‹ Saint Bruno et l'ordre des chartreux [microform]Chapitre 145 sur 387 · R. P. DOM HILARION ROBINET · texte numérisé non relu

R. P. DOM HILARION ROBINET

ILARION Robinet était né à Paris, en 1725.

Attiré par Dieu dans la solitude, il entra dans le célèbre Monastère que les Chartreux possédaient dans cette ville et y fit Profession. Ses talents et son entente des affaires engagèrent bientôt ses Supérieurs à le nommer Procureur du Couvent.

Pendant qu'il remplissait cet emploi, il fut envoyé à la Grande Chartreuse pour traiter, avec le Général, des intérêts concernant la Chartreuse de Paris. Le Révérend Père Dom Biclet put dans cette circonstance admirer la piété et le grand savoir du Vénérable Religieux ; il le prit dès lors en telle estime, qu'en 1776, il le nomma Prieur de Paris. Dom Robinet occupa ce poste très peu de temps ; il assista seulement deux. fois comme Prieur, au Chapitre Général. A peine était-il de retour de la Grande Chartreuse, après le Chapitre de 1778, qu'il apprit la mort du Révérend Père Dom Etienne Biclet et son élection à la première dignité de l'Ordre. C'était le cinquième Général sorti de la Chartreuse de Paris. Élu le 2 juin, il partit le 19 du même mois pour se rendre au Désert de Chartreuse. Le Père de Tracy, qui avait connu Dom Robinet pendant son séjour à Paris, nous dit que « ceux qui avoient avec lui des relations, l'ont regretté dans cette grande ville. » Plus loin il ajoute :

« Il n'est pas oublié de ceux dont il s'estoit attiré Taffection et l'estime dans la capitale de ce royaume, par son honnêteté, son affabilité et ses autres vertus. » De son côté, le Père Mandar, de l'Oratoire, disait : « C'est un homme d'un vrai mérite, qui joint au talent dans les affaires la plus aimable affabilité et toutes les vertus du cloître. »

A la Grande Chartreuse, le cœur de Dom Hilarion fut abreuvé de vives douleurs. Dès la première année de sa nomination, les Chartreuses de la Val- Sainte, dans le diocèse de Lausanne, et d'Hildesheim, dans la Basse-Saxe^ furent supprimées. Bientôt il allait assister à la destruction d'une partie de son Ordre. Joseph II qui, à la mort de Marie- Thérèse d'Autriche, sa mère, avait pris le gouvernement de l'Autriche, de la Hongrie, de la Bohême, de la Lombardie et des Flandres, s'était déclaré ouvertement contre l'Église et continuait son œuvre de la sécularisation des Monastères. Plus de trois cents Maisons religieuses furent supprimées. Ce prince philosophe avait cru cependant nécessaire de commencer par les Chartreux, persuadé que le spectacle de leur, vie austère contrasterait d'une manière trop frappante avec le résultat obligé de ses prétendues réformes. Vingt-neuf Chartreuses furent supprimées malgré les vives réclamations du Pape Pie VI. Tous les vénérables Religieux de ces Maisons persévérèrent dans leur sainte vocation et restèrent dans leur soUiude , jusqu'au moment où ils furent obligés, par la force, à s'éloigner de leur retraite ( 1782 et 1783).

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Vers la même époque, sous la pression du gouvernement, les Chartreux d'Espagne furent obligés de se séparer de la Maison- Mère et cessèrent de faire partie de la famille cartusienne qui reconnaissait l'autorité du Révérend Père Hilarion, Un Bref arraché au Souverain Pontife les rendait indépendants de la Grande Chartreuse et les autorisait à avoir un Supérieur national ( 1784 ). En six années, Dom Robinet avait eu à déplorer la perte de quarante-quatre Chartreuses . Dieu voulait éprouver ses servitevirs : dans quelques années, des cent vingt-deux Monastères qui existaient encore dans les différentes parties de l'Europe^ à peine en resterat-il quelques-uns.

Lorsque la Révolution française commença son œuvre de destruction et que l'Assemblée nationale, par ses décrets de février 1790, eut aboli les vœux monastiques et supprimé les Ordres religieux, Dom Hilarion Robinet ayait déjà pris les précautions nécessaires en vue de- la dispersion de son Ordre. Dès le principe, il s'était fait autoriser par le Saint- Siège à établir la Maison-Mère , en dehors de France; de plus, le 14 mai 1790, il reçut un Bref qui lui permettait de réunir le Chapitre Général dans la Maison qu'il aurait choisie comme refuge.

