INFLUENCE DU SAINT ANACHORETE DANS LES CONCILES
— POLITIQUE DE BRUNO EN ITALIE. — VOYAGE D'URBAIN II EN FRANCE ET PREDICATION DE LA CROISADE. — BRUNO ET LE PRINCE ROGER DÉFENSEURS DE L'ÉGLISE ET DE LA PAPAUTÉ.
E conseiller d'Urbain II, fatigué de l'éclatante considération dont il était l'objet à la cour pontificale, humilié du prestige que sa vertu et sa science exerçaient autour de lui, nourrissait plus que jamais dans son cœur le profond désir de la solitude. Le monde lui pesait ; se cacher, fuir cette renommée brillante qu'il n'avait pas cherchée, était l'objet constant de ses pensées secrètes, de ses désirs. Toujours, Bruno avait conservé l'espérance de retourner dans
sa chère retraite du Dauphiné, et il aspirait après le moment où le Pape n'aurait plus besoin de ses services. Déjà plusieurs fois il avait fait connaître son désir à Urbain II, mais le Souverain Pontife, considérant surtout l'intérêt de la grande cause qu'il avait à défendre, ne pouvait se décider à se séparer de son conseiller et à lui permettre de s'éloigner de la ville de Rome. Après bien des instances de la part du pieux Solitaire, il l'autorisa, comme concession suprême, à se retirer , soit dans la campagne de Rome, soit dans quelque solitude du midi de l'Italie, pour y mener la vie anachorétique, si pure et si sainte, dont il avait posé les premiers fondements au Désert de Chartreuse. Dans la nouvelle résidence que Bruno devait se choisir , le Pape pourrait encore consulter son ancien maître, et l'appeler près de lui, si les circonstances l'exigeaient (1090).
A la nouvelle de la grâce qui lui était octroyée, Bruno fut rempli de la joie la plus vive. Dans son bonheur de quitter le monde, il s'écriait avec le prophète : « Seigneur, vous avez rompu mes liens, je vous sacrifierai une hostie de louange et j'invoquerai votre nom. Mon âme s'est sauvée, comme le passereau, du filet du chasseur: le filet s'est rompu et j'ai été délivré. » Sa joie aurait été entière, s'il lui avait été permis de rejoindre ses enfants dans l'âpre Désert des Alpes Dauphinoises, mais il devait humble soumission à la décision du Souverain Pontife. Il avait compris quel puissant mobile faisait agir Urbain II : son pieux désir devait
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s'effacer devant les graves intérêts de l'Église et du Siège pontifical.
Peu de temps après, Bruno fut envoyé par le Pape, dans le midi de l'Italie, pour régler des affaires importantes avec les princes normands qui régnaient sur cette contrée. C'était la main de Dieu qui conduisait son serviteur dans les régions où il devait fonder un nouveau Monastère. Roger, comte de Galabre, sachant que l'envoyé d'Urbain II avait l'intention de se retirer dans la solitude, lui offrit de grandes possessions pour le retenir dans ses états. Bruno, avec l'assentiment du Pape, se décida à accepter du comte de Calabre, un lieu solitaire situé au territoire délia Torre (de la Tour), dans le diocèse de Squillace. Roger, duc de la Pouille, frappé de la douce piété et de l'éminente sainteté de Bruno, avait aussi désiré le voir s'établir sur les terres de son duché. Il avait fait les plus vives instances auprès du vénérable Anachorète, mais celui-ci n'avait pas cru devoir accepter, parce que les lieux mis à sa disposition n'étaient ni assez solitaires, ni assez sauvages.
Reconnaissant des largesses dont le comblait le comte Roger, Bruno se retira en Galabre avec les disciples qui n'ayant pas voulu le quitter, habitaient avec lui la ville de Rome.
D'après la Charte de fondation de la nouvelle Chartreuse, en 1091,1e comte fait savoir, à tous présents et à venir, qu'il cède à Maître Bruno et à ses compagnons ainsi qu'à leurs successeurs, le désert entre les villes de Stylum et de l'Arène, plus une
lieue quarrée de terrain touchant à ce désert, avec les bois, les prés, les pâturages, les eaux, les moulins et tous les droits seigneuriaux. Il leur accorde de plus la faculté de disposer de tout, selon leur volonté, et fait défense à toutes personnes de quelque qualité qu'elles puissent être, de les troubler dans leurs possessions, pour quelque prétexte que ce soit, sous peine de payer une amende de cent livres d'or1.
Dans les préliminaires de la Charte, le comte de Calabre et de Sicile disait : « Nous voulons porter « à votre connaissance que, par la miséricorde de « Dieu, des hommes embrasés de zèle pour la « religion, Bruno et Lanvin sont venus avec quelce ques compagnons de leur Couvent de France, « dans notre terre de Calabre. Ayant méprisé toute tes les vanités du monde, ils se sont déterminés « à ne vivre que pour Dieu. Connaissant leurs « pieux désirs et voulant avoir part à leurs prières, « nous avons obtenu, avec beaucoup de peine, de « leur affection, qu'ils choisissent dans nos terres « un endroit convenable pour servir Dieu, selon « leurs désirs2. »
Cet acte de donation fut confirmé, par l'oncle du comte Roger. Le noble duc de la Pouille disait dans sa Charte de confirmation : « Bruno et Lanvin « sont venus avec leurs compagnons de France, « en Calabre. Ils sont embrasés d'un saint zèle
1 Surius. Vita S. Brunonis. Tromby. Storia cit. t. n,app. p. lxiv. Charte du Comte Roger. Pièces justificatives, n 7. ? Ihid.
