R. P. DOM JEAN-BAPTISTE MORTAIZE
EAN-BAPTISTE Mortaize naquit , dans le mois de mars 1798, au village de Rabat près de Tarascon-sur-Ariège, de parents pieux et chrétiens. La divine Providence sembla, dès le principe, avoir voulu se réserver à elle seule de diriger l'éducation de cet enfant dont les heureuses dispositions n'échappaient à personne et qui dès Tâge de huit ans était resté orphelin . Après de brillantes études faites au collège de Pamiers, le jeune Mortaize suivit les cours de théologie au grand séminaire de Toulouse, mais Dieu appelait dans la solitude cette âme d'élite. Après avoir reçu le diaconat, il désira quitter le monde et vint, le 9 avril 1824, frapper à la porte de la Grande Chartreuse, demandant d'être reçu au nombre des Religieux. Bientôt ses supérieurs apprécièrent ses rares qualités et pressentirent les services éminents qu'il pourrait rendre à l'Ordre . Au lendemain de sa Profession qui eut lieu le 24 juin 1825, il fut appelé à
* Notes Mss. de la Grande Chartreuse.
enseigner la théologie aux jeunes Religieux et à les initier aux divers usages et cérémonies propres aux enfants de saint Bruno.
Aux quatre-temps de Noël, 17 décembre 1825, il reçut Tordination sacerdotale, à Chambéry . Deux ans plus tard, il fut chargé de la direction du Noviciat de la Grande Chartreuse, et, en 1829, il était nommé Vicaire du Monastère. A cause des circonstances exceptionnelles, dont nous avons déjà parlé, le Vicaire était le véritable Prieur de la Maison. Le Général Dom Benoît Nizzatti, ne résidant que rarement à la Grande Chartreuse, la direction du Couvent incombait au Père Vicaire.
Austère et dur pour lui-même, Dom Jean-Baptiste était plein de tendresse et de condescendance envers les Religieux. Tout en se montrant ferme, vigilant, zélé pour le maintien des Observances de la Règle, il sut gagner Testime et Taffection de ses frères. A la mort du Révérend Père Dom Benoît Nizzatti, les Religieux appelés à- élire un nouveau Supérieur le choisirent, presque à Tunanimité, pour remplir ce poste éminent. Le nouveau Général n'avait que trente -trois ans. (i83i.)
Dom Jean-Baptiste Mortaize se dévoua entièrement à la réorganisation et à l'extension de TOrdre. « Lorsqu'il fut élu Général, dit Fauteur de la Grande Chartreuse, le Monastère passait par un de ces moments de transition dont Tissue est toujours décisive dans un sens ou dans un autre. La Communauté se composait de deux éléments divers :
Tancienne et la nouvelle génération ; l'ancienne
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disparaissait rapidement, emportant ces souvenirs et ces traditions du passé qui jouent un si grand rôle dans la vie d'un Ordre religieux ; la nouvelle génération arrivait, apportant, avec une bonne volonté très grande, une inévitable ignorance de la vraie vie cartusienne. La tâche du supérieur était de fondre tellement en une seule les deux générations, que Tœuvre de saint Bruno continuât sans transition heurtée, sans décadence, sans exagérations et sans innovations. Il fallait, a5n d'atteindre ce but, un Supérieur assez éclairé pour toujours bien dicerner le sens exact du Statut, et assez prudent pour maintenir l'observance de la Règle ; Dom Jean-Baptiste était tout cela, à cause de ses grandes vertus. Son union avec Dieu lui donnant des lumières pour faire un juste discernement de toutes choses, il posa ce principe qui résolvait la difficulté : suivre uniquement le Statut, à la lettre. Dès lors, on ne pouvait craindre de voir se former une nouvelle vie cartusienne différente de l'ancienne : le présent continuait le passé ; l'abîme creusé parla Révolution était comblé; les vieillards retrouvaient à la fin de leur existence, ce qu'ils avaient vu jadis dans les cloîtres cartusiens aux premiers jours de leur vie religieuse. Pour obtenir la parfaite observance de la Règle, Dom Jean-Baptiste eut recours au moyen le plus efficace : il la pratiqua luimême et réalisa bientôt en sa personne le type du vrai Chartreux .»
