R. P. DOM CHARLES-MARIE SAISSON
HARLES-Marie Saisson naquit, en 1806, à Avignon,d'une famille vertueuse. Il était proesseur du petit séminaire de Sainte-Garde lorsqu'il songea à quitter le monde ; cette âme d'élite sentait le besoin de se trouver face à face avec Dieu dans le calme et le silence du cloître. Lorsqu'il entra à la Grande Chartreuse , Charles-Marie Saisson était âgé de vingt-neuf ans; il commença son noviciat au mois d'août i835 et prit Tliabit le i3 septembre suivant. Peu après sa Profession, qui eut lieu le 14 septembre i836, ses supérieurs qui avaient remarqué son mérite l'envoyèrent à la Chartreuse de Rome, oh il remplit successivement les charges de Procureur, de Maître des Novices et de Vicaire. En i838, nous le trouvons Procureur de la Chartreuse de Turin. De là, il se rendit à Gênes, en 1841, pour répondre au désir du Roi Charles-Albert qui désirait fonder une seconde Maison de Chartreux dans ses États. L'année suivante,
^ Carte du Chapitre Général de i863. — Note sur le Révérend Père Dom Jean-Baptiste Mortaize, ap. Vie de la Mère Elisabeth Giraud, fondatrice des Sœurs du Saint-Rosaire; par A. M. de Franclieu, p. 3 19 et 19. Note vu. — La Gran~ de Chartreuse \>BV un Chartreux, p. 21 1 etseq.
Dom Charles-Marie fat chargé d'une mission plus difficile encore : il s'agissait de recouvrer la magnifique Chartreuse de Pavie, sécularisée par TEmpereur Joseph IL
Pendant l'année qu'il passa dans la ville de Vienne, Dom Charles-Marie déploya , comme diplomate, « un talent qui ne fut surpassé que par sa patience à supporter les lenteurs d'une bureaucratie méticuleuse et les sourdes menées de certains personnages hosiiles à l'œuvre. Il eut recours aux grands moyens employés par les saints : le jeûne et la prière. Touché de tant de vertus, Dieu lui ménagea de puissants protecteurs et lui rendit favorable la famille impériale, m Lorsque ses patientes démarches furent couronnées de succès, le Révérend Père Dom Jean-Baptiste Mortaize le nomma Recteur de cette Maison, puis Prieur, en 1844. L'observance cartusienne étant alors entièrement rétablie dans ce Monastère, le Général envoya Dom Charles-Marie diriger la Chartreuse de La Padule, tout en lui conservant son titre de Visiteur ; c'était en i852. Appelé, quatre ans après, à la Grande Chartreuse, comme secrétaire du Révérend Père, il ne quitta ce Monastère qu'en 1869, pour prendre la direction de la Chartreuse de Bosserville et remplir l'office de Visiteur de la Province de France. C'est à Bosserville que les délégués de la Grande Chartreuse vinrent annoncer à Dom Charles-Marie son élévation au Généralat. L'élection avait eu lieu le 2 I février, et l'installation se fit le 6 mars suivant.