(( et d'une admirable piété. Dieu a bien voulu les « conduire dans notre duché, mais ne trouvant pas « dans nos possessions un asile assez solitaire, Ro- « ger, comte de Calabre et de Sicile, les a reçus « dans ses terres1. »
Théodore, ÉvêquedeSquillace,et Rangier, Archevêque de Reggio, reconnurent cet établissement des Chartreux, en 1 091; et le Souverain Pontife, Urbain II, par une Bulle datée de la veille des ides d'octobre 1092, approuva, ratifia et confirma cette fondation. De plus, voulant contribuer, autant qu'il le pouvait, à cette œuvre sainte, il accorda aux nouveaux habitants de l'Ermitage de la Tour, plusieurs privilèges, entre autres de dépendre immédiatement du Souverain Pontife et de ne payer aucunes des dîmes accordées au Saint-Siège2.
La légende, plus dramatique et plus émouvante que l'histoire, rapporte ainsi la fondation de cette seconde Chartreuse : Bruno, désireux de trouver la solitude, et fatigué de la vie agitée qu'il menait à la cour du Souverain Pontife, s'était retiré, avec quelques français , ses disciples, dans un endroit désert de la Calabre, au milieu de grands bois, et y vivait inconnu des hommes, dans une grotte creusée par la nature, aux flancs d'une haute montagne. Un jour que le comte Roger, seigneur de ce domaine, chassait dans ces. parages, avec une suite nombreuse, ses chiens en ar-
1 Charte de confirmation. Pièces justificatives, n. 8. 2 Surius. Vita S. Brunonis. — Tromby, op. cit. t . 11. app. p. lxviii. — Bulle d'Urbain II. Pièces justificatives, n. 9.
rêt dans un fourré de bois semblèrent révéler, par des aboiements étranges et prolongés, qu'ils venaient de rencontrer une proie inaccoutumée.
Le comte se hâte , descend de cheval , entre dans le fourré et trouve la caverne où le bienheureux Bruno, agenouillé sur la terre, prie, les mains jointes et les yeux élevés vers le ciel. Plein d'étonnement, Roger aborde le vénérable Solitaire et s'informe du motif qui Ta amené dans ces lieux déserts. Bruno lui parle, avec un charme tellement ineffable des douceurs de la solitude et du bonheur de converser intimement avec Dieu, loin de la société des hommes, que le comte, dans sa joie et son ravissement, remercie le Seigneur de Tavoir jugé digne de posséder dans ses États, un homme dont les prières et les mérites doivent être pour son peuple et pour lui, une source abondante de bénédictions. Dans la pensée de retenir le serviteur de Dieu dans son domaine, le comte s'empresse de lui donner la terre qui environne son Ermitage, lui bâtit un Monastère et une église, demande ses conseils, se recommande à ses prières et le supplie de prendre la direction de sa conscience1.
Quoiqu'il en soit de la légende, le fait certain est que Bruno et le normand Lanvin, avec quelques Solitaires français, s'établirent, comme nous l'avons dit plus haut, au désert de la Tour, à la
1 Dom Blômenvenna, op. cit. — Bollandistes Acta SS. cit. — Dom Dorlande. Cronicon Ordinis Cartusiensis, libi-iJ, Cap. ni. .^r/U oju G
sollicitation du comte Roger leur libéral protecteur. Ce noble défenseur des droits du Saint-Siège venait souvent se recueillir dans cette solitude, mettait son bonheur à partager les saintes veilles des pieux Anachorètes, et s'empressait de combler Bruno et ses compagnons de nombreuses largesses. En 1093, il leur accorda une seconde Charte qui nous montre rétendue des concessions de territoire cédé au nouveau Monastère '.
Dans le Couvent élevé par le comte Roger, Bruno ne put retrouver cette solitude profonde du Désert de Chartreuse, où son âme s'élevait avec tant de délices vers son souverain Maître. Urbain II l'appelait souvent près de lui, comme son conseiller le plus intime, et le vénérable Solitaire était obligé d'abandonner sa cellule pour obéir à ses ordres'2. Pendant les absences de Bruno, la Communauté était confiée à la pieuse direction de Lanvin.
Sous l'impulsion du fondateur des Chartreux, le Pape Urbain poursuivait sa mission réparatrice, malgré les orages qui grondaient autour de lui. Dans les Conciles de Melfe, de Troïa dans
1 Tromby, op. cit. t. n, app. p. lxix. — Seconde Charte concédée par le comte Roger. Pièces justificatives, n.io.
2 De Montalembert, dans les Moines d'Occident, t. vu, p. 119, fait remarquer que les relations de saint Bruno avec Urbain II, ont fourni à Zurbaran un de ses plus beaux tableaux : le Pape et le saint, en costume du temps, sont représentés seuls et assis l'un en face de l'autre. Ce chef-d'œuvre, dit-il, du peintre monastique par excellence, a été transporté au nouveau musée de Séville.
la Pouille, et de Bénévent, il condamna la simonie et l'incontinence des clercs ; et toujours, Bruno était l'agent principal qui dirigeait, quoique d'une manière occulte, toutes les délibérations1. Ce fut dans le Concile de Bénévent que les nombreux Éveques et Abbés qui avaient répondu à l'invitation d'Urbain II , confirmèrent la sentence d'anathème portée contre Guibert, ancien Archevêque de Ravenne, et tous ses complices, pour neutraliser par leurs décrets, l'influence que cet antipape avait su prendre en Italie 2.
Le Pape, d'après les conseils de Bruno, prit sous sa protection la malheureuse épouse et les enfants de l'Empereur Henri IV. Le prince Conrad, ayant rompu tout rapport avec son indigne père, fit même alliance contre lui, avec le duc Welf et les autres défenseurs du Souverain Pontife ; tandis que les cités de Lombardie, Milan, Crémone, Lôdi et Plaisance signaient, pour vingt ans, une ligue défensive contre Henri IV. ■ La même année, Urbain II fit couronner Conrad qui s'était dévoué au service de la sainte cause, et par ce moyen enleva à Henri le prestige de la dignité impériale. Le Saint Père put alors rentrer à Rome abandonnée par l'antipape, et célébrer la fête de Noël dans la capitale du monde catholique,
1 « Ejus opéra usus in celebrandis conciliis. » Baronius, ad ann. io<)2, n. 12.
