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GRANDE CHARTREUSE

E premier Monastère fondé par saint Bruno était établi au milieu d'un groupe de montagnes abruptes et rocheuses situées à l'une des extrémités de la chaîne des Alpes, sur la rive droite de l'Isère, au nord de Grenoble. Les nouveaux Solitaires avaient choisi une clairière déserte, entourée d'épaisses forêts de sapins, au pied des rochers du Grand-Som. Cet endroit portait le nom de Chartrouse et se trouvait à une altitude de près de mille mètres au-dessus du niveau de la mer.

Saint Hugues, Évêque de Grenoble, fit construire le Couvent avec les matériaux fournis par la forêt voisine ; seuls, l'oratoire de saint Bruno et l'église

furent bâtis en pierres. Nous avons fait connaître les limites des possessions concédées aux nouveaux Anachorètes et les premiers bienfaiteurs du Couvent, Quelques années plus tard, les propriétés de la Grande Chartreuse s'accrurent des libéralités du Dauphin Guignes, en iio3. Ce seigneur donna au Monastère la vaJlée située sur la rive gauche du Guiers-Mort, Vallombrée, Malamille, le Colet et Charmant-Som.

Sous le gouvernement [de Dom Guignes P% le 3o janvier ii33, les neiges accumulées sur les pentes abruptes de la montagne du Grand-Som, s'en détachèrent tout à coup et se précipitèrent, en une masse énorme, sur le cloître construit par saint Hugues. Les cellules, à l'exception d'une seule, furent ensevelies sous l'effroyable avalanche. Tout fut détruit, le Prieur et quelques Religieux échappèrent seuls miraculeusement au désastre i.

Pour prévenir le retour d'une aussi terrible catastrophe, Dom Guignes s'établit un peu plus bas, dans un endroit moins exposé aux avalanches, et bâtit le nouveau Couvent dans un vallon plus vaste, sensiblement incliné vers le sud-ouest, au pied d'une chaîne de montagnes qui, décrivant une grande courbe, en forme d'amphithéâtre, devait abriter la Maison contre les vents du nord. Le Monastère actuel de la Grande Chartreuse occupe encore l'emplacement choisi par Dom Guigues.

Cette deuxième construction fut aussi élevée en

* Dom Le Couheux^ Annales Ord. Cartus. ms. — Tromby, Storia del Patriarcha S. Brunone, t. III, p i53.

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bois; les cellules étaient disposées sur un plan régulier et rattachées entre elles par des galeries aussi en bois, qui formaient le cloître. L'église, dédiée à saint Jean-Baptiste, fut construite en pierres de taille tirées de la montagne; elle présentait la forme d'un long parallélogramme terminé par une abside en hémicycle et était voûtée en pierres avec nervures à arrêtes'. La division du sanctuaire et de la nef était accusée par de forts pilastres portant Tare triomphal. Cette église fut consacrée le i3 octobre ii32, par un ancien Chartreux, Hugues, neveu et successeur de saint Hugues de Grenoble^.

Saint Anthelme continua l'œuvre de Dom Guigues ; il poursuivit les travaux de Péglise, améliora les dépendances du Monastère, en transforma une partie et en construisit de nouvelles. On croit généralement qu'il jeta les fondations du grand cloître. De plus, il fit terminer à grands frais un aqueduc, commencé par Dom Guignes 3, pour amener l'eau de la fontaine de Saint-Bruno aux cellules et dans les différentes obédiences du Monastère.

Sous les successeurs de saint Anthelme , la Grande Chartreuse fut des plus florissantes. Par diverses transactions, dons et concessions, les Chartreux devinrent propriétaires ou seigneurs des montagnes environnantes. En 1228, sous Dom Jancelin, le seigneur d'Entremont, Guillaume de

^ Dom Le Masson, Annales cit. p. 295.

2 Theatrum chronol. S. Ordinis Cartiis. p. Sy.

3 Vïta S. Anthelmi^ ap. Bolland. — Dom Le Masson, ut supra. — Marchai, Vie de S. Anthelme, p. 82. — Cf. Notice sur S. Anthelme, Ve partie, Généraux, p. 14 et sq.

Montbel, leur abandonna tous les droits qu'il avait sur le versant de Bovinant, du côté de Chartreuse et de la Ruchère. Le 28 mars 1268, le sieur Pierre Vaché céda, à Dom Bernard de La Tour et à ses Religieux, le pré de Cernay, placé au-dessus du Monastère, et de plus les droits seigneuriaux et le domaine direct qu'il possédait à la Ruchère, Quelques années plus tard, en 1264, Dom Riffier acheta, de Pierre de Borgia, la montagne du Col de la Ruchère; et en 1267, reçut d'Aymon de Corbel, la donation définitive du territoire de la Ruchère et de Valbonne, plus la cession des droits féodaux que ce seigneur possédait sur cette partie des montagnes de Chartreuse 1.

