R. P. DOM BRUNO II
RUNO d'Affringues naquit à Saint-Omer, en Tannée i55o, d'une noble et pieuse famille. Après avoir terminé ses études avec succès, il se fit recevoir docteur en droit, étudia la théologie et embrassa la carrière ecclésiastique. Il obtint bientôt un canonicat dans l'Église de Carpentras et y prononça le panégyrique du Pape Grégoire XIII. Un brillant avenir se présentait devant lui ; l'Évêque de Carpentras l'avait nommé son Vicaire Général, et il avait droit, à cause de ses talents, d'aspirer aux honneurs, lorsque, pour répondre à l'appel de Dieu, il abandonna toutes ses dignités et vint chercher le repos et le bonheur dans l'affreux désert de Chartreuse, Son Évêque, Jacques Sacrati, qui avait la plus grande estime pour lui, le présenta luimême au Révérend Père Dom Jérôme Marchand.
Dans une conversation particulière avec ce pieux Général, l'Évêque de Carpentras lui dit : « Mon Père, le Postulant que je vous amène sera un jour votre successeur. » Cette prédiction ne tarda pas à se réaliser.
^ Dom Pétréius, Annot. cit. — Morozzo, Theatrum cit. p. 3i. — Carte des Généraux, de 1649. — ^^ Tracy, op. cit. p. 281. — La Grande Chartreuse par un Chartreux, p. 12g.
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En lôgr, Dom Bruno d'Affringues lit Profession; dans cette circonstance solennelle, il changea son nom de Charles pour prendre celui de Bruno, en souvenir de l'illustre fondateur de la famille monastique dans laquelle il venait d'entrer. Deux ans plus tard, nous le voyons assister au Chapitre. Général comme Scribe du Révérend Père. En 1594, il fut nommé Prieur de la Chartreuse d'Avignon. Sous sa sage direction, la discipline refleurit dans ce grand Monastère, et les ReHgieux étaient heureux de posséder un supérieur aussi éminent par sa sainteté et sa science, mais ils n'eurent pas la consolation de le conserver longtemps.
Les quelques années passées par Dom Bruno à la Grande Chartreuse avaient permis aux Religieux de ce Monastère d'apprécier son mérite ; à la mort de Jean Michel de Vesly, ils l'élurent Général, le 4 février 1600. Entièrement dévoué aux intérêts des Maisons de TOrdre, le nouveau Général s'occupa de tout, se rendit compte de tout et entra dans les plus petits détails. Accessible à tous, indulgent et ferme à la fois, il sut faire aimer et respecter son autorité. « Quoy qu'il fust fort rigide à soy-mesme, — dit un auteur contemporain, — c'estoit merveille combien il estoit indulgent à ses sujets : il avoit pour soy un cœur de juge, et de mère pour eux, les traittant comme ses enfans treschers et ses frères tres-aimez, avec une mansuétude vraiment colombine qui paraissoit en toutes ses actions et reluisoit particulièrement en ses yeux et son visage. »
En toutes choses, Dom Bruno d'Affringues donnait Texemple à ses frères et s'astreignait aux moindres observances imposées par les Statuts, mais il n'autorisait aucun de ses Religieux à aller au delà de la Règle, et les arrêtait dans leur ferveur immodérée ou indiscrète. L'auteur, que nous venons de citer, nous apprend que ce Général « n'eust pas voulu faire la moindre austérité, plus que celles qui estoient portées par les Constitutions de l'Ordre scachant quel préjudice son exemple ap-
porteroit à ses inférieurs, s'il ne se tenoit en ceste juste assiette, se rendant tout à tous pour les gaigner et les conserver à Jésus-Christ. En quoy il observoit et selon la lettre et plus encor selon l'esprit, ceste belle leçon que le prince des Apostres fait aux Pasteurs : « Paissez le troupeau qui vous est commis, non par contrainte, mais franchement et selon Dieu, non pour votre advantage, non comme seigneuriant, mais comme estant de bon cœur le modèle de vos ouailles. »
Les nouvelles et nombreuses occupations de sa charge n'empêchaient pas Dom Bruno de trouver du temps pour l'étude ; aux heures de hberté, il aimait à s'occuper de littérature et de science : car il joignait aux vertus du vrai Religieux, la plus vaste érudition. « Il estoit scavant, nous dit Moréri, dans la jurisprudence civile et canonique, dans les belles-lettres, dans Thistoire ecclésiastique et dans les langues. » La bibliothèque de Grenoble a conservé, en quatre volumes in-quarto manuscrits, les c( Lettres et discours latins et français
de Dom Bruno d'Affringues^ » de 1599 à 1626.
Ce savant Religieux était grand admirateur des chefs-d'œuvre de l'antiquité, et ses ouvrages sont comme un répertoire de textes grecs et latins fort ingénieusement adaptés à toute espèce de sujets.
Dom Bruno encourageait aussi ses Moines à cultiver la littérature et les sciences. Le recueil de ses lettres nous en donne la preuve. Il félicite Dom Pierre Daens, Vicaire de la Chartreuse de Saint- Hugon, des h3''mnes qu'il a composées en l'honneur de saint Bruno. Lui-même avait demandé ce travail, et il n^admire pas moins la beauté des vers que la promptitude de l'obéissance religieuse de l'auteur. Une autre fois, il engage Dom Jean Bailly, Prieur du même Monastère, à étudier Aristote, en même temps que saint Jérôme, et résout avec une autorité incontestable cinq doutes suggérés par la lecture de ces deux auteurs et les idées émises par Carbon en son Traité de l'Avaf^ice. Un simple Moine, Dom Joachim de la Croix, a rencontré dans ses courses alpestres un insecte qui attire son attention et lui fournit matière à des réflexions philosophiques; il en fait part à son Général qui lui répond par une longue dissertation sur le sujet. Dans une autre lettre où il est question d'astronomie, Dom Bruno montre qu'il connaît le système et les inventions de Galilée. Rien ne lui est étranger, il est au courant des découvertes de tout genre qui furent si nombreuses au commencement du XVIP siècle.
Les discours et les lettres de Dom d'Affringues
sont écrits indifféremment en latin ou en français, mais toujours d'un style pur et élégant. Ces lettres sont évidemment écrites au courant de la plume, pour répondre aux questions qui ont été faites, aux observations qui ont été émises, aux objections qui ont été posées, et le style n'en a que plus de charmes. Un des admirateurs de Dom Bruno constate que ce Général « manie également bien le latin et le français. Sous sa plume, nous dit-il, la langue romaine a Tampleur, l'excellent choix des mots et la période cadencée du siècle d'Auguste; le français rappelle par sa grâce naïve les lettres où saint François de Sales épanchait son cœur, en prodiguant les trésors de sa science.»
En i6i5, le Révérend Père Bruno avait formé le projet de. faire travailler à une histoire générale de l'Ordre, mais les difficultés de cette vaste entreprise l'obligèrent, sans doute, à remettre à plus tard la réalisation de ce projet qui ne fut repris que, vers 1680, par Dom Innocent Le Masson.
Son éminente vertu et sa grande science mirent Dom Bruno d'Affringues en rapport avec les principaux et les plus puissants personnages de son temps. Les Papes Grégoire XV et Urbain VIII lui donnèrent souvent des marques de leur estime ; le connétable de Lesdiguières avait pour lui la plus grande considération. Le Roi de France, Henri IV, se trouvant à Grenoble, voulut aussi connaître ce saint et savant Religieux ; il vint visiter la Grande Chartreuse et fut extrêmement édifié de l'érudition, de la sagesse et de l'humilité du Vénérable Soli-