En cette année 1790, les autorités révolutionnaires vinrent trois fois établir l'inventaire du mobilier de la Grande Chartreuse et finirent par enlever Targenterie et les vases sacrés. Le 3i octobre, un membre du district, accompagné de gendarmes, força le Père Procureur à lui livrer la moitié de

l'argent qui restait dans la caisse du Couvent ; il emporta la somme de 36, ooo livres,

Dom Hilarion était resté au milieu de ses Religieux, dans le Monastère de la Grande Chartreuse, mais les terribles malheurs qui accablaient son Ordre avaient brisé ses forces, et il mourait le 4 mai 1791, à Tâge de soixante-six ans.

« Le Révérend Père Dom Hilarion Robinet — écrivait dernièrement un Chartreux — rendit son âme à Dieu, après avoir vu tomber pierre par pierre, cet édifice cartusien si grandiose encore peu d'années auparavant; il contempla tant de désastres, n'ayant pour toute consolation que la plus entière soumission à la volonté de Dieu. Une joie, néanmoins, l'attendait à son lit de mort : celle de penser qu'il reposerait dans le cimetière de la Grande Chartreuse ; qu'il mêlerait ses cendres à celles d'une longue génération de Saints et qu'il attendrait la venue du Souverain Juge dans cette terre bénie '. »

R. P. DOM NICOLAS ALBERGATL

ICOLAS Albergati de Geoffroy quitta le monde, jeune encore, pour se consacrer à Dieu. Etant entré dans la Chartreuse de Villeneuve-

' Le Père de Tracy, op. cit. p. 306-391-392. — Souvenirs du Père Dom Ephrem Coutarel, ms. La Grande Chartreuse par un Chartreux, p. 166 et sq.

les-Avignon, il y fit Profession et édifia ses frères par sa piété et ses vertus. Ses Supérieurs, après l'avoir désigné pour différents offices dont il s'acquitta à la satisfaction de tous, le nommèrent Prieur de la Chartreuse de Saint-Julien, près de Rouen, et peu après convisiteur, puis Visiteur de la Province de France-sur-Seine.

A la mort de Dom Hilarion Robinet, les électeurs de Chartreuse, Currières et Chalais l'élurent Général à l'unanimité, le lo mai 1791. Dans la crise terrible que traversait l'Ordre des Chartreux, l'honneur qui était fait à Dom Nicolas était une bien lourde charge ; mais le nouveau Général l'accepta cependant avec courage, et toujours il sut se montrer à la hauteur des circonstances difficiles au milieu desquelles il se trouva.

Le 12 août de la même année, Dom Nicolas Albergati pria le Souverain Pontife, Pie VI, de lui renouveler la faculté déjà donnée à son prédécesseur, d'établir son séjour à l'étranger et d'y rassembler le Chapitre Général, ce qui lui fut accordé.

Les domaines de la Chartreuse avaient été mis en vente comme biens nationaux-, l'obédience du désert, où les Généraux se retiraient quelquefois pour se recueillir dans une solitude complète, avait été vendue le jour même de la mort du Révérend Père Dom Hilarion Robinet. Cette même année 1791, en vertu du décret du 20 mars 1790 et de la loi du 14 octobre 1790, on vint à deux reprises interroger les Religieux de Chartreuse pour savoir s'ils étaient disposés à profiter de la li-

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berté qui leur était accordée par la nation. La réponsede tous les Religieux fut que leur désir était de persévérer dans leur vocation etde rester dans leur Monastère.