Dans leur humilité, les pieux disciples de saint Bruno cherchaient à se faire oublier, mais le parfum de leurs vertus les trahissait au loin et attirait les bienfaits et les largesses des seigneurs, des princes et des Rois. Parmi ces derniers, on cite les Rois d'Angleterre, Henri II, en 11 85 ; Richard Cœurde-Lion, en 1190, et Henri III, en i235. Les âmes d'élite qui voulaient se dévouer au service de Dieu accouraient en grand nombre, et des fondations avaient été faites en Dauphiné, en Savoie, en France. Rien ne laissait présager que cette prospérité et cette paix seraient bientôt troublées.

Au commencement de mai de Tannée 1020, la Grande Chartreuse devint la proie des flammes,

* Archives de la grande Chartreuse. — Archives du marquis Francisque de Corbeau de Vaulserre, ap. Pascal, Désert de la Grande Chartreuse ^. 71, i'°e'dition.

par l'imprudence des valets d'Othon de Granson, venu au Monastère pour demander l'incorporation du Couvent qu'il venait de faire bâtir sur les bords du lac de Neufchâtel, dans le vallon de la Lancy; il y eut des pertes considérables, le cloître fut entièrement détruit, et les Religieux se trouvèrent sans asile ^.

Dom Aymon d'Aoste se hâta de travailler à réparer le désastre. Il fut puissamment aidé dans son œuvre par les Maisons de l'Ordre et par quelques princes, Évêques et seigneurs 2. Le Pape Jean XXII vint aussi au secours des Chartreux, en les dispensant, par une Bulle datée du 3 des calendes de mai i32o, de payer certaines décimes qu'ils devaient à la Chambre apostolique. Une circonstance força dom Aymon à modifier le plan primitif. Le comte de Savoie, Edouard le Libéral, ayant voulu fonder une cellule de plus que le nombre réglé par les Statuts, le Chapitre Général « donna licence de recevoir jusqu'à vingt Religieux, dans le but de subvenir aux nécessités de l'Ordre qui avait besoin de sujets pour les nouvelles Maisons où l'on désirait surtout des profès de Chartreuse 3. » Dom Aymon bâtit donc un second cloître à la suite du premier. Le nombre des cellules fut encore augmenté dans la suite.

On établit les nouvelles constructions dans de meilleures conditions de solidité ; jusque-là, le

•• Cf. Notice sur Aymon d'Aost, Y" partie, Généraux, p. 38.

2 Dorlandus, Chronicon cit. lib. IV. cap. xviii.

3 Dom Le Coulteux. Ms. cit.

Couvent de la Grande Chartreuse était resté tel que l'avaient fait Guigues et Anthelme, mais ces bâtiments en bois offrant un aliment trop facile au feu, on avait résolu de les reconstruire en pierre. Les travaux traînèrent en longueur et Dom Aymon ne put terminer l'œuvre qu'il avait entreprise. Il est même douteux que le Monastère fût entièrement terminé, lorsque le feu vint de nouveau le détruire dans l'été de iSyi, sous le Généralat de Dom Guillaume de Raynald.

Sans documents historiques, il est difficile de se rendre compte des parties du Monastère construites après rincendie de i32o et de celles qui furent élevées après iSyi. Le seul fait qui soit certain c'est qu'à cette dernière date, les ressources furent plus abondantes, grâce aux largesses du Souverain Pontife, Grégoire XL Les chroniques nous apprennent qu'à la première nouvelle de ce malheur, le Pape envoya à Dom Guillaume des sommes considérables, et que Charles V, Roi de France ; Edouard III, d'Angleterre; Charles II, de Navarre; Jeanne, Reine de Sicile, ainsi que plusieurs Cardinaux, Évêques et seigneurs, voulurent suivre l'exemple donné par Grégoire XI, et participèrent par leurs offrandes à l'œuvre de reconstruction du Monastère, Les cellules ayant été brûlées, les Religieux furent obligés de se réfugier à la Correriei.