2 Cf. Bernold. ann. 1092 et sq. — Labbe, Concil. t. x, p. 4S4. — De Tracy, op. cit. p. Gi.
au milieu de ses enfants que le repentir ramenait, chaque jour, vers lui (1093) '.
Un peu plus d'un an après, Urbain II convoqua un Concile à Plaisance, le Ier mars 1095. Plusieurs auteurs pensent que saint Bruno assista aussi à ce Concile, où les Règles de la continence matrimoniale et cléricale furent proclamées par son influence2. « La continence, dit le comte de « Villeneuve-Flayosc, 3 hautement proclamée au « Concile de Plaisance, avait un type humain et « une céleste protection auxquels s'attachaient tou- « jours les regards du pieux fondateur de la Char- « treuse. La chasteté devait être placée sous le pa- « tronage de la pureté de la reine des anges. » Puis il ajoute : « Saint Bruno venait de contribuer « à rédiger la Préface des fêtes de Marie, qui « glorifie la virginale maternité du Sauveur , avec « cette élégance de langage et cette délicatesse « d'expression qui caractérisent l'éloquent docteur « de Reims. Le cénobite, toujours humble, cacha « sa plume sous le manteau du Pontife, qui fit dé- « créter, par le Concile, cette Préface comme un « hommage et un appui éclatants donnés désor- « mais aux lois religieuses de la continence4. »
1 Ruinart. Vie d'Urbain II, p. 1 38.
2 Cf. Zanotti, op. cit. — Tutin, prêtre Napolitain, dans son Essai, en latin, sur l'histoire des Chartreux. — Dom Trombv, Storia del Pa.triarcha S. Brunone.
3 Vie de Ste. Roseline, Chartreuse, p. 1 3o.
■'• Malgré ce qu'en dit cet auteur, et ce qu'en a écrit Tutin dans l'ouvrage que nous venons de citer, on doute que la Préface des fêtes de la Sainte Vierge ait été composée par saint Bruno. Les Bénédictins, auteurs de l'histoire litté-
Dans l'espace de cinq années, grâce à la prudence et à l'énergie de saint Bruno, l'Italie était transformée et la discipline ecclésiastique remise en vigueur. Ce fut alors qu'Urbain II jeta les yeux sur la France, et résolut de s'y rendre pour condamner l'incontinence des clercs, le libertinage de Philippe, roi de France, et les abus provenant des investitures laïques. A cet effet, il décida qu'un Concile s'ouvrirait à Clermont, en l'octave de la fête de saint Martin, le 18 Novembre 1095. Là, il comptait prêcher la croisade, lancer, contre l'Orient, les guerriers impatients du repos, perturbateurs incessants de l'ordre public, et délivrer le tombeau du Christ, en refoulant la barbarie musulmane.
Un historien de cette époque, Guibert de Nogent, écrivait : « Le Pape Urbain, noble fils de la « France, élève de Reims et de Cluny, prit l'ini- « tiative de la croisade, en donna le généreux ex- « emple et en alluma l'étincelle, en venant lui-mê- « me parmi nous en pèlerin. .Touché des humbles « prières de l'Empereur Alexis et plus encore des « périls de la chrétienté menacée par les incursions « journalières des Infidèles, il résolut de venir en « France faire appel à sa nation. C'est une vieille « tradition des Pontifes Romains de recourir aux
« Français dans leurs détresses C'est la na-
« tion qui s'est toujours montrée la plus dévouée
retire de la France, émettent l'opinion, dans la vie d'Urbain II, que la Préface de la Sainte Vierge est antérieure à saint Bruno, t. vin. p. 533 et sq. — Cf. Bollandistes, op. cit. n. 602.
« et la plus soumise envers le Bienheureux Pierre « et les décrets de Rome ; jamais, elle n'a voulu, « comme tant d'autres, s'armer contre Dieu, du « prétexte de la liberté1. »
Quel pénible contraste avec le temps présent ! Bruno, l'inspirateur de toutes ces grandes choses, n'accompagna pas le Souverain Pontife dans son voyage en France, et n'assista pas au Concile de Clermont. Le Pape, pour mettre à exécution le plan qu'il avait conçu, pouvait se trouver dans la nécessité de rester longtemps loin de Rome; il lui fallait donc, pendant son absence, un homme prudent et expérimenté pour veiller sur les entreprises de ses ennemis, maintenir les améliorations obtenues en Italie, et diriger les affaires de la chrétienté. Urbain choisit, pour remplir ce poste éminent, Bruno, son ami et son conseiller ordinaire.
« Saint Bruno et son royal ami le roi de Na- « pies, dit le comte de Villeneuve, offrirent, à l'heu- « reuse exécution de ce plan sage et hardi, toutes « les garanties désirables. La profonde sagesse du « fondateur de l'Ordre incorruptible éclate dans « cette combinaison. On voit comment se parta- « gèrent les rôles entre Urbain II et son ancien « maître, aussi modeste qu'habile. C'était Bruno « qui restait au foyer des difficultés, auprès du « du siège de l'autorité, à Rome, point de mire des « attaques souterraines de l'antipape Guibert et de « son méchant protecteur Henri IV. Bruno, l'ins- « pirateur de la croisade, restait éloigné de toute
'Guibert de Novig. Gesta Dei pcr Francos. lib. n. cap. i.
