de cette vie si fragile, pen- « dant laquelle nous multiplions nos péchés sans « nombre, nous avons pris la résolution d'échan- « ger les biens temporels pour les biens célestes « et d'acquérir l'héritage éternel au prix des biens « périssables, ne voulant pas nous exposer au u double regret de subir à la fois les misères et « les travaux de cette vie et les douleurs éternel- « les de l'autre vie.
« C'est pourquoi , Maître Bruno et ses Frères « étant venus chercher une solitude pour l'habi- « ter et pour s'y livrer au service de Dieu, un « vaste désert leur a été cédé par moi Humbert « de Miribel, Odon mon frère et les autres per- « sonnes qui ont, ou prétendent avoir, des droits « sur le dit désert, savoir : Hugues de Tolvon ; « Anselme Garcin ; Lucie et ses fils Rostang, « Guigues, Anselme , Ponce et Boson , qui se « sont rendus au désir de leur mère ; Bernard « le Lombard avec ses fils ; enfin, Dom Séguin, « Abbé de la Chaise-Dieu, du consentement de « ses Moines, ont cédé aux Frères susnommés « tous les droits qu'ils prétendaient avoir.
« Les limites de la solitude que nous avons « donnée passent au-dessous de l'endroit appelé « La Cluse, suivent la roche qui ferme la vallée « à l'orient, en suivant la crête qui clôt et divise « Combe-Chaude et qui s'étend jusqu'au milieu « du rocher qui est au-dessus des Borghèses ; « ensuite, une autre crête aride qui va en des- « cendant jusqu'au rocher de Bovinant -, de là
« une autre crête qui descend, en forme de préce cipice, de Bovinant vers la roche qui est au- « dessus de la Follie ; ensuite, le rocher qui va « de la Follie à la montagne d'Alliénard, et qui, « de l'Alliénard, descend vers la Morte, du côté « de l'occident, jusqu'au rocher de Cordes, qui « se prolonge vers Perthuis. Les limites suivent « ensuite une crête de rochers jusqu'à la rivière « qu'on appelle Guiers-Mort, lequel sert de li- « mite jusqu'à La Cluse.
« Si quelque personne puissante ou autre s'ef- « force d'annuler en tout ou en partie cette dote nation, qu'elle soit considérée comme coupable « de sacrilège, séparée de la communion des fidè- « les et brûlée par le feu éternel, si elle ne revient « pas à résipiscence et ne répare pas le domma- « ge causé.
« La dite terre, avec ses limites ainsi désignées, « a commencé d'être habitée par Maître Bruno « et ses compagnons, l'an de l'Incarnation du « Seigneur mlxxxiv, le quatrième de l'épiscopat « de Hugues, Évêque de Grenoble, qui approuve « et confirme la donation faite par les personnes « susnommées, de même qu'il abandonne tous les « droits qu'il pourrait avoir sur cette propriété.
« Témoins : Hugues, doyen ; Jean de Podion ; « Guigues Rostan, de Lanz ; Gauthier Buéte ; « Pierre et Gilbert ; Albert et Aldéléme ; Pierre « et Richard.
« La présente charte a été lue à Grenoble, dans « l'église de la Bienheureuse et Glorieuse Marie
« toujours Vierge, la quatrième férié de la deu- » xième semaine de l'Avent, en présence dudit « seigneur Hugues, Évêque de Grenoble, de ses « chanoines et de beaucoup d'autres personnes, « tant prêtres que clercs assemblés au saint sy- « node, le cinq des ides d„> décembre '. »
Grâce à la noble générosité des premiers bienfaiteurs du nouveau Couvent, les cabanes faites à la hâte avaient été remplacées par une église, un cloître, des cellules, en un mot par un Monastère avec tous les lieux réguliers. Selon l'usage de l'époque, cette construction , comme nous Pavons déjà dit, fut élevée en bois ; la forêt voisine procura tous les matériaux nécessaires. L'église2 seule fut bâtie en pierre, et mise sous l'invocation de la Sainte Vierge et de saint Jean-Baptiste. Saint Hugues la consacra au mois de mars de l'année io853.
Un pau à l'écart du nouveau Monastère, près de la source miraculeuse dont nous avons parlé, Bruno fit élever un modeste oratoire, dans lequel il aimait à aller se recueillir, prier et méditer. Placé sur un rocher escarpé qui s'avance en forme de promontoire, cet oratoire n'était accessible que par
' Charte de fondation, aux pièces justificatives, n.2 —
Les Bollandistes font remarquer que cette Charte, portant seulement la date du neuf décembre, sans autre désignation, doit être de 1086 ; parce que le cinq des ides de décembre tombait, en cette année, la quatrième férié de la seconde semaine de l'Avent.
2 Cette église occupait l'emplacement où se trouve aujourd'hui la chapelle de Notre-Dame de Casalibus.
:! Dom Le Coulteux. Annales Ordinis Cartusiensis. Ms.
un seul côté et semblait être une nouvelle solitude dans la profonde solitude de Chartreuse. De nos jours, ce coin du Désert des montagnes dauphinoises a conservé son aspect triste et sauvage. On ne voit autour de soi que gigantesques sapins, pentes abruptes et ravinées , blocs énormes de rochers détachés des hautes montagnes environnantes et à peine recouverts par les lichens et les fougères. Devant ce spectacle, grandiose dans son horreur, Tàme vivement impressionnée est naturellement portée à la méditation et au recueillement.
A cause des nombreuses transformations de cet oratoire, 1 on peut difficilement préjuger ce qu'il fut à son principe. Quelques auteurs prétendent que saint Bruno avait trouvé, en cet endroit, une grotte naturelle dans Tinfractuosité du rocher. Toutefois l'inspection des lieux ne permet pas de s'arrêter à cette hypothèse. Il parait plus probable que ce fut un petit abri bâti en pierre et voûté en berceau, pour couvrir l'autel, l'entrée restant entièrement dégagée et à ciel ouvert. Ce réduit pouvait représenter une grotte, mais avait été fait de main d'homme''. D'après des notes manuscrites attribuées au Révérend Père Dom François Maresme, le vieux mur du fond de l'o-
' L'oratoire de Saint-Bruno fut respecté par l'avalanche de ii 32. Réparé dans le courant du xve siècle, et rebâti presque entièrement, en 1640, par Jacques Danès de Marly, Évêque de Toulon, il fut de nouveau restauré en 1816.