Les offrandes envoyées à Dom de Raynald ne

^ Cf. Dorlandus cit. lib. IV, cap. xxv. — Sutor de Vita Cartiis. tract. III. cap. VII. — Brevis historiacit. ap. Martène.

suffirent pas pour terminer les travaux; c'est pourquoi, ce Général envoya quelques Religieux quêter en France, en Italie, en Allemagne et jusqu'en Angleterre ; (c chose qui ne s'était jamais vue,» dit Thistorien de la Grande Chartreuse. Un manuscrit contemporain rapporte que pour la première fois, on construisit des voûtes en pierres et que l'on commença à remplacer les bardeaux ou tuiles de bois par des ardoises K

De cette époque datent la tour de l'horloge avec sa base carrée et ses trois étages octogones, la salle des archives qui, primitivement, dut servir de chapelle au Révérend Père, et le réfectoire avec sa belle voûte et ses magnifiques proportions. Le grand cloître qui avait été construit en pierres de taille, sous le Généralat de Dom Bernard de La Tour-, fut aussi restauré par Dom Guillaume de Raynald. Cette construction fut faite « solidement et magnifiquement, avec des voûtes en pierres, pour la première fois » , nous dit une chronique du temps^. La chapelle du cimetière, fortement endommagée par l'incendie de iSyi, fut réparée par le Cardinal de Neufchâteau, restaurée de nouveau en 1474, et complètement détruite en 1676^. Ce fut encore, sous le Généralat de Dom de Raynald, que François de Conzié, Évêque de Grenoble, fit construire la cha-

^ Spéculum Ordinis Cartusiensis, ap. La Grande Chartreuse par un Chartreux, p. 81. — Cf. Notice sur Dom Guillaume de Raynald, V partie, Généraux, p. 53.

- Dom Le Coulteux, ms. cit. ad annum 1257.

3 Brev. Hist. cit. ap. Martène.

■' La Grande Chartreuse par un Chartreux, p. 260.

pelle des morts; Pacte de fondation est daté du 12 décembre i386^.

Les historiens de la Grande Chartreuse ne nous disent pas si l'ancienne église, qui servait alors de Chapitre, fut épargnée par le feu, mais plusieurs pensent que la construction de l'église actuelle date de cette époque. Dom Le Coulteux dans ses annales manuscrites nous apprend, qu'après l'incendie de iSyi, cette église fut seulement restaurée et voûtée ; sa construction était donc antérieure, et doit remonter au commencement du XIIP siècle, ou mieux à la fin du XIP. En effet, lors de l'intelligente restauration exécutée dans cette église en 1878, on put se convaincre que cet édifice avait été construit dans le style roman 2. L'Ordre ayant pris un grand accroissement dans le Moyen-Age, l'ancienne église n^était plus assez vaste pour recevoir les nombreux Prieurs qui assistaient au Chapitre Général, et dut être agrandie.

Au XV^ siècle, le 3o novembre 1444, le feu consuma presque tous les bâtiments de la Correrie; ce furent encore de nouvelles dépenses imposées aux Chartreux. Cette reconstruction fut terminée en 1448, grâce aux largesses du Cardinal Henri de Lancastre, fils du Roi d'Angleterre Henri VI, et aux aumônes recueillies dans les différentes Maisons de l'Ordre, Dom François Maresme, en relevant la Correrie avec les lieux claustraux, église, Chapitre, cloître et sept cellules, avait la pensée

^ Le Coulteux. ms.cit.

- Cf. La Grande Chartreuse par un Chartreux, p. 228.

d'y placer les Religieux qui ne pouvaient plus, à cause de leur âge, ou de leur santé, pratiquer toutes les austérités de la Réglée

Dans le même siècle, vers la fin d'octobre 1478, un nouvel incendie vint jeter la désolation dans le Monastère. La salle du Chapitre Général, la chapelle de Saint-Pierre, les chambres des provinces, les toitures de Téglise, du grand et du petit cloître, ainsi que les cellules, à l'exception de cinq, devinrent la proie des flammes. Le réfectoire, la bibliothèque et la tour de l'horloge furent aussi fort endommagés dans cet incendie. Pour relever ces ruines, les Chartreux des diverses provinces envoyèrent encore de larges subsides qui permirent à Dom Antoine Dellieux de réparer et même d'augmenter les bâtiments du Monastère. Parmi les personnages qui, dans cette circonstance, vinrent au secours de la Grande Chartreuse, on cite Louis XI, Roi de France, et Marguerite d'York, sœur d'Edouard IV, Roi d'Angleterre, et veuve de Charles le Téméraire, duc de Bourgogne-.