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« son élaboration apparente; à Bruno, le rôle caché « de la prudence et de la vigilance ; au Pape, la « mise en jeu de tout le prestige de sa suprême di- « gnité, en face du Roi de France, des Évêques et « des barons
« Pourquoi dans le brillant cortège venu d'Italie « avec le Pape, Bruno n'avait-il pas pris sa place ce, comme il l'avait eue à Plaisance, à Bénévent? « Pourquoi Bruno ne pouvait-il pas accompagner « son ami Rangier, venir embrasser ses chers ence fants de la Grande Chartreuse, son ami le prélat « de Grenoble ? Plus était grand le vide laissé en « Italie par les prélats venus à.Clermont, plus, au « delà des monts, la présence de saint Bruno était « nécessaire.
ce C'était Bruno qui, en combinant sagement tou- « te l'organisation du Concile de Clermont, con- « sentait à sacrifier ses plus naturelles et pieuses « affections pour remplacer, en Italie, à la fois l'ad- « ministration pontificale et celle des prélats. Le « dévoué et humble organisateur de la paix se-dé- « robait à l'ovation de la paix. Sa sagesse seule « suffisait pour rassurer en Italie, contre toutes les « éventualités fâcheuses de l'absence des grands « fonctionnaires de l'Eglise.
« Quel autre que Bruno était aussi capable de « suggérer des sages et prudentes combinaisons ? « Qui mieux que lui pouvait faire appuyer l'inté- « rim pontifical par les armes du prince normand « Roger, ami du saint Anachorète et défenseur « de l'Eglise ? On ne craignait ni l'antipape Gui-
« bert, ni les trames de l'Empereur. — Bruno et « Roger étaient là *.»
Saint Bruno a rendu, dans les conseils du Pape, de grands services à l'Eglise, Il a eu, près d'Urbain II, le rôle glorieux de saint Jérôme, près du Pape Damase; de saint Romuald, près de Benoit VIII; de saint Pierre Damien, près d'Etienne X; et d'Hugues de Cluny, près de l'illustre Grégoire VII. La plupart des historiens reconnaissent l'nfluence salutaire du fondateur des Chartreux, sur les événements de son époque; et dom Du Creux a pu dire avec raison: « que tous s'accordent à représenter « Bruno, comme un homme incomparable dont « Urbain connaissait tout le prix et dont il s'est « avantageusement servi pour pacifier l'Eglise, ré- « former les mœurs, épurer la doctrine, confondre « ses ennemis et faire triompher la vérité'2. »
1 Vie de Sainte Roseline, p. 132, 04.
2 Dom Du Creux, op. cit. p. 204.
CH^4TIT%E SETTIÈME
nouvelles largesses du comte roger. — consecration de l'église du monastère. — construction de la chartreuse DE SAINT-ÉTIENNE. — BRUNO BAPTISE LE FILS DU COMTE ROGER. — LANVIN TIENT L'ENFANT SUR LES FONTS BAPTISMAUX. — VERS COMPOSÉS A CE SUJET PAR UN RELIGIEUX DE LA CHARTREUSE. — SIEGE DE CAPOUE. — BRUNO APPARAIT EN SONGE AU COMTE. — LIBÉRALITÉS DE ROGER A CE SUJET. — LETTRE DE RAOUL-LE- VERD.
U milieu des événements politiques qui jetaient le trouble dans toute l'Italie, le Monastère de la Tour était devenu trop étroit pour contenir le nombre toujours croissant des prêtres et laïques qui, attirés par la réputation de vertu et de sainteté du conseiller d'Urbain II, quittaient le monde pour s'ensevelir dans la solitude et s'initier, sous la direction de Bruno, aux salutaires exercices de la pénitence et de la mortification.
Le i5 Août 1094, Archère, Archevêque de Palerme avait consacré l'Eglise de la Chartreuse de la Tour, sous le vocable de la Sainte Vierge et de saint Jean-Baptiste. Cette imposante cérémonie avait réuni au désert de Calabre le comte et sa cour, Tristan, Évêque de Tropéa, Augère, Évêque de Catane, Théodore, Évêque de Squillace, Godefroy Évêque de Mileto, et un grand nombre de seigneurs *.
Dans cette circonstance solennelle, le comte Roger avait fait de nouvelles largesses2; mais devant le pieux empressement qui amenait de si nombreux novices à la Chartreuse de la Tour, il résolut de construire un second Monastère. Cette nouvelle Maison, peu éloignée de l'ancien Couvent, prit le nom de Saint-Étienne in bosco ou de nemore, tandis que la Chartreuse de la Tour portait le nom de Sainte-Marie de Eremo.
Les Religieux qui, à cause de leur âge ou de leurs infirmités, ne pouvaient supporter les austérités qu'on pratiquait au Couvent de Sainte-Marie, étaient envoyés à celui de Saint-Étienne. La vie érémitique y était plus douce, tout en ayant toujours pour bases, la solitude, la prière et la méditation3. Cette nouvelle fondation avait été faite par le comte Roger, à l'occasion de la naissance du fils qu'il eut d'Adélaïde, marquise de Montferrat, sa femme en troisièmes noces. Cet enfant qui devait
1 Mabillon. Annal. Benedict., t. v. lib. 68. num. 112.
2 Charte de Roger, donnée à l'occasion de la consécration de l'église. Pièces justificatives, n. 11.
3 Morozzo. Theat. chronolog.,Ord. Cartes., p. 226.
ceindre un jour la couronne des Deux-Siciles, fut baptisé par saint Bruno lui-même, et eut pour parrain Lanvin, Recteur de la Chartreuse de Saint- Etienne1.
Un Religieux du Monastère de la Tour nous a laissé un pieux et poétique souvenir de cette cérémonie. Il écrivait :
Totus orbis lucet nobis.
Claro Natalitio Marchionis Militonis
Bonifacii Itali.
Neptis ornât, quem exornat
Uxor Adelasia Brutiorum Siculorum
Comitem Rogerium ; Et Northmannum venerandum
Donat fœtu femina Generosa, gloriosa,
Quem enixa peperit Nono mense, stant immensx
Laudes inde superis.