Au mois d'avril 1792, Dom Albergati de Geoffroy et ses Moines furent accusés d'avoir des correspondances avec les ennemis de la nation et de faire des préparatifs pour recevoir les troupes Sardes qui, disait-on, méditaient une invasion par les montagnes de Chartreuse. Sous prétexte de garder cette frontière, on mit garnison dans le Couvent. « Notre Maison — écrivait un témoin oculaire — était devenue une véritable caserne et notre position était si pénible qu'elle aurait été insupportable si Dieu ne nous avait soutenus de sa grâce, pour persévérer dans notre état. »

Le 2 1 mai suivant, des commissaires se présentèrent à la Grande Chartreuse, et signifièrent au Révérend Père et aux Religieux l'ordre d'évacuer le Monastère dont ils avaient besoin, disaient-ils, pour loger des troupes. Ils assignèrent comme nouvelle résidence, à la Communauté, la Chartreuse de Sylve-Bénite, près du lac Paladru, et celle de Durbon, dans les environs de Gap. Dom Albergati consterné à cette nouvelle, envoya aussitôt à Grenoble Dom Burdet et Dom Palluis qui parvinrent à obtenir la révocation de cet ordre.

La position des Religieux, au milieu des soldats qui commandaient en maîtres, était devenue intolérable, lorsque l'Assemblée nationale décida, par décret du i6 août 1792, que toutes les maisons

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religieuses devaient être évacuées le premier octobre. Le district fît signifier ce décret au Révérend Père, le i3 septembre, mais l'exécution n'eut lieu que le 14 octobre et les jours suivants; à cette époque, la Communauté y compris Currières et Chalais comprenait trente-huit Religieux de chœur, dixhuit Convers et trente-six Donnés. On ne laissa dans le Couvent que douze Frères et les Officiers de la Maison : Dom Ambroise Burdet, Procureur ; Dom Sébastien Palluis, Procureur de l'Obédience deMeylan; Dom Emmanuel Nivière^ Coadjuteur; et Dom Thaddée Forestier, Vicaire. Ces Religieux devaient garder la Maison et prendre soin des granges et dès prairies qui, n'a3rant pu être vendues, leur avaient été affermées.

Le Révérend Père Dom Nicolas Albergati de Geoffroy quitta le Monastère le 17 octobre 1792. Ses Religieux pour la plupart passèrent la frontière et demandèrent asile à leurs frères d'Allemagne et de Suisse, D'autres se dirigèrent vers l'Italie, parmi eux se trouvait Dom Albergati qui, après bien des périls, parvint à se réfugier à Bologne, où il arriva le 7 décembre. En 1793, le Chapitre Général fut convoqué dans cette ville, à l'époque ordinaire; quatorze Prieurs s'y présentèrent. Dans cette assemblée, on régla rimportante question de l'élection du Général de l'Ordre. Le Chapitre ordonna que « si le Révérend Père venait à mourir dans le courant de l'année, le Père Scribe serait chargé du gouvernement de tout l'Ordre et jouirait de la même autorité que le Révérend Père, jusqu'au Cha-

pitre Général qu'il serait tenu de convoquer à l'époque ordinaire. S'il venait à mourir lui-même avant d'avoirpu assembler un Chapitre, le Religieux qu'il aurait choisi pour Scribe aurait la même autorité et les mêmes obligations. » Cette Ordonnance fut confirmée par le Chapitre^ de l'année suivante et approuvée par un bref de Pie VI, en date du 14 juillet 1794.

Dom Nicolas Albergati put encore réunir le Chapitre Général en 1795. Dans cette circonstance, après avoir consulté les Pères Visiteurs et entendu le rapport du référendaire Dom Ignace Tricot, Prieur de Valbonne, le Chapitre revint encore sur l'élection du futur Général et déclara que, selon son sentiment, l'élection du Révérend Père devait appartenir aux Définiteurs du- Chapitre, tant que la Maison de Chartreuse resterait dispersée ; de plus, il détermina les formalités à remplir pour Télection. Cette Ordonnance ne fut jamais appliquée, le Chapitre Général n'ayant pu se réunir pendant la Révolution et l'Empire.

Au commencement de l'année 1797, le Général des Chartreux fut obligé de s'enfuir de Bologne, à l'arrivée des armées françaises dans la province. Il se réfugia, avec la permission du Souverain Pontife, dans la Chartreuse de Rome. Dom Nicolas Albergati de Geoffro}'' passa quelques années dans la ville éternelle, et se prépara à la mort au milieu des exercices de la pénitence. Il s'endormit dans la paix du Seigneur, le 22 décembre 1801'.

•* Notes manuscrites de la Grande Chartreuse. — Souvenirs de Dom Ephrem Coiitarel. Ms. — A. Pascal, Le Désert de

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