L'histoire de la Grande Chartreuse semble se résumer dans une série d'incendies qui à chaque siècle menacent de faire disparaître cet illustre Monastère. Celui de 1 5 10 ne paraît pas avoir été considérable, mais il n'en fut pas de même, en i562, sous le gouvernement de Dom Pierre Sarde. Les guerres de religion ensanglantaient alors la France entière-, le Dauphiné qui était au pouvoir

^ Cf. Notice sur François Maresme,V° partie, Généraux,p. 66. 2 Dom Le Vasseur, Ephemerides ms. 14 februarii.

des Réformés fut le théâtre des dévastations les plus lamentables , Le trop célèbre baron des Adrets , François de Beaumont, chef du parti dans la province, envoya pendant son séjour à Grenoble une expédition contre la Grande Chartreuse, qui renfermait, prétendait-on, de grandes richesses et des armes envoyées par le duc de Savoie,

« Ce quatriesme juin i562, estoit un jeudy au « soir, à huit heures après midy, — dit un histo- « rien contemporain — le capitaine Furmeyer, le « capitaine Cot, le capitaine Brion, avec toutes leurs « compagnies, départirent de cette ville pour aller « à la Grande-Chartreuse et passèrent par Quaix, « pour faire d^icelle comme ils avoient faict des « aultres, et marchèrent toute la nuict. Le vendredi « matin y étant arrivés, ne trouvèrent que deux « Moines; alors ils commencèrent à piller, et, après « avoir pillé ce qu'ils voulurent, ils mirent le feu « dans ladicte religion, dont se brusla beaucoup de « biens et n'y demeura que les murailles et puis (c s'en vinrent et furent icy le samedi au matin*.»

En se retirant, les Huguenots saccagèrent et brûlèrent aussi la Correrie. D'après un auteur manuscrit, les soldats et quelques habitants des montagnes vendirent une si grande quantité de plomb et d'étain, enlevée à la Grande Chartreuse, que ces matériaux perdirent la moitié de leur valeur. Heureusement, le Général Dom Pierre Sarde prévoyant

^ Cf. Pilot, Récit de ce qui s'est passé de plus remarquable à Grenoble en i562, d'après des manuscrits inédits. — Burnier, Hist. du Sénat de Savoie^ t. I, p. SgS.

que son Monastère devait éprouver le sort des autres Abbayes de la contrée, avait pris la fuite avec ses Religieux et avait emporté tout ce que le Couvent possédait de plus précieux.

Les Chartreux ne furent réinstallés dans leur Monastère que vers la fin de Tannée i563, par lettres du gouverneur du Dauphiné. Aussitôt Dom Sarde s'occupa de réparer le désastre et de rétablir les constructions détruites par l'incendie ; mais il ne put reconstituer les archives qui avaient été pillées ou brûlées -, l'histoire fut ainsi privée d'une foule de documents dont la perte est irréparable. La destruction des titres de propriété fut bientôt pour les Chartreux, la cause de nombreuses difficultés et, plus tard, ils durent obtenir, du Roi, des lettres-patentes qui les dispensaient de fournir des titres de possession au delà de cent ans. Ces lettres leur furent accordées par Louis XIV, en 1666^ ce attendu que leurs anciens titres avoient été détruits par les Protestants '. » Dom Pierre Sarde ne put terminer les réparations du Monastère ; la mort le surprit au milieu de ces travaux, mais son œuvre fut continuée par Dom Bernard Carasse, son successeur.

Les incendies de 1692 et de 161 1 forcèrent de nouveau les Chartreux à faire des dépenses considérables. Le premier eut lieu le 21 octobre, sous le Généralat de Dom Jérôme Marchand, et à peine le désastre était-il réparé qu'une partie du Monas-

•• Arch. de la Grande Chartreuse,

tère devint de nouveau la proie des flammes, sous le gouvernement de Dom Bruno d'Affringues, en 1611. En se rappelant cette succession d'incendies, il est facile de comprendre qu'il y avait impossibilité, au milieu de cette masse de constructions, de conserver l'unité de l'ensemble. Chaque siècle apportait son style particulier et cependant l'archéologue ne peut, qu'avec de grandes difficultés et des tâtonnements inévitables, se rendre compte de l'état du' Monastère dans les différentes périodes que nous venons de retracer.

Quelques années après l'incendie de 161 1, Louis XIIÏ fit élever, à l'extrémité inférieure de la seconde partie du grand cloître, une chapelle dédiée à. saint Louis, Roi de France. Ce prince consacra à cette fondation la somme de trente mille livres prises sur ses épargnes roj^ales.

Malgré les nombreux incendies que nous venons de signaler, les Chartreux, grâce à la bonne administration de leurs propriétés, étaient parvenus à être seuls maîtres des montagnes de Chartreuse. En 1607, le Monastère, sous le gouvernement de Dom Bruno d'Affringues, entra en possession de la seigneurie de Miolan ; puis il acheta, en 16 18, des descendants du sieur de Saint-André, la mistralie de Saint-Laurent. Quelques années plus tard, en 1629, le sieur de Bazémont vendit aux Chartreux, pour le prix de 70, 000 livres, la seigneurie de Saint-Laurent-du-Pont. Deux siècles auparavant, en 1423, un arrêt du Parlement du Dauphiné, rendu contre le seigneur de ce village, avait

reconnu le droit de propriété des Chartreux sur le lac qui se trouvait dans cette localité.