Avitum sensit, se prœsensit
Cornes ille filio.
Mense deno, qui terreno
Lœtus exiit pondère.
Melitensis fit immensis
Urbs antiqua gaudiis.
Immo cuncta stant injuncta
Lcetis et Trinacria.
Chorus lœtus ac discretus
Laeta ludit carmina,
1 Bollandistes. Acta SS. n.GiS.— Dom Le Coulteux. ^«mîtes Ord. Carlus., Ms. — Tromby, op. cit. — De Tracy, op. cit. p. 66.
Pro Lavacro divo sacro
Undae tum lustralis Cornes orat et exorat
Brunum Alemannicum ; Nam tenetur, ut ligetur
Illius devotio.
Accersitus, non invitus
Jubilosus advenit.
Baptizatur et lavatur
Sacro puer flumine.
Lanvinus est patrinus
Nobilis Northmanicus, Tumque sacro de lavacro
Olivo Bruno inungitur.
Sistunt bellum post puellum
Christo Deo supero.
Félix omen, tenet nomen
Puer hic Rogerius.
Canunt omnes, stant insomnes
Metris jubilantibus.
Ardet Forus, gaudet Thorus
Nimio prœ gaudio.
Melitensis nam ostensis
Gaudebat Ecclesia, Qui tapete eum abiete
Exornata cernitur ; Fronde viret, nemo silet,
Cuncti ludunt gaudiis.
Tum Urbanus, sed humanus
Jubilât natalibus, Hic secundus, totus mundus
Quem adorât protinus Christi sede cum mercede
Regni beatissimi.
Hic precatur, dum levatur,
Puerille Domino,
Salutarem atque parem
Vitam Christi cœlitem.
Ergo nato, sed renato
Christus régna puero Donet coeli, dono zeli
Simul, et justissimo Summo jugis laus frugis
Deo sit s£ecula.
Les deux Monastères de Sainte-Marie et de Saint- Etienne n'avaient qu'un supérieur unique. Bruno qui habitait Sainte-Marie, dirigeait la double Communauté avec l'aide de Lanvin, son ami et son confident. Celui-ci, chargé d'une manière spéciale du Couvent de Saint-Etienne, était par là même, considéré comme le second supérieur. C'est pourquoi le comte Roger crut devoir, pour éviter sans doute toute contestation, adresser les Chartes de donations à maître Bruno et à Lanvin.
L'influence des deux Solitaires s'étendait bien au delà des limites de leur Monastère . Malgré leur désir de vivre isolés du monde, ils étaient souvent appelés à s'occuper des affaires ecclésiastiques de la Calabre. Roger leur demandait conseil dans toutes les circonstances graves, et le clergé venait près d'eux chercher des inspirations pour la sanctification des âmes qui lui étaient confiées. A la vacance du siège épiscopal de Squillace, après la mort de l'Évêque Théodore, nous les voyons désigner le sujet qui leur paraissait le plus digne. L'acte de nomination de Jean de Nicéphore, chanoine et doyen de l'église de Mileto, relate que l'élection avait été faite d'après les con-
seils de Bruno et de Lanvin. « D. Brunonis et fratris nostri Lanvini , eremitarum, viromm sanctorum consiliis{. »
Le nouvel Évêque de Squillace ne tarda pas à ratifier tous les privilèges , immunités et droits accordés à Bruno et à ses successeurs ; et comme suprême sanction, Urbain II, pendant son séjour à Salerne, donna son assentiment à tout ce qui avait été fait, et adressa à Bruno et à Lanvin, une Bulle par laquelle il confirmait toutes les donations du comte Roger et les concessions de Jean de Nicéphore, 1098 2.
Vers la même époque, le comte Roger, à la tête d'une nombreuse armée, vint mettre le siège devant l'importante ville de Capoue, pour la faire rentrer dans l'obéissance et forcer les habitants à reconnaître leur prince légitime Richard de Verse, son parent. Le Pape Urbain se trouvait dans le camp du prince, quand un fait étrange mit le comble à la bienveillance du comte pour les Chartreux; en leur accordant ses bienfaits, Roger voulait montrer sa reconnaissance au Seigneur qui, par l'entremise de son serviteur Bruno, l'avait miraculeusement sauvé d'un grand péril. Voici le fait, tel qu'il est rapporté, par le comte de Calabre et de Sicile lui-même, dans une Charte authentique accordée aux Chartreux, à la date du 2 août 10993.
1 Ap. Boll. Vita S. Brunonis. vi octob.
2 Ibid. — Tromby, op. cit., t. 11, app. p. lxxxi. — Pièces justificatives, n. 12.
3 Mabillon. Annal. Benedict.,\\h. lxviii. n. cxn. — Charte du comte Roger. Pièces justificatives, n.i3.
« J'assiégeais Capoue et j'avais confié la garde du camp à un grec nommé Sergius qui commandait deux cents hommes de sa nation. Ce misérable, cédant à des instigations sataniques, avait promis moyennant une somme considérable, de me livrer ainsi que mon armée, au prince de Capoue. La nuit fixée pour cette trahison était arrivée, le prince de Capoue et ses soldats en armes attendaient le signal. Je m'étais cependant endormi, depuis quelque temps, d'un profond sommeil, lorsqu'un vieillard d'un aspect vénérable m'apparut tout à coup; ses habits étaient déchirés, ses yeux inondés de larmes. Je lui demandai qu'elle était la cause de sa douleur, mais les larmes continuaient à inonder son visage. Enfin, sur ma demande réitérée, il me dit: Je pleure sur les âmes des chrétiens et sur toi-même; cependant lève-toi sur-le-champ, prends tes armes et, .peut-être, Dieu te sauvera-t-il, ainsi que tes soldats. Pendant que j'entendais ces paroles, il me semblait reconnaître les traits de mon vénérable père Bruno. Je m'éveille aussitôt, épouvanté et terrifié par cette vision, et prenant mon armure, je crie à mes soldats de s'armer et de monter à cheval; je voulais savoir si cette vision n'était qu'un vain songe.