La mission de cet éminent Général ne devait pas rester circonscrite dans l'enceinte de son Mo-
nastère, il travailla avec énergie au rétablissement de son Ordre. Dès i835, les Chartreuses de Valbonne et de Bosserville avaient été rachetées ; en 1840, il entreprit la restauration du Couvent de Montrieux, et en 1844, celle du Reposoir. En Italie, la splendide et monumentale Chartreuse de Pavie avait été rendue, par le gouvernement autrichien, à sa destination primitive. Une nouvelle retraite fut fondée à Montauban, en i852, pour les Moniales Chartreuses, et si, en 1854, la Maison de Turin lui était enlevé par le Piémont, il faisait, en 1 855, entreprendre la restauration de Tantique Chartreuse de Portes. Dans le courant de Tannée i858, il relevait le Monastère de Vauclair et enfin ouvrait des négociations avec le conseil d'État de Fribourg pour le rétablissement de la Val-Sainte.
Dom Jean-Baptiste Mortaize voulait la restauration de son Ordre, mais il ne pouvait la comprendre en dehors de l'observance de toutes les Règles ; c'est pourquoi, dès le commencement de son Généralat, il sollicita de la Cour romaine les dispenses nécessaires pour le rétablissement des Chapitres Généraux. Le 2 juillet 1837, toutes les difficultés étaient aplanies et ces grandes assises de l'Ordre , interrompues depuis près d'un demi-siècle, reprenaient définitivement leur cours.
Dom Jean-Baptiste ressentait un attrait tout particulier à soulager les malheureux, et il serait difficile de donner une appréciation exacte des prodigieuses aumônes qu'il répandit partout. Soulager la misère et l'infortune semblait être son unique
pensée. On vint un jour lui apprendre que le feu venait de détruire une partie de la distillerie du Couvent et avait causé des dommages considérables. « Hélas, dit-il, les pauvres devront recevoir un peu moins. » Son inépuisable charité lui avait acquis dans le monde une popularité aussi grande que légitime. Aucune bonne œuvre ne lui était étrangère. Partout il favorisait l'esprit religieux par l'érection ou la réparation des églises, secondait les vocations sacerdotales, soutenait les missions, protégeait les Communautés religieuses, créait des hospices et des écoles.
Pour venir au secours des populations pauvres de la Montagne, il fit ouvrir des routes et releva de leurs ruines les villages de Saint-Pierre-de-Chartreuse et de Saint-Laurent-du-Pont détruits entièrement par le feu. Jamais il ne se refusait à un acte de charité, de quelque part qu'il fût demandé. Il n'est donc pas étonnant que son nom devint l'objet de l'admiration et de la vénération universelle. Pour tout autre, cette immense popularité aurait pu devenir un écueil ; pour lui, elle ne changea rien à sa vie simple et modeste. A l'intérieur du Couvent, il resta ce qu'il avait toujours été, humble et mortifié ; d'un accès facile avec ses Religieux, il se montrait doux et affable avec les étrangers qui se pressaient autour de lui et réclamaient à l'envi l'honneur de converser avec lui; en un mot, il était bon envers tous, de cette bonté cordiale et simple qui s'ignore complètement elle-même. Toujours calme et tranquille au milieu de tant d'af-
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faires et de sollicitudes extérieures, on eût dit qu'il n'avait à se préoccuper d'autre chose que de la direction de sa Communauté.
Avec l'habitude de tout faire par lui-même, de ne jamais compter avec ses forces, de se priver non seulement de ce qui pouvait le soulager, mais même de ce qui lui était absolument nécessaire et que la Règle accorde à tous les Rehgieux, Dom Jean- Baptiste Mortaize vit sa santé s'altérer gravement. Mais, dès le moment où il comprit que ses forces ne répondaient plus à l'énergie de sa volonté, il résolut d'abandonner le pouvoir. Ayant offert plusieurs fois sa démission au Chapitre Général qui n'avait jamais voulu se priver de sa sage direction, et prévo3^ant qu'il ne pourrait pas vaincre cette résistance, il s'adressa à la. Cour romaine et, à force d'instances, il obtint du Pape la faveur de se retirer et de passer le reste de ses jours dans le calme et la paix de la cellule. Son abdication est datée du i6 février i863; le lendemain il quittait, pour ne plus le revoir, le Monastère qu'il avait gouverné plus de trente ans. Retiré à la Chartreuse de Pavie, il y vécut, dans le cloître, pendant l'espace de sept ans, oubliant le monde, ses amis et lui-même pour ne penser qu'à Dieu et à ses fins dernières.
Le i5 janvier 1870, vers dix heures du soir, Dom Jean-Baptiste Mortaize ressentit de violentes douleurs au cœur ; peu après il rendait à Dieu sa belle âme, à l'âge de soixante-douze ans et allait recevoir, dans le ciel, la récompense méritée par ses œuvres et ses vertus. Son corps fut ramené à la
Grande Chartreuse où il repose dans le cimetière réservé aux Généraux ^