A la même époque,les Chartreux entraient en possession de la seigneurie d'Entre-deux-Guiers, et ensuite de Chartrouse, aujourd'hui paroisse de Saint-Hugues de Chartreuse, en i638. L'année suivante, sous le Généralat de Dom Juste Perrot, le sieur du Bellier, seigneur de la Buisse, leur vendit la seigneurie de Miribel, pour la somme de 55,ooo livres, et en 1641, les Bénédictins cédèrent, à Dom Jean Pégon, le prieuré qu'ils possédaient dans cet endroit. Enfin, en 1694, Guillaume de l'Hospital vendit à Dom Innocent Le Masson et au Couvent de la Grande Chartreuse, la seigneurie et la terre d'Entremont. Les archives du Monastère nous font connaître les raisons de cet achat.

« La Chartreuse craignant avec raison que la « terre d'Entremont ne tombât entre les mains de « quelque possesseur qui luy fît de nouveau éprou- « ver les violences qu'elle avoit cy devant souffertes, (c et confinant d'ailleurs, en partie, par ses dépen- « dances, ladite terre dans laquelle elle a souvent (c des droits à exiger, a cru qu'elle ne devoit pas « perdre Foccasion de se mettre à couvert de tout « ce qui pourroit à l'avenir troubler son repos. « C'est pourquoi, le 17 décembre 1694, elle en fit ce l'acquisition du seigneur de l'Hospital et de dame « Charlotte de Rumilly, son épouse, lesquels lui « remirent pour lors les terriers et les titres ^ »

< Inventaire. Arch. de la Grande Chartreuse.

Les Chartreux possédaient encore de vastes prairies, des vignobles et plusieurs fermes dans la vallée de Graisivaudan et du côté de Chambéry, ainsi que la prairie et le chalet de Malamille. Déplus, l'industrie des Moines avait mis à contribution les eaux du torrent du Guiers-Mort ; ils s'en servaient comme force motrice de leurs moulins , leurs scieries et leurs forges, et ainsi augmentaient les richesses du Monastère.

Au milieu de la prospérité matérielle acquise par la Grande Chartreuse au XVIP siècle, nous avons encore à enregistrer un nouveau désastre; un huitième incendie eut lieu le lo avril 1676 ^ L'illustre Dom Innocent Le Masson venait d'être nommé Gé néral, lorsque ce terrible accident réduisit en cendres presque tout le Couvent ; il se mit aussitôt à l'œuvre, et aidé d'un Frère Convers, qui avait certaines notions d'architecture, il reconstruisit le Monastère dans de meilleures conditions de solidité , mais malheureusement dans le style lourd et froid de cette époque . Hâtons-nous cependant de dire que cette masse de bâtiments avec ses toits hauts et à pentes rapides, — à cause de la grande quantité de neige qui tombe pendant l'hiver — et ses sept clochers de hauteurs différentes qui les surmontent , donnent un aspect grandiose et vraiment monacal au Couvent. Une Ordonnance du Chapitre Général de 1676 avait défendu « tout ce qui est curieux, superflu et contraire à la simplicité cartusienne. »

' Cf. Notice sur Dom Innocent Le Masson, V partie, Généraux, p. 124.

Eli visitant le Monastère actuel- de la Grande Chartreuse, il est facile de reconnaître les parties construites par Dom Le Masson; elles sont considérables et furent cependant terminées rapidement. « En douze ans, — dit riiistorien de la Grande Chartreuse — Dom Le Masson avait élevé ce vaste bâtiment de rhôtellerie, qui repose en certains endroits sur des fondations énormes, et en outre, le quartier des Officiers, c'est-à-dire quatre corridors superposés et sept pavillons chacun de trois étages, le tout en pierres de taille; ajoutez que, concurremment, il faisait rebâtir le petit cloître et deux tiers du grand cloître, les cellules (dont il portait le nombre de vingt-six à trente-six), la porte d'entrée principale et les deux corps de bâtiments qui raccompagnent, et restaurait Téglise, la chapelle des morts, une partie des obédiences et le Chapitre des Moines*. » La Grande Chartreuse abandonnée à ses propres ressources était incapable d'exécuter des travaux aussi dispendieux; elle eut recours aux autres Maisons de