« A ce bruit et au fracas des armes, Sergius et ses complices prennent la fuite dans la direction de Capoue, espérant trouver un refuge dans cette ville. Mes soldats font prisonniers cent soixante-deux des grecs que Sergius commandait, et c'est par leurs aveux que j'apprends la réalité du complot et la vérité de la vision. Le vingt-neuf juillet, après avoir
pris Capoue, je revins à Squillace où je fus malade, pendant quinze jours. Le vénérable Bruno, avec quatre de ses frères, vint me visiter au milieu de mes souffrances et me consoler par de saintes et pieuses paroles. Je lui racontai ma vision et lui exprimai ma reconnaissance de ce que, pendant mon absence, il ne m'avait pas oublié dans ses prières. Il me répartit humblement que ce n'était pas lui que j'avais vu, mais l'ange du Seigneur, chargé de protéger les princes au jour du combat.
« Je le priai alors d'accepter d'amples revenus sur ma terre de Squillace, mais il refusa, en me disant qu'il avait quitté la maison de son père et la mienne où il avait tenu le premier rang, afin de pouvoir servir Dieu avec une âme entièrement dégagée des biens de la terre. A peine ai-je pu obtenir qu'il acceptât de moi un modique présent; mais je lui donnai, pour lui et pour ses successeurs, la jouissance, à perpétuité et sans aucune redevance, des revenus du Monastère de Saint-Jacques de Montauro et beaucoup d'autres biens, avec de nombreux privilèges dont les lettres ont été expédiées à cet effet l. »
Quelques années auparavant, le comte Roger avait donné, à la Chartreuse de Calabre, les revenus
1 Sur la vision du comte Roger, Cf. Hercules Maria Zanotti, op. cit. cap. xxvn, p. i3o. — Baronius. Annal, ecclesiast., ad an. 1097, n. xiv. — Surius. Act. SS. t. v. — Petrus Sutor. De vita Cartus\ lib.i, tract, v, cap. m. — Pagius. Critic. in Baron, ad an. 1097, n. vin — Bollandistes. Acta SS. n. 635 et sq.
du Monastère de Sainte-Marie d'Arsaphia1, en 1094, de Saint-Nicolas, en 1096; et de plus il avait cédé aux Chartreux ses droits seigneuriaux sur un certain nombre de familles dont les représentants devinrent hommes liges du Couvent 2. Après la prise de Capoue, le noble comte condamna aussi à devenir vassaux de l'Ermitage de la Touf cent douze familles dont les chefs, entrés dans la conspiration de Sergius, auraient été condamnés à mort sans la prière et la médiation toute puissante de Bruno3.
Depuis quelque temps, le vénérable patriarche des Chartreux avait obtenu du Pape, de ne plus quitter sa solitude. Tout en Dieu, il passait sa vie dans la prière et la méditation, heureux de ne plus être troublé dans ses conversations intimes avec le divin Maître, par les préoccupations incessantes des affaires de la chrétienté. Au milieu des fatiguçs et des soucis inhérents à la position qu'il occupait près du Souverain Pontife, son corps s'était affaibli et tombait en langueur, d'autant plus qu'il continuait, même au palais pontifical, ses jeûnes et ses macérations. Le repos était devenu pour lui une nécessité absolue, mais qu'importait à Bruno l'épuisement du corps, ce qu'il désirait c'était le cal-
' Boll. Acta cit. n. 583 et 670. Mabillon. Annal. Bénédicte t. v, lib, 68. num, 1 12.
2 Les Chartes de ces dernières concessions faites au Monastère Sainte-Marie sont relatées dans Tromby. Storia cit. t. 11. app. p. lxxiv. lxxvi. lxxvii. — Cf. Camille Tutin, Prospect. Hist. S. Ord. Cartus., p. g.
3 Charte du comte Roger qui confirme la donation faite, à cette occasion, à Bruno et à ses successeurs. Pièces justificatives, n. 14.
me de l'âme. Ce fut donc pour le pieux Anachorète un bonheur ineffable de se retrouver dans sa cellule solitaire, au milieu des nombreux disciples qu'il était appelé à diriger dans la voie de la perfection.
Dans la paix du cloître, son âme semblait se dilater ; sa pensée pouvait se reporter, avec sollicitude, vers ceux qu'il avait aimés dans le monde, et, dans son cœur, il savait trouver de touchants accents pour leur rappeler la nécessité de penser à leur salut éternel. Une de ses lettres est parvenue jusqu'à nous. Écrite du fond de la solitude de Calabre, à Raould Le-Verd, elle nous dépeint, d'une manière si frappante, les nobles sentiments, la belle âme et l'exquise sensibilité du vénérable fondateur des Chartreux, que nous ne pouvons la passer sous silence, d'autant plus qu'elle est à peu près la seule que nos vieilles chroniques nous aient conservée.
« Au Vénérable seigneur Raould, Prévôt de «( Reims, pour observer les lois d'une sincère chance té, salut de la part de Bruno.
« La fidélité d'une vieille amitié est d'autant plus « admirable et plus digne de louange en vous, « qu'elle est plus rare parmi les hommes. Bien « que nous soyons séparés par une grande distance « et par un espace de temps plus grand encore, « rien cependant n'a pu effacer de votre âme les « sentiments d'affection pour votre ami. Vous « nous en avez donné des preuves, non seulece ment par vos lettres si douces et si amicales, mais « encore par les nombreux services que vous
« avez rendus, à cause de nous, à notre Frère Ber- « nard, et par d'autres bienfaits que nous ne « rapportons pas ici. Nous vous adressons à ce su- « jet le témoignage d'une reconnaissance qui pour « ne pas être à la hauteur de vos bienfaits n'en est a pas moins sincère. Nous vous avons écrit, il y a « quelque temps, par un voyageur qui s'est mon- « tré assez fidèle dans d'autres messages ; mais « depuis nous ne l'avons pas revu. Cette fois, nous « avons jugé à propos de vous envoyer un de nos « Frères qui, pour satisfaire votre sollicitude ence vers nous, complétera de vive voix, pour ce qui « nous concerne, les explications que la plume ne « peut rendre que d'une manière incomplète.
« Nous désirons répondre au tendre intérêt que « vous nous témoignez, afin de ne pas être soup- « çonné d'y être insensible. Nous vous faisons donc « savoir, ce qui sans doute vous sera agréable, que « nous n'avons rien à désirer sous le rapport du « corps. Plût à Dieu qu'il en fût de même pour « l'àme. Quant à ce qui regarde le temporel, tout « va au gré de nos vœux. Nous supplions la divi- « ne Providence d'étendre sur nous sa main miséri- « cordicuse, pour guérir nos infirmités morales et « rassasier notre ardeur pour les biens spirituels.
« Nous sommes fixés sur les frontières de la Ca- « labre, dans un désert situé à une assez grande « distance de toute habitation humaine, et là nous « vivons en communauté avec plusieurs Religieux, « nos frères. Quelques-uns sont remarquables par « leur savoir, et tous, dans leur saintes veilles,
« attendent l'arrivée du divin Maître, afin d'être « prêts à lui ouvrir, lorsqu'il frappera à leur por- « te. Comment pourrons-nous vous dépeindre no- « tre solitude, avec sa position riante, son air doux « et pur? La plaine spacieuse et agréable qui l'en- « toure, s'étend au milieu d'une vaste enceinte de « montagnes, elle est couverte de verdoyants pâtu- « rages et de prairies émaillées de fleurs. Comment « vous décrire la perspective enchantée des collines « s'élevant en pente douce, les unes sur les autres ; « les profonds vallons tous couverts de frais om- « bragesoù se réunissent les eaux des fontaines etdes « ruisseaux qui sillonnent la campagne ; les jardins « qui jamais ne sont brûlés par les ardeurs du so- « leil ; les arbres qui portent en abondance des « fruits si beaux, si variés? Il y a certainement pour « le sage, des plaisirs plus agréables et plus solides « tout à la fois, parce qu'ils sont tout divins. Re- « connaissons cependant que ces admirables specta- « clés de la nature reposent et raniment l'esprit qui, « dans sa faiblesse, est fatigué par l'observance d'u- « ne discipline sévère et par de fréquents exercices « spirituels. Si l'arc est toujours tendu, il finit par « se relâcher et devient moins propre à remplir son « office.
« Quant aux avantages et aux douceurs que pro- « curent la solitude et le silence du désert, ceux « qui en ont l'expérience en connaissent seuls tout « le prix. C'est là que des hommes, aux nobles sen- « timents, peuvent à loisir se replier dans leur in- « térieur, habiter avec eux-mêmes, cultiver sans
« relâche les germes de toutes les vertus et avoir « quelque avant-goût de ces fruits dont on ne se « rassasie pleinement qu'au paradis. C'est là qu'on « contemple le divin époux, de ce regard serein « qui va jusqu'à son cœur. Là on travaille dans des « loisirs occupés. Là on se repose dans une acti- « vite qui n'a ni agitation, ni trouble. Là Dieu « récompense les travaux de ses athlètes par cette « paix que le monde ignore et par la joie dans l'Es- « prit-Saint. Là on trouve cette belle Rachel plus « aimée de Jacob que Lia, bien que Lia soit plus « féconde, — nous entendons la vie contemplative qui « compte moins de partisans et de sectateurs que la « vie active, — mais dont les fils Joseph et Benja- « min sont préférés par Jacob à tous les autres frè- « res. Là encore est cette meilleure part que Marie « a choisie et qui ne lui sera pas enlevée. Là est « la belle Sunamite préférée à toutes les filles d'Is- « raël. Plut au ciel, frère chéri, que cet amour « de Dieu dans la solitude pût vous réchauffer de « ses chastes ardeurs ! Si une fois votre âme en « était éprise, bientôt la gloire du monde, cette « captivante et douce séductrice, vous paraîtrait « bien vile ; vous rejetteriez comme un fardeau in- « commode ces richesses dont la possession pèse « toujours sur le cœur; vous sentiriez en vous le « dégoût de ces jouissances qui sont à la fois nui- « sibles à l'âme et au corps.
« Que pensez-vous faire, frère bien-aimé, sinon « vous rendre aux conseils divins, vous rendre à « la vérité qui ne peut pas tromper. N'est-ce pas
« un labeur par trop ingrat et par trop stérile que « d'être sans cesse travaillé par la concupiscence, « les soucis, les anxiétés, la crainte et la douleur ? « Quel fardeau plus lourd que de se voir toujours « obligé, au mépris de ce que Ton doit à Dieu et « à soi-même, de faire descendre son esprit des « hauteurs pour lesquelles il a été créé, et de l'ace baisser du côté de ce monde si infime ! Croyez- « en notre expérience, laissez tous les embarras « et toutes les misères du temps présent, fuyez la « tempête du siècle et venez chercher dans le port « un abri où vous trouverez le repos et la sécu- « rite. Vous savez ce que dit la Sagesse incréée : — « Si quelqu'un ne renonce à tout ce qu'il poste sède, il ne peut être mon disciple. — N'estce il pas beau, utile, doux de se mettre, sous la « discipline du Saint-Esprit, à l'école de la sa- « gesse pour y acquérir la divine philosophie , « qui seule peut donner la béatitude ?