On rapporte qu'un vieux Religieux, apprenant la
nomination de Dom Charles, lui envoya une petite image oià étaient représentés les instruments de la Passion, avec ces mots qu'il écrivit au bas : et ibi crucifixeriint eiim. « Si ces paroles — disait naguères Monseigneur Fava, Évêque de Grenoble, dans une lettre adressée à son clergé — peuvent s'appliquer à tous les supérieurs qui entrent en charge, elles se réalisèrent vraiment dans Dom Charles, que la maladie enchaîna si souvent dans sa cellule quand elle ne le clouait pas sur un lit de douleur. Il en coûtait à cette nature active de se voir condamnée au repos, à cet ami de la Règle de ne pouvoir marcher à la tête de ses Religieux ; mais il se résignait, en songeant que la douleur, supportée en union ■ avec Jésus-Christ crucifié, est féconde, et qu'il plaît souvent à Dieu de choisir dans les Communautés une victime, qu'il place sur l'autel du sacrifice, afin que les autres âmes soient rendues participantes de ses mérites. »
Dom Charles-Marie suivit les exemples de son illustre prédécesseur \ il rétablit les Chartreuses de Sélignat, de Neuville-sous-Montreuil, de Glandier, et jeta les fondements des Chartreuses de Haïn, en Allemagne, et de Parckminster, en Angleterre. Ce vénérable Général semblait avoir appris de Dom Jean-Baptiste Mortaize le secret de multiplier les ressources ménagées à la Grande Chartreuse par la divine Providence,et il s'en montrait le généreux et fidèle dispensateur. L' Évêque de Grenoble nous apprend que « Jamais un malheureux ne frappa vainement à la porte de son
Monastère-, toute misère qui alla se confier à son cœur fut soulagée ; son âme s'ouvrait au récit de rinfortune avec une ardeur et une tendresse que trahissaient souvent sa voix et ses larmes. Lorsque parfois il se trouvait obligé d'opposer un refus aux demandes qu'une confiance excessive ou indiscrète lui adressait, alors même son cœur souffrait. Son regard affectueux, ainsi que ses paroles pleines de tendresse exprimaient sa peine et ses regrets. »
Le Révérend Père Charles-Marie fut appelé comme Général d'Ordre à assister au concile du Vatican ; son attitude y fut celle que Ton pouvait attendre d'un pieux enfant de saint Bruno. Dans l'importante question de l'infaillibilité du Pontife romain, il se prononça pour l'affirmative et remit une note fort remarquée par les Pères du concile.
Monseigneur Fava, son admirateur et son ami, nous a laissé un beau portrait de ce saint Religieux. « Dom Charles était doué d'une finesse profonde comme son regard ; mais c'était surtout un homme de cœur. Avec la faculté d'aimer qu'il possédait à un degré éminent. Dieu lui avait aussi prodigué les vertus qui la dirigent, l'épurent et font qu'elle s'épanouit en fleurs et en fruits célestes. Aussi était-il un père pour ses Religieux, et ses Religieux, étaient pour lui, des fils aimants et confiants; il leur prodiguait ses conseils, ses encouragements, ses soins et ses services. Par ses exemples, il leur montrait comment, avec une simplicité vraie, on peut s'élever aux plus mâles et aux plus héroïques
vertus. Appelé par son rang à recevoir *la visite d'une foule d'étrangers, il était pour tous d'un accès facile : simple avec les petits, noble avec les grands. On admirait en lui ce regard doux et vif, ce visage toujours souriant où son âme si belle se montrait à découvert ; on se retirait enchanté. »
Au mois de mai 1876, Dom Charles-Marie se rendit de nouveau à Rome; il désirait, avant de mourir, revoir encore une fois le vénérable Pontife, Pie IX. Au sortir de l'audience, tout inondé de bonheur et de joie, il s'écriait : « maintenant je puis chanter mon 7iunc dimittis. » En effet, l'heure du départ ne tarda pas à sonner, l'apoplexie qui le frappa soudain le i5 décembre de la même année, en fut pour lui le signal. Le 26 mars 1877, ^^ ^^ rendit, avec la permission du Souverain Pontife, à la Chartreuse de Valbonne. Sous ce climat plus tempéré, le Vénérable Général reprit un peu de force et retrouva quelques jours de santé, mais ce ne fut qu'un éclair de bonheur pour ses Religieux. Le 7 avril, Dom Charles-Marie retombait pour ne plus se relever, et le 17 du même mois, il s'endormait tranquillement dans le Seigneur. Peu de temps avant sa mort, on lui demanda s'il désirait quelque chose : oui, murmura-t-il, le ciel. Son corps fut ramené à la Grande Chartreuse.
Le Révérend Père Dom Charles-Marie Saisson était âgé de soixante et onze ans ; il avait gouverné l'Ordre pendant quatorze années, et avait vécu sous l'humble habit de Chartreux l'espace de quarante-deux ans.