2 Cf. F. de Saint-Andéol, l'Archéologie au Monastère de la Grande Chartreuse.
ratoirc et la voûte qui protégeait l'autel furent conservés « comme une pieuse relique » dans la reconstruction de cette chapelle par Jacques Danès de Marly, Évêque de Toulon, en 1640.
L'Autel de l'antique oratoire de saint Bruno existe encore à l'endroit où il avait été placé primitivement. D'après la tradition, il avait été consacré par saint Hugues, et le patriarche des Chartreux y offrait souvent le saint sacrifice. Cet autel est formé d'une longue table supportée par deux montants ; le tout en marbre gris foncé, tiré sans doute d'une des carrières des montagnes environnantes et simplement taillé à la pointe du marteau.
Saint Hugues, qui avait su apprécier la sainteté de ces nouveaux Anachorètes, venait souvent chercher, près d'eux, un repos dont son âme était avide, se retremper dans les exercices de la vie contemplative et puiser une force nouvelle pour supporter les fatigues de son laborieux ministère. Parfois il semblait même y oublier son diocèse ; alors Bruno était obligé de lui rappeler ses devoirs envers son troupeau et de le renvoyer dans sa ville épiscopale ; ite ad ores, lui disait-il : allez prendre soin de vos brebis. Ce vénérable prélat, désireux de conserver aux pieux Solitaires de Chartreuse leur profond recueillement, prit les moyens nécessaires pour qu'aucun bruit du monde ne vînt les distraire dans leurs prières et leurs entretiens célestes ; il fit défendre, sous peine d'excommunication, la pèche, la chasse
et le pâturage dans leur domaine1. Les femmes . n'eurent pas même le droit de passer dans l'enceinte du territoire qui leur avait été concédé2. C'est pourquoi saint Hugues fit construire une maison fortifiée, à l'entrée du pont qui donnait accès au Désert, du côté du village de Saint- Pierre de Chartreuse. Dom Guigues dans ses Coutumes consacre un chapitre spécial au gardien du pontet du donjon bâtis par l'Évêque de Grenoble1.
Dans sa profonde humilité, saint Bruno ne voulut pas se constituer le supérieur de ses compagnons, mais il était considéré comme tel par les nouveaux Solitaires, au-dessus desquels le plaçaient d'ailleurs sa science, sa piété et son grand amour pour la pénitence et la mortification. Pleins de confiance dans sa sagesse, ils étaient heureux de suivre ses exemples et de se laisser diriger, par ses conseils, dans la voie de la perfection.
Toutes les Règles que les fondateurs d'Ordres religieux avaient données jusque-là, concernaient d'une manière toute particulière ou la vie cénobitique, ou la vie érémitique; Bruno prit dans chacune de ces Règles, particulièrement dans celle de saint Benoît4, ce qui lui paraissait propre au gen-
* Boll. Act. SS. cit., n. 5o3.
2 Cette défense est libellée dans une Charte du mois de Juillet 1084. Mabillon, de re diplomatica, lib. lxyi. n. 63, circa finem. — Dom Guigues. Cartusien. Consuetudines. Cap. xxi. — Pièces justificatives, n. 3.
3 Consuetudines. Cap. lxiv.
'• Le Pape Pascal II, dans une Bulle accordée à Lanvin, Prieur de Calabre et successeur de saint Bruno, constate que
— Sire de vie qu'il méditait, et en forma un ensemble. Toutefois, il ne voulut rien écrire et se contenta de former ses disciples en leur montrant l'exemple1. Il était le premier à obéir à la Règle qu'il avait donnée à ses frères, et il se montrait observateur fidèle de la discipline monastique. Rien, dans les observances, n'était pour lui de peu d'importance. Esclave du devoir, il accomplissait avec la plus scrupuleuse exactitude les actes les plus ordinaires et les prescriptions les moins importantes de la Règle. Ce moyen lui suffit pour établir dans sa Communauté la discipline la plus édifiante. Ses successeurs ne laissèrent eux-mêmes aucune Règle écrite, et il nous serait impossible de donner un exposé exact de la vie édifiante des premiers habitants du Désert de Chartreuse, sans les récits de deux hommes célèbres de cette époque: Guibert, Abbé de Nogent, qui écrivait en 1 104, et Pierre le Vénérable'2, Abbi de Cluny, qui alla visiter la Chartreuse dans le premier siècle de sa fondation. Guibert décrit ainsi la vie des Solitaires du Désert de Chartreuse 3 :
les Chartreux suivaient la Règle de Saint Benoît. Eugène III, dans les privilèges de la Chartreuse de Mont-Dieu, dit : « ut Ordo monasticus secundùm Beati Benedicti Regulam, normam quoque et Institutiones Fratrum Cartusiensium perpetuis ibi temporibus inviolabiliter conservetur. » Cf. Boll. Act. cit. n. 489 et sq.
1 Dom Inn. Le Masson. Annales Ordinis Cartusien. t. 1. lib. 1, cap. m. n. 3.
a Pierre le Vénérable fut Abbé de Cluny. de 1121a 1 1 56.
3 Tractatus de Vita sua, lib. X, cap. x et xi. ap. Migne. Patrologie latine, t . 1 56.
« Leur église est bâtie près du sommet de la « montagne ; ils ont un cloître assez commode, « mais ils ne demeurent pas ensemble comme les « autres Moines; chacun a, autour du cloître, sa « cellule, où il travaille, prend son repos et sa réfec- « tion. Le dimanche, ils reçoivent, des mains de « l'économe, le pain et les légumes nécessaires pour
« la semaine Une fontaine leur fournit, par
« des canaux qui vont aboutir à toutes les cellules, « de l'eau pour boire et pour les autres usages. Les « dimanches et les jours de fête solennels, ils man- « gent du fromage et du poisson, lorsque desperson- « nés pieuses leur en donnent ; car ils n'en achètent « pas . . . Quand ils boivent du vin, il est si trem- « pé qu'il n'a aucune force, à peine est-il meilleur « que l'eau .... Ils portent le cilice sur la « chair, leurs autres habits sont assez minces1.
« Ils sont gouvernés par un Prieur; l'Évêque de « Grenoble, qui est très pieux, leur sert d'Abbé . . « Ils cultivent peu de terre pour le blé, mais « ils ont beaucoup de troupeaux dont la vente sert « pour leur subsistance. Il y a, au bas de la mon- « tagne, une demeure où se trouvent vingt laïques « qui font valoir avec fidélité les biens dont on « leur donne l'administration. Ils ont soin des affai- « res temporelles, tandis que les Religieux ne « s'appliquent qu'à la contemplation . . . Ces « Ermites sont si fervents et si unis à Dieu , « qu'ils ne s'éloignent pas de leur Institut . . .
1 Le texte porte : « Coeterarum vestium multa tenuitas . »
« Quoiqu'ils soient pauvres ils ont cependant une « riche bibliothèque, de telle sorte qu'ils semblent « travailler avec d'autant plus d'ardeur à acquérir « la nourriture qui ne périt pas, qu'ils ont moins « de celle qui est périssable. »
L'Abbé de Nogent parle ensuite du grand nombre de conversions que l'exemple de ces pieux Solitaires opéra dans le royaume de France, et du désir exprimé par de puissants personnages de posséder des Moines du Désert de Chartreuse dans leurs provinces. Le même écrivain rapporte que le comte de Nevers étant aller visiter ces Solitaires, fut vivement impressionné de l'état de pauvreté dans lequel vivaient les disciples de saint Bruno. Il leur envoya des pièces d'argenterie d'une grande valeur, mais ces pauvres volontaires, tout en remerciant le comte de sa générosité, refusèrent ses présents et n'acceptèrent que des feuilles de parchemin : la transcription des livres étant une des occupations de prédilection de ces saints Anachorètes1.
Un auteur Chartreux fait les réflexions suivantes sur la pauvreté des premiers habitants du Désert de Chartreuse : « Effectivement, Bruno et ses compagnons vivaient à l'étroit : des personnes charitables leur avaient donné d'immenses forêts, ils élevaient des troupeaux assez considérables; mais troupeaux et forêts rapportaient bien peu, puisque six cents ans plus tard, un des annalistes de notre
1 Ibid.
Ordre ', parfaitement renseigné, nous dit qu'à la fin du dix-septième siècle, malgré tant d'améliorations, la vente des bestiaux et des bois rapportait à peine six mille livres par année. Au temps de saint Bruno, ces revenus étaient encore bien plus faibles, et il fallait entretenir dans un désert stérile et de si difficile accès treize Moines, seize Convers, quelques domestiques ; recevoir un grand nombre de visiteurs et secourir le plus généreusement possible les pauvres mendiants et les indigents des villages voisins. « Ceux qui connaissent, écrivait Dom Gui- « gués, en 1 127, les lourdes charges qui pèsent sur « nous, s'étonnent que nous ne soyons pas réduits « à la mendicité'-. »
Pierre le Vénérable, qui avait visité la Chartreuse du Dauphiné, donne des détails plus circonstanciés sur la vie primitive des enfants de saint Bruno.
« Pour soumettre la chair, écrit-il, et dompter « la loi des membres qui lutte contre la loi de l'es- « prit, ils matent leur corps par de durs cilices, <( ils l'affligent, l'exténuent et le dessèchent par des » jeûnes continuels et rigoureux.
« Ces Solitaires ne mangent jamais de chair, « même lorsqu'ils sont malades ; ils se nourrissent « d'un pain grossier; leur vin est aussi faible que « de l'eau. Ils n'ont que rarement du poisson, car « ils n'en achètent pas, et ce n'est qu'autant qu'on « leur en donne qu'ils en font usage. Les diman-
1 Dom Inn. Le Masson. Annales, p. 55.
2 Consuetudines. cap. xx. ap. La Grande Chartreuse, op. cit., p. 26 et 27.
« chcs et les jours de fêtes sont les seuls jours « où ils peuvent manger des œufs ou du fro- « mage. Ils n'ont pour nourriture, le mardi et le « samedi, que des herbes cuites ou des légumes ; « leur abstinence est si rigoureuse le lundi, le « mercredi et le vendredi, qu'ils n'ont que du pain « et de l'eau. Ils ne font qu'un seul repas par « jour, excepté aux octaves de Noël, de Pâques « et de la Pentecôte, et à quelques autres fêtes, a et alors ils viennent au réfectoire le matin et « le soir.
« Leurs vêtements sont si courts, si vils, si hé- « risses de poils, qu'ils font peine à voir ; ils veu- « lent par là éloigner toute vaine gloire. Ils por- « tent, pour mortifier leurs corps, de durs et âpres « cilices. Leurs jeûnes sont presque continuels. Ils « chantent, aux fêtes solennelles, tout l'Office dans « l'église ', mais aux autres jours ils ne se rasce semblent au chœur que pour Matines et Vêpres, « et disent les autres Heures dans leurs cellules, « au son de la cloche. Ils sont fort recueillis, ré- « citent l'Office les yeux baissés vers la terre, le « cœur fixé au ciel; montrant et par la gravité de « leur maintien et par le son de leur voix et par « l'expression de leur visage, que tout en eux, tant « l'homme intérieur que l'homme extérieur, est aboi sorbe en Dieu.
1 L'auteur fait erreur, en mettant les Compiles au nombre des Heures que les Chartreux disent au chœur, dans les têtes solennelles. Dans les Coutumes de Dom Guigues, on lit : « In cellis semper Completorium dicimus. » Telle est encore la pratique des Chartreux.
« Les Chartreux pratiquent un grand désinté- « ressèment ; ils ne veulent rien posséder au delà « des limites qu'ils se sont prescrites. Ils nour- « rissent des bœufs, des chèvres et des brebis pour « pourvoir à leur subsistance ; ils ont même déter- « miné le nombre de leurs bestiaux, pour ne pas « s'enrichir. Ils sont, dans leurs maisons, douze « Moines, plus le Prieur ; ils ont dix-huit Gonvers, « et ils ont statué n'être pas d'avantage dans leurs « Monastères. Ils ont de plus quelques domesti- « ques pour les travaux de leur maison. Ils s'ap- « pliquent au silence dans leur cellule, ou à la « lecture, ou à la prière, ou au travail des mains, « surtout à copier des manuscrits *. »
On voit, par ces extraits de Guibert de Nogent et du vénérable Abbé de Cluny, que saint Bruno et ses disciples renouvelèrent, dans le xic siècle, les mortifications et les austérités des Solitaires des premiers siècles de l'Église. Mais, nous devons remarquer que l'antiquité ne nous fournit aucun exemple de ce genre de vie qui, tout en réunissant les avantages de la vie cénobitique et de la vie érémitique , en écarte les inconvénients.
Dans le silence de leurs cellules, les Chartreux, cachés et comme ensevelis dans une impénétrable solitude, se livraient à la contemplation et étudiaient surtout l'Ecriture Sainte et les Pères de l'Église. De plus, ils copiaient et collationnaient les différents manuscrits qu'ils pouvaient se procurer,
1 Pierre, Abbé de Clunv. Tracter tus de miraculis : lib. il. cap. 28.
et, par ce travail ingrat, contribuaient à conserver la pureté du texte de la Bible et des écrits des Pères. Bruno guidait ses compagnons dans leurs études ; mais parfois, nous apprend une tradition que le docte Mabillon n'a pas craint d'admettre, il sentait le besoin de se retirer dans une solitude plus profonde encore afin d'être entièrement seul avec Dieu. Alors il s'enfonçait dans l'épaisseur de la forêt1, et méditait de longues heures devant un rocher sur lequel on peut voir encore les vestiges d'une croix grossièrement taillée dans la pierre.
Les pensées de sa haute intelligence, les affections de son cœur sensible et ardent n'avaient qu'une direction unique, l'amour et la bonté de Dieu. La puissance de réflexion qu'il développait dans ses incessantes contemplations, le portait à une perception plus profonde des mystères de la foi. Dans la sublimité de ses méditations, le pieux Anachorète passait des jours et des nuits sans que rien pût le détourner de ses hautes pensées. L'étude de la Sainte Écriture faisait surtout ses délices, et il employait toutes les ressources de son intelligence à éclaircir, par les lumières de la raison, les points qui semblaient obscurs.
Selon l'opinion générale, ce fut pendant les premières années de sa retraite au Désert de Chartreuse que saint Bruno écrivit, ou tout au moins mit la dernière main à son Commentaire sur les Psaumes. Après avoir expliqué ce qu'on en-
1 « In alium locum maxime horridum secedere cousueverat. » Mabillon. Annal. Benedict. t. v. p. jo3.
tend par Psautier et quels sont les divers sens à distinguer dans les Psaumes, il s'attache, d'une manière toute particulière, au sens mystique, sans toutefois négliger le sens littéral et le sens moral. D'après lui, le sens mystique est celui que le Saint-Esprit a surtout en vue dans les Psaumes : c'est-à-dire, Jésus-Christ et son Église. Il n'explique pas de suite chaque verset, mais il en fait une espèce d'analyse, donne le sens général du Psaume, et a recours souvent au texte hébreux pour mieux expliquer celui de la Vulgate. Pour donner le sens avec plus d'exactitude, il consulte aussi les plus savants interprètes, surtout saint Jérôme et saint Augustin. Dans certains endroits, il cite également saint Prospère et Tertullien.
Rien de plus solide, de plus lumineux et de plus concis que cette étude qui dénote une connaissance approfondie des Pères. L'Histoire littéraire de la France, par les Bénédictins de la Congrégation de Saint-Maur, fait le plus grand éloge de ce Commentaire. « Quiconque, dit-elle, se don- « nera la peine de le lire avec une médiocre « attention, conviendra qu'il seroit très difficile de « trouver un écrit en ce genre qui soit tout à « la fois plus solide et plus clair. Si l'on en avoit « pris plus de connoissance, on en auroit plus « d'usage; et il n'auroit pas été aussi négligé qu'il « a été jusqu'ici. On l'auroit regardé comme très « propre à donner une juste intelligence des Psau- « mes. On y reconnoit aisément un auteur ins- « truitde toutes les sciences et rempli de l'Esprit de
« Dieu Il est admirable dans tout le cours
« de son Commentaire, mais il Test principalement « lorsqu'il développe les mystères de Jésus-Christ « et qu'il explique un endroit des Psaumes par un « un autre texte de l'Écriture Sainte. Son style
« est concis, simple, nerveux, clair et net
« . . Il serait à souhaiter que cet ouvrage fût entre « les mains de tous les fidèles et particulièrement « des personnes consacrées à la prière publique1. » Saint Bruno écrivit aussi, vers le même temps, un Commentaire sur les Epîtres de Saint Paul . Il met à la tête de chaque Épître, un prologue et quelquefois deux, pour en expliquer le sujet et faire connaître les personnes à qui elle s'adresse; puis d'une manière aussi claire que précise, il commente le texte et s'efforce de rendre plus sensibles les points de doctrine qui y sont contenus. Cet ouvrage est écrit dans le même genre que le Commentaire sur les Psaumes ; c'est la même méthode et le même style 2.
1 Hist. littér. t. ix, p. 245-246. — Le Commentaire sur les Psaumes , de saint Bruno, a été publié pour la première fois à Paris, par Josse Bade, en 1 5^3, d'après un manuscrit communiqué par Dom Guillaume Bibauce, Général de l'Ordre des Chartreux. Dom Théodore Petreius (de la Pierre) Chartreux, en donna une nouvelle édition, infolio, à Cologne, en 161 3. Une troisième édition parut encore dans cette ville, en 1640.
2 Le Commentaire de saint Bruno, sur les Epîtres de saint Paul, a été imprimé pour la première fois à Paris, en i5oç); puis dans les éditions des œuvres de notre Saint, en I.V23, 161 3, 1640. — Cf. Glosarius Brunonis Heremitce super Epistolas B. Pauli Apostoli, copié par Mabillon sur un très ancien manuscrit.
Bruno, au milieu de ses saintes études et de son commerce intime avec Dieu, avait trouvé le bonheur.Il était heureux de voiries Solitaires de Chartreuse, dociles à ses avis, s'avancer à grands pas dans le chemin de la perfection, et enflammés de l'amour divin, offrir au Seigneur leurs prières, leurs jeûnes et leurs mortifications pour le salut de la société. La Providence ne voulait pas cependant que Tâme ardente et l'intelligence d'élite de Bruno fussent uniquement concentrées dans le Désert de Chartreuse. Elle lui réservait un théâtre plus étendu, une destinée plus glorieuse; elle allait le mettre en relief, pour mieux faire comprendre au monde l'œuvre éminemment sociale qu'il venait de fonder, et lui donner les moyens de se dévouer à la grande cause qu'il avait déjà défendue avec tant d'énergie: l'honneur et la liberté de l'Eglise.
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CHjlcPITcRE CINQUIÈME
SUCCESSEURS DE GREGOIRE VII. — LE PAPE URBAIN II AP- PELLE PRÈS DE LUI BRUNO. — DOULEUR DES SOLITAIRES DE CHARTREUSE. — DÉPART POUR ROME. — RÉCEPTION AFFECTU- EUSE DU SOUVERAIN PONTIFE. — DISPERSION ET RETOUR DES DISCIPLES DE BRUNO. — LETTRE D'URBAIN II A SÉGUIN ABBÉ DE LA CHAISE-DIEU. — RÉTROCESSION DE SÉGUIN. — LANDUIN PRIEUR DE CHARTREUSE — ROLE DE BRUNO A LA COUR PON- TIFICALE. — IL REFUSE L'ARCHEVÊCHÉ DE REGGIO.
E schisme qui depuis 1080 avait fait invasion dans l'Église, était triomphant.
L'antipape Guibert, Archevêque déposé de Ravenne, intronisé sur le siège de saint Pierre, sous le nom de Clément III, par l'Empereur d'Allemagne, Henri IV, était soutenu par les armées de son puissant protecteur et prétendait dicter ses lois à toute l'Église. Déjà Victor III, successeur de Grégoire VII, était mort victime du devoir, i(5 septembre 1087, lorsque Otton de Chàtillon, ancien élève de saint Bruno, fut promu au souverain pontificat, sous le nom d'Urbain II, en 1088.
Sur le point de mourir, Grégoire VII avait réuni les Cardinaux et un certain nombre d'Évêques qui lui étaient restés fidèles, les avait suppliés de ne pas perdre de vue les dangers qui menaçaient l'Église, et de ne donner la tiare qu'à un homme dont le caractère serait à la hauteur des circonstances critiques du moment. Il avait même désigné à leur choix, Didier, Abbé du Mont-Cassin, Otton Évêque d'Ostie, et Hugues Archevêque de Lyon. Tous trois avaient été les instruments fidèles de sa pensée, l'appui constant et inébranlable des décisions prises pour sauvegarder l'indépendance de l'Église.
Après la mort de l'immortel Grégoire, les Cardinaux avaient élu Pape, Didier qui prit, comme nous Pavons vu, le nom de Victor III; mais ce saint Abbé ne tint le souverain pontificat que peu de temps, et le Sacré Collège nomma pour lui succéder, 12 mars 1088, Otton, désigné par plusieurs historiens sous le nom d'Odon ou d'Eudes, originaire de Chàtillon-sur-Marne, de la famille des Lagerii. Avant son intronisation, le nouveau Pontife avait été successivement chanoine de Reims, Prieur de Cluny, Évêque d'Ostie, et Cardinal.
Aussitôt que Bruno connut l'élévation de son ancien élève au souverain pontificat, il s'empressa de le reconnaître, et , de nouveau, se déclara ouvertement contre l'antipape Guibert. Entre ces deux élections, il avait de suite discerné où étaient la vérité, la justice, toutes les conditions de légitimité. En acclamant Urbain II, il proclamait un principe, la
liberté religieuse, tandis que dans Guibcrt il ne voyait que la pression anormale de la puissance séculière sur l'Église.
Urbain II, décidé à continuer l'œuvre de Grégoire VII, comprit la nécessité de s'entourer d'hommes éminents et énergiques. Persécuté par l'Empereur et l'antipape, en proie à toutes les tristesses que la vue des maux de l'Église causait à son cœur, le nouveau Pape, qui autrefois avait su apprécier la haute sagesse et la rare prudence de son ancien maître, écrivit à Bruno une lettre pressante par laquelle il lui mandait de quitter sa solitude et de venir à Rome pour lui prêter assistance, « ad Sedis Apostolicœ servitium ». Il comptait que les conseils du pieux Solitaire lui seraient de la plus grande utilité pour pacifier et gouverner l'Église1. 1090.
Le péril était en effet imminent : Non seulement le pouvoir temporel du Souverain Pontife était menacé par les menées de l'Empereur qui prétendait entraver l'Église dans les liens de la féodalité, mais de plus, l'autorité spirituelle du Vicaire de Jésus-Christ était attaquée par Guibert qui, docile instrument entre les mains d'Henri IV, servait les projets ambitieux et despotiques de ce monarque, contre la liberté et l'indépendance du Saint- Siège. Il fallait un homme énergique pour lutter
1 Anonymus. De Institutione Ordinis Cartusiensis, ap.
Tromby. op. cit. — Labbe, Bibliotheca. t.i, p. 638. — Surius. Acta SS. t. v, cap. xvi, xix . — Antonius Pagius. Critic. in Annal. Baronii, ad ann. ioq'3. t. iv, n. 8 — Mabillon. Annal- Benedict . . t.v . lib. lxvii, n. xcn .
contre ces deux ennemis, et continuer les réforriies de Grégoire VII. C'est pourquoi Urbain II, jetant les yeux sur Bruno, lui ordonna de quitter son Désert et de venir le trouver à Rome.
L'humble Moine n'avait jamais vu son obéissance mise à une si rude épreuve. Le Pape lui demande le plus grand de tous les sacrifices. Il lui faudra quitter cette douce retraite, où il a trouvé la joie et la paix du cœur, pour se jeter de nouveau au milieu des soucis et des embarras des affaires ; il lui faudra quitter sa nouvelle famille et abandonner à eux-mêmes ses disciples qui malgré leurs vertus, avaient encore besoin de se former sous sa direction. L'hésitation est-elle possible? C'est un ami qui le prie, c'est le représentant de Dieu, sur la terre, qui lui donne un ordre. Son devoir est de sacrifier sa propre volonté à celle du Souverain Pontife : il n'y faillira pas. Pour obéir, il abandonnera la réalisation des plans chéris conçus dans sa pensée, il quittera la voie où la bénédiction de Dieu semblait cependant l'accompagner.
Bruno assemble la Communauté, et lui fait part de la lettre qu'il vient de recevoir. La consternation est sur tous les visages. Ces pieux Solitaires entourent celui qu'ils appelent leur père; ils pleurent. Sous sa direction, ils comptaient pour rien les austérités de la Règle et les rigueurs du climat, mais en apprenant que Bruno veut les abandonner, ils lui déclarent qu'il leur est impossible de vivre sans lui.
« Pourquoi, — lui disent-ils, — nous abandonnez- « vous ? A qui allez-vous nous laisser dans notre « désolation ? Vous êtes, après Dieu , toute notre « espérance et tout notre refuge. Vous êtes notre « appui dans l'adversité, notre consolation dans la « prospérité, notre conseil dans la tentation, notre « secours dans notre faiblesse. Que ferons-nous « après votre départ ? A qui recourrons-nous pence dant votre absence ? Nous serons comme des « brebis errantes qui n'ont point de pasteur *. »
La douleur des disciples de Bruno est si vive qu'ils oublient leurs vœux et leur sainte vocation. « Si vous restez au milieu de nous, s'écrient-ils, « nous resterons dans cette solitude ; mais si vous « partez, nous la quitterons'2. »
Le Serviteur de Dieu, ému et troublé, essaie de consoler ses frères. « Mes bien-aimés, leur dit-il, <c il me serait bien doux de rester avec vous ; il « m'est très pénible de quitter ces lieux, mais « c'est un devoir pour moi d'obéir aux ordres du « successeur des Apôtres. A quoi me servirait « de mortifier ici, avec vous, ma chair par des « jeûnes et des abstinences, si, par madésobéissan- « ce, je venais à perdre mon âme3 ! » Les paroles du saint fondateur ne purent en rien changer la décision de ses disciples.
1 Dom Du Puy. Vita S. Brunonis. n. 45 — Dom Pierre Blômenvenna, surnommé de Leyde. Vita S. P. N. Brunonis, p.21. — Surius. Act.SS. cit. t. v, cap. xvm. — Hercules-Maria Zanotti. op. cit. cap. xv.
2 Si maneret marièrent, si abiret abirent. Dom Blômenvenna, ut supra, ap. Acta SS. VI. octob.
:i Ibid. — Bolland. Acta. c'a n. 5i2
Plusieurs avaient déclare qu'ils ne le quitteraient jamais et qu'ils raccompagneraient dans son voyage. Bruno fut donc contraint de les emmener avec lui, tandis que les autres se dispersèrent de différents côtés. Les auteurs ne sont pas d'accord sur l'époque du départ de saint Bruno. Dom Ruinart, dans sa vie d'Urbain II, dit que Bruno fut appelé à Rome en 1089. Dom Desideri, Chartreux italien, qui fit imprimer, en 1657, une petite vie de saint Bruno, donne la date de 1088. Nous avons cru devoir adopter, d'accord avec le P. de Tracy, la date de 1090, nous appuyant sur l'ancienne Chronique des premiers Prieurs de Chartreuse, publiée par Labbe, d'après laquelle saint Bruno était au Désert de Chartreuse depuis six ans, lorsqu'il fut appelé près du Pape.
A son arrivée à Rome, le saint Solitaire fut reçu par le Souverain Pontife, comme un sauveur. Urbain II le retint près de lui dans son propre palais, et l'entoura d'hommages et d'honneurs. Dès lors, il devint le conseiller intime et l'inspirateur constant de tous les actes du Pape. Entièrement dévoué au Saint-Siège, il ne songera à quitter ce poste périlleux qu'au moment où le danger paraîtra conjuré.
Henri IV préparait une nouvelle expédition contre l'Italie. Pour opposer une digue à ce torrent, Urbain II, d'après les conseils de Bruno, entra en relation avec les princes normands qui étaient établis en Italie, et les rattacha à la cause du Saint-Siège. Puis il suscita, en Germanie même,
des adversaires à l'Empereur: ce furent Welf, le jeune duc de Bavière; Egbert, comte de Saxe; et Berthad, duc d'Allemagne. Enfin pour établir une solidarité entre la Germanie et l'Italie, et pouvoir opposer à Henri toutes les forces vives du Catholicisme, il négocia un mariage entre le duc Welf et la princesse Mathilde de Toscane, la pieuse héroïne qui toujours avait noblement combattu pour la cause de Grégoire VII.
L'Empereur s'avança en Italie, semant sur son passage la désolation et la ruine ; mais ces sanglants conflits et ces luttes meurtrières ne purent distraire saint Bruno des grands intérêts de l'Eglise.1 Son influence secrète se faisait même sentir dans l'administration des diocèses du monde catholique, comme le prouvent le synode général de Toulouse et les affaires de Chartres, de Tolède et de Tarragone. Par les Légats, il attaqua partout la simonie et l'incontinence des clercs, et lutta avec énergie pour rendre à l'Église son indépendance et sa liberté'. « Pour remplir, dit « un auteur moderne, le rôle efficace de promo- « teur de toutes les améliorations de la chrétienté, « il fallait que, comme la force cachée de la gravite tation qui régit le monde matériel, l'action du « docte cénobite sur le monde moral demeurât « toujours latente. Tous les mémorables actes
1 Papam solatio et consilio in ecclesiasticis negotiis juvaturus. De institut. Ord. Cartusiens. ap. Labbc. Bibliotheca, 1. 1, p. 638.
2 Cf. Hist. ccclés., année io<)0.
« du Pontife Urbain II furent les manifestations « des hautes pensées du fondateur cartusien1. »
Au milieu des soucis inhérents aux affaires graves dont il supportait la responsabilité, le conseiller d'Urbain II pensait toujours à la douleur, au découragement et au départ de ses frères du Désert de Chartreuse, et il aspirait après le moment où il pourrait les ramener dans leur chère solitude. Une circonstance suscitée par Dieu, lui donna le moyen de réaliser, en partie, son dessein.
Les Solitaires, qui l'avaient suivi à Rome, et habitaient, dit une tradition, les Thermes de Dioclétien, comprenaient qu'au milieu des luttes et des agressions continuelles des partisans de l'antipape, au milieu des craintes, des dangers et du tumulte qui troublaient le calme de la ville éternelle, il ne leur était pas possible de se recueillir, de garder le silence et de se livrer à leurs douces méditations. Souvent ils reportaient, avec tristesse, leurs pensées vers les sauvages et paisibles montagnes du Dauphiné, qui avaient pour eux tant de charmes, et ils gémissaient au souvenir du bonheur qu'ils y avaient trouvé dans les pratiques de la vie contemplative. Bruno profita des regrets exprimés par ses enfants spirituels et les engagea à retourner dans leur ancienne demeure. De plus, il supplia Urbain II d'user de son influence et de son autorité auprès de l'Abbé de
2 Le comte H. de Villeneuve-F'layosc. Histoire de Ste. Roseline de Villeneuve, Churlreuse* p . 12S.
— qq —
la Chaise-Dieu, pour l'obliger à restituer le territoire de Chartreuse. Au moment de son départ pour Rome, voyant que ses Religieux avaient abandonné le Monastère, il en avait fait cession à cet Abbé, dans l'espoir de le recouvrer, sans difficulté , lorsque les circonstances lui permettraient d'en reprendre possession.
Le Souverain Pontife accéda, avec bonheur, au désir du serviteur de Dieu.
Un Religieux de la Chaise-Dieu nous apprend qu'Urbain II « recommanda par lettres, les com- « pagnons de Bruno, à l'Abbé de la Chasadieu « qui estoit pour lors nostre Séguin, des vertus « duquel le Pape en avoit déjà été adverty, et « lui ordonna que le lieu de la Chartreuse dont « ils estoient sortis leur fust rendu comme aussi « tout ce qu'il tenoit d'eux1. »
La lettre d'Urbain II est parvenue jusqu'à nous:
« Urbain Evèque, serviteur des serviteurs de « Dieu, à notre cher fils Séguin, Abbé de la Chai- « se-Dieu, et à tout son Monastère, salut et bénédic- « tion apostolique.
« Il est de la dignité de l'Église Romaine de « venir au secours de ceux qui, par obéissance « pour elle, s'épuisent de travaux. C'est pour- « quoi avant appelé auprès de notre Siège Apos- « tolique, Bruno, notre cher fils, nous ne pouvons « et nous ne devons pas souffrir, qu'en venant à « nous, son ermitage éprouve quelque dommage.
^///5/o//-e^/.v. de la Chaise- Dieu, par Dom Gardon, Religieux de cette abbaye, 1642. Ms. Arch.nat.~~
« Nous prions donc votre charité, et en la priant, « nous lui commandons de remettre le même « territoire à ses anciens possesseurs. Avez soin, « comme nous le souhaitons, de restituer l'acte « que notre fils Bruno vous a fait de la cession « de son ermitage, lors de la dispersion de ses « Frères, afin qu'ils puissent jouir de leur an- « cienne possession ; car les Frères qui avaient été « dispersés, obéissant à l'inspiration de Dieu, « sont actuellement revenus et ne désirent rien « autre chose que de reprendre, dans leur ermi- « tage, leur ancien genre de vie. Ne différez pas « au delà de trente jours de restituer l'acte selon « le respect que vous devez à nos ordres1. »
Séguin s'empressa d'obéir aux ordres du Souverain Pontife, et remit aussitôt le Désert de Chartreuse à ses anciens habitants'2. L'acte de rétrocession devant le Légat du Pape porte : « Frère Séguin, abbé de la Chaise-Dieu, fait sa- « voir à tous présents et futurs, que Frère Bru- « no, appelé à Rome par le Pape Urbain, voyant « que ce lieu était abandonné, et que les Frères « le quittaient à cause de son absence, nous a « donné ce territoire de Chartreuse, à nous et « au Monastère qui nous est soumis. Cédant « néanmoins à la sollicitation de notre Saint Père « le Pape Urbain et à la prière dudit Frère Bru-
' On croit que cette lettre d'Urbain II est du mois de septembre ioqo. — Voir aux Pièces justificatives ,n. 4.
2 Mabillon. Anna!. Bénédicte t. v. lib. lxvii. n. xcn. Gallia Cliristiana. t. 11. col. 107. — Bollandistes. Vita S. Brunonis. Voir aux Pièces justificatives, n.5.
— IOI —
« no, qui a encouragé les Frères dont il était Pri- « eur, à rentrer dans leur ancienne demeure, j'ai « remis, comme Abbé de la Chaise-Dieu, et du a consentement de nos Religieux, à Landuin, nomce mé supérieur par Maître Bruno avant son dé- « part, et aux autres Moines qui sont sous sa di- « rection, le don que nous avait fait le dit Bruno « dans notre Chapitre, en présence de Hugues, « Évêque de Grenoble, et de rassemblée Capitule laire, convoquée à ce sujet. J'ai laissé à eux « et à leurs successeurs le dit lieu de Charte treuse, pour en jouir selon leurs volontés et j'ai « fait cession de tous mes droits. Quant à Pacte, « nous ne l'avons pas rendu, n'ayant pu le trouver « dans nos archives. Si toutefois il se retrouve, « il leur appartient de droit.
« Fait en l'année de l'Incarnation de Notre-Sei- « gneur mxc le i5 des calendes d'octobre. Moi, Frère « Séguin, Abbé, signe cette Charte et y appose mon « sceau, en présence de l'Archevêque Hugues1. »
Landuin, qui avait été choisi comme Prieur, par Bruno lui-même, prit la direction des Solitaires, et parvint à réunir la plupart des Religieux qui, s'étant éloignés au moment du départ de leur père spirituel, n'étaient pas venus le retrouver à Rome. La Communauté avait repris ses saints exercices au i5 des Calendes d'octobre 1090'.
Bruno aurait été heureux d'accompagner ses dis-
' Hugues, d'abord Évêque de Die, puis Archevêque de Lyon, Légat du Saint-Siège.
- Dom Le Couheux. Ms. cit.
ciples et de revoir sa chère solitude, mais le devoir le retenait à Rome; il ne pouvait quitter le Souverain Pontife, au moment où le danger était le plus imminent. Quelques Religieux restèrent cependant à Rome près de leur vénérable Maître, et Urbain II, pour leur procurer une solitude plus grande et faciliter leurs exercices religieux, leur concéda l'église de Saint-Cyriaque, non loin des Thermes de l'Empereur Dioclétien1.
Rendus plus fervents par l'épreuve, les Chartreux reprirent, avec bonheur, possession de leur Désert, et ce sol aride, déjà arrosé de leurs sueurs, les revit pleurants de joie et de repentir. Toutefois, malgré le zèle de Landuin, malgré les nombreux novices qui venaient frapper à la porte du Monastère et demandaient à partager leurs veilles et leurs macérations, ces pieux Solitaires éprouvèrent bientôt de pénibles découragements. Il leur manquait la présence du maître expérimenté qui les avait initiés à la vie contemplative et aux douceurs de la solitude. Bruno, par ses lettres, ne cessait cependant de les exciter et de les animer à la plus ferme persévérance. Il les instruisait de toutes les pratiques de la vie solitaire, les éclairait dans leurs doutes, les consolait dans leurs peines, et s'efforçait, par ses conseils, de les enflammer de l'amour divin dont son cœur était tout embrasé. Ces saintes instructions ne purent néanmoins éloigner une violente tentation à laquelle les Solitaires de Chartreuse furent sur le point de succom-
•Bref du Pape Urbain II. Pièces justificatives, n. 6.
— io3 —
ber. Mais Dieu vint lui-même au secours de ses enfants de prédilection, les éclaira dans leurs perplexités et les affermit dans leur sainte vocation.
Suri us, dans son histoire de saint Bruno, rapporte que des personnes, suscitées sans doute par le démon à qui les nouveaux Solitaires causaient de vives alarmes, firent craindre aux habitants du Désert de Chartreuse de n'être pas dans la voie de Dieu, d'avoir adopté un genre de vie au dessus des forces humaines, de détruire leur santé et de se mettre, par là même, dans l'impossibilité de servir TÉglise. Ces mauvais conseils jetèrent les enfants de saint Bruno dans les perplexités et les doutes les plus pénibles. Le découragement s'était emparé de tous les cœurs, et les Solitaires se préparaient à quitter le Désert, lorsque saint Pierre leur apparut, sous la figure d'un vénérable vieillard. Il les consola, les encouragea et leur donna l'assurance que la Mère de Dieu les prendrait sous sa protection et obtiendrait pour eux la grâce de persévérer dans leur sainte vocation, si chaque jour, en dehors de l'Office canonial, ils récitaient en son honneur les Heures de son petit Office1 .
Frappés de cette vision céleste et dociles à la volonté de Dieu, les Chartreux se soumirent avec
1 Les Bollandistes remarquent avec raison que l'usage de dire le petit Office de la Sainte Vierge n'a pas commencé par les Chartreux, car il est prouvé par une Constitution de Grégoire II, en 71 5, que les Moines du Mont-Cassin avaient adopté cette pieuse pratique depuis plusieurs siècles. Saint Pierre Damien nous apprend que cet usage était ctabli dans plusieurs de ses Monastères.
bonheur à cette pieuse obligation qu'ils considérèrent comme un ordre du ciel. La joie succédant à la tristesse, ils redoublèrent de ferveur, et, sous la protection de leur puissante médiatrice, ils résolurent de continuer leur vie de prière, de pénitence, de sacrifice. Dans leur sainte ardeur, ils rirent vœu de demeurer jusqu'à la mortdans leur Désert, s'offrant au Seigneur comme victimes d'expiation pour les iniquités du monde. La récitation du petit Office de la Sainte Vierge est encore en vigueur dans l'Ordre.
Pendant que Landuin soutenait par ses vertus la petite colonie de Chartreuse, Bruno continuait à se dévouer à la cause du Souverain Pontife. En accompagnant Urbain II dans le royaume de Naples, il avait su, par sa douceur, ses vertus et ses sages conseils, se concilier l'affection des descendants du fameux Robert Guiscard, et surtout du duc Roger qui régnait sur cette partie de l'Italie. Il prit même un tel ascendant sur ce prince qu'il le décida à se proclamer hautement le défenseur de PEglise et de son souverain légitime. Plus tard, le noble duc offrit, dans ses états, l'hospitalité à Urbain II obligé de s'éloigner de Rome révoltée contre l'autorité pontificale.
Vers cette époque, Roger, d'accord avec le Pape, voulut faire élire notre saint Solitaire, Archevêque de Reggio. Ce siège était vacant depuis peu, par la mort d'Arnoul, son titulaire, 1090. Malgré les instances du Souverain Pontife et du noble duc, Bruno, dédaigneux des honneurs et des dignités, re-
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fusa énergique ment de consentir à son élection. Ce n'était pas un trône épiscopal qu'il fallait au vénérable fondateur des Chartreux; toutes les aspirations de son cœur le portaient vers la solitude; il ne demandait au Pape qu'une grâce : l'autorisation de retourner dans son humble cellule du Désert de Chartreuse. Ayant lieu de craindre qu'Urbain II et le comte Roger insistassent de nouveau pour lui faire accepter l'Archevêché de Reggio, il usa de son influence et parvint à faire nommer, à sa place, un de ses plus savants élèves de Reims, nommé Rangier, Religieux Bénédictin du Monastère de la Cava. Le nouvel Évêque, sous l'inspiration de Bruno, se dévoua entièrement à la défense de l'Église et du Siège apostolique, entra dans le conseil du Pape et plus tard fut élevé à la dignité de Cardinal1.
* Anonymus. De Institut. Cartus. Ordin., ex codice S. Remigii, ap. Labbe Biblioth. t. i, p. 63-}.. — Surius, op. cit. t. v, cap. xxn. — Petrus Sutor (Dora Pierre Le Couturier.) De vita cartusiana, cap. m. — Do m Blômenvenna, op. cit. p. 24. — Hist. littér. cit. t. ix, p. 241.
CHtATITTLE SIXIÈME.
RAPPORTS DE BRUNO ET DE ROGER COMTE DE CALABRE. — FON- DATION DE LA CHARTREUSE DE LA TOUR. CONFIRMATION