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EN FRANCE ET PRÉDICATION DE LA CROISADE. BRUNO

ET LE PRINCE ROGER DÉFENSEURS DE l'ÉGLISE ET DE LA PAPAUTÉ.

E conseiller d'Urbain II, fatigué de Téclatante considération dont il était l'objet à la cour pontificale, humilié du prestige que sa vertu et sa science exerçaient autour de lui, nourrissait plus que jamais dans son cœur le profond désir de la solitude. Le monde lui pesait ; se cacher, fuir cette renommée brillante qu'il n'avait pas cherchée, était l'objet constant de ses pensées secrètes, de ses désirs. Toujours, Bruno avait conservé Tespérance de retourner dans

sa chère retraite du Dauphiné, et il aspirait après le moment où le Pape n'aurait plus besoin de ses services. Déjà plusieurs fois il avait fait connaître son désir à Urbain II, mais le Souverain Pontife, considérant surtout l'intérêt de la grande cause qu'il avait à défendre, ne pouvait se décider à se séparer de son conseiller et à lui permettre de s'éloigner de la ville de Rome. Après bien des instances de la part du pieux Solitaire, il l'autorisa, comme concession suprême, à se retirer, soit dans la campagne de Rome, soit dans quelque solitude du midi de l'Italie, pour y mener la vie anachorétique, si pure et si sainte, dont il avait posé les premiers fondements au Désert de Chartreuse. Dans la nouvelle résidence que Bruno devait se choisir , le Pape pourrait encore consulter son ancien maître, et l'appeler près de lui, si les circonstances l'exigeaient (1090).

A la nouvelle de la grâce qui lui était octroyée, Bruno fut rempli de la joie la plus vive. Dans son bonheur dé quitter le monde, il s'écriait avec le prophète : « Seigneur, vous avez rompu mes liens, je vous sacrifierai une hostie de louange et j'invoquerai votre nom. Mon âme s'est sauvée, comme le passereau, du filet du chasseur: le filet s'est rompu et j'ai été délivré. » Sa joie aurait été entière, s'il lui avait été permis de rejoindre ses enfants dans l'âpre Désert des Alpes Dauphinoises, mais il devait humble soumission à la décision du Souverain Pontife. Il avait compris quel puissant mobile faisait agir Urbain II : son pieux désir devait

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s'effacer devant les graves intérêts de l'Église et du Siège pontifical.

Peu de temps après, Bruno fut envoyé par le Pape, dans le midi de l'Italie, pour régler des affaires importantes avec les princes normands qui régnaient sur cette contrée. C'était la main de Dieu qui conduisait son serviteur dans les régions oià il devait fonder un nouveau Monastère, Roger, comte de Calabre, sachant que l'envoyé d'Urbain II avait l'intention de se retirer dans la solitude, lui offrit de grandes possessions pour le retenir dans ses états. Bruno, avec l'assentiment du Pape, se décida à accepter du comte de Calabre, un lieu solitaire situé au territoire délia Torre (de la Tour), dans le diocèse de Squillace. Roger, duc de la Pouille, frappé de la douce piété et de l'éminente sainteté de Bruno, avait aussi désiré le voir s'établir sur les terres de son duché. Il avait fait les plus vives instances auprès du vénérable Anachorète, mais celui-ci n'avait pas cru devoir accepter, parce que les lieux mis à sa disposition n'étaient ni assez solitaires, ni assez sauvages.

Reconnaissant des largesses dont le comblait le comte Roger, Bruno se retira en Calabre avec les disciples qui n'ayant pas voulu le quitter, habitaient avec lui la ville de Rome.

D'après la Charte de fondation de la nouvelle Chartreuse, en 1091,1e comte fait savoir, à tous présents et à venir, qu'il cède à Maître Bruno et à ses compagnons ainsi qu'à leurs successeurs, le désert entre les villes de Stylum et de l'Arène, plus une

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lieue quarrée de terrain touchant à ce désert, avec les bois, les prés, les pâturages, les eaux, les moulins et tous les droits seigneuriaux. Il leur accorde de plus la faculté de disposer de tout, selon leur volonté, et fait défense à toutes personnes de quelque qualité qu'elles puissent être, de les troubler dans leurs possessions, pour quelque prétexte que ce soit, sous peine de payer une amende de cent livres d'or^

Dans les préliminaires de la Charte, le comte de Calabre et de Sicile disait : « Nous voulons porter « à votre connaissance que, par la miséricorde de « Dieu, des hommes embrasés de zèle pour la « religion, Bruno et Lanvin sont venus avec quelce ques compagnons de leur Couvent de France, « dans notre terre de Calabre. Ayant méprisé tou- « tes les vanités du monde, ils se sont déterminés « à ne vivre que pour Dieu. Connaissant leurs « pieux désirs et voulant avoir part à leurs prières, ce nous avons obtenu, avec beaucoup de peine, de « leur affection, qu'ils choisissent dans nos terres « un endroit convenable pour servir Dieu, selon ce leurs désirs 2. »

Cet acte de donation fut confirmé, par l'oncle du comte Roger. Le noble duc de la Fouille disait dans sa Charte de confirmation : « Bruno et Lanvin ce sont venus avec leurs compagnons de France, ce en Calabre. Ils sont embrasés d'un saint zèle

^ Surius. Vita S. Briinonis. Tromby. Sforf^cit. t. n, app. p. Lxiv. Charte du Comte Roger. Pièces justificatives, n 7.

2 Ibid.

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ce et d'une admirable piété. Dieu a bien voulu les « conduire dans notre duché, mais ne trouvant pas « dans nos possessions un asile assez solitaire, Ro- « ger, comte de Calabre et de Sicile, les a reçus (c dans ses terres^. »

Théodore, Évêque de Squillace, et Rangier, Archevêque de Reggio, reconnurent cet établissement des Chartreux, en 1 09 1 ; et le Souverain Pontife, Urbain II, par une Bulle datée de la veille des ides d'octobre 1092, approuva, ratifia et confirma cette fondation. De plus, voulant contribuer, autant qu'il le pouvait, à cette œuvre sainte, il accorda aux nouveaux habitants de l'Ermitage de la Tour, plusieurs privilèges, entre autres de dépendre immédiatement du Souverain Pontife et de ne payer aucunes des dîmes accordées au Saint-Siège-.

La légende, plus dramatique et plus émouvante que l'histoire, rapporte ainsi la fondation de cette seconde Chartreuse : Bruno^ désireux de trouver la solitude, et fatigué de la vie agitée qu'il menait à la cour du Souverain Pontife, s'était retiré, avec quelques français , ses disciples, dans un endroit désert de la Calabre, au milieu de grands bois, et y vivait inconnu des hommes, dans une grotte creusée par la nature, aux flancs d'une haute montagne. Un jour que le comte Roger, seigneur de ce domaine, chassait dans ces parages, avec une suite nombreuse, ses chiens en ar-

^ Charte de confirmation. Pièces justificatives, n. 8. 2 Surius. Vita S. Briinonis. — Tromby, op. cit. t . 11. app. p. Lxviii. — Bulle d'Urbain II. Pièces justificatives, n. 9.

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