« Réfléchissez sérieusement à ces considérations. « Si les invitations de l'amour ne suffisent pas, « si la grandeur de la récompense , impuissante « à vous stimuler, vous laisse froid et insensible, « que du moins la nécessité et la crainte du châ- « timent vous déterminent. Vous savez, en effet, « que vous êtes lié par une promesse, vous savez « combien il est puissant et terrible, celui auquel « vous vous êtes voué librement, auquel il n'est « ni permis, ni avantageux de mentir. Ce n'est pas « sans éprouver bientôt les effets de sa vengeance « qu'on se rit de lui.
« Vous souvient-il de notre vœu d'autrefois, :< lorsque ayant eu avec vous et Fulcius un entretien sur les faux plaisirs, sur les richesses périssables de la terre, ainsi que sur les délices de la gloire éternelle, nous avons promis et voué au Saint-Esprit, sous l'inspiration de l'amour dont nos cœurs étaient 'enflammés, d'abandonner le plus tôt possible les biens fugitifs du siècle, de poursuivre les biens éternels et de revêtir l'habit monastique. Vœu que nous aurions exécuté sans retard, si Fulcius n'eût pas fait le voyage de Rome, et si nous n'eussions pas attendu son retour.
« Que vous reste-t-il donc à faire, si ce n'est de vous acquitter des engagements que vous avez contractés, afin de ne pas encourir, par un si long retard, la colère du Tout-Puissant et de ne pas vous exposera des tourments affreux? Quel homme laisserait impuni un inférieur qui ne voudrait pas remplir ses promesses, surtout si cet inférieur comprenait toute la valeur de la promesse qu'il a faite ? Si vous ne voulez pas nous croire, croyez du moins le prophète, ou si vous aimez mieux, croyez l' Esprit-Saint qui lui a inspiré ces paroles : — Faites des vœux à votre Dieu et soyez-y fidèles, vous tous qui apportez des présents dans cette enceinte. — Pourquoi le Saint-Esprit vous dit-il ces paroles, sinon pour vous presser d'accomplir le vœu que vous avez formé ? Pourquoi vous pèse-t-il de prendre un parti qui, loin de vous faire perdre vos biens ou seulement de les
« diminuer, est pour vous un profit et un gain « plus grand que pour celui envers lequel vous « vous acquitterez ? C'est pourquoi ne vous laissez « pas retenir par des richesses fallacieuses qui ne « pourraient vous sauver de l'indigence éternelle. « Ne vous laissez pas arrêter par votre dignité de « Prévôt, qui entraîne pour votre âme une pé- « rilleuse responsabilité. Il serait aussi odieux « qu'injuste de détourner, à votre profit, des biens « dont vous êtes l'administrateur et non le pro- « priétaire. Que si, désireux de l'éclat de la gloi- « re, vous voulez conserver un nombreux domes- « tique, faut-il, si les biens patrimoniaux que « vous possédez ne suffisent pas, faut-il, sousquel- « que prétexte que ce soit, enlever aux uns pour « donner aux autres ?
« Suivez notre conseil, ne vous dispensez pas « de l'accomplissement de votre vœu, par le mo- « tif que votre Archevêque a besoin de votre ex- « périence, qu'il a confiance en vos avis et qu'il « s'appuie sur vos décisions. Il n'est pas toujours « facile de ne donner que d'utiles et prudents con- « seils. Plaise à Dieu que vous ne méprisiez pas « les avertissements d'un ami, que vous ne fermiez « pas l'oreille aux paroles de l'Esprit-Saint ! Fasse « le ciel, bien cher ami, que vous mettiez un terce me à notre longue attente, aux inquiétudes et à « la crainte que nous donne l'affaire de votre salut ! « S'il arrivait, ce qu'à Dieu ne plaise, que vous « vinssiez à quitter la vie avant de vous acquitter « de la dette de votre vœu, nous serions minés
« par une tristesse continuelle, sans qu'aucun « rayon d'espérance puisse nous consoler. C'est « pourquoi nous vous supplions et nous vous « conjurons de venir jusqu'à nous, en faisant un « pèlerinage à Saint-Nicolas, afin de voir et celui « que vous aimez d'une manière particulière et la « situation de nos affaires ; et aussi afin que nous « puissions de vive voix traiter ensemble tout ce « qui concerne votre utilité personnelle et le bien « public. Nous avons la confiance que vous ne « regretterez pas d'avoir entrepris un si long et « si pénible voyage.
« Nous avons excédé les bornes ordinaires d'une « lettre, mais ne pouvant jouir de votre présence, « nous avons voulu, en vous écrivant, rester par « la pensée plus longtemps avec vous. Nous sou- « haitons ardemment, bien cher frère, que vous « ayez longue vie et inaltérable santé, vous sou- « venant de nos avis et n'oubliant pas votre vœu. « Faites-nous parvenir, nous vous en prions, la « vie de saint Rémi que l'on ne trouve nulle « part dans nos contrées. Adieu1. »
Cette lettre si touchante, si persuasive fit, sans doute, une vive impression sur le prévôt de l'Eglise de Reims, et si Raould ne vint pas retrouver son ami au désert de la Tour, du moins il se fit Moine à l'Abbaye de Saint- Rémi. Après avoir passé quelques années dans la vie monastique, cet
1 Epistola ad Radulphum Viridem, ap. Mabillon. Annal. Benedict.^x. v, lib. lxviii, n. cxn. — Id. ap. Petrum Sutor. De Vita Cartus., lib. n, Tract, m. cap. vu.
ami privilégié de saint Bruno fat appelé au siège archiépiscopal de Reims ; son sacre eut lieu en ii 08, sept ans après la mort du patriarche des Chartreux1.
1 Voyage littéraire des Bénédictins de la Congrégation de Saint-Maur. t. n, p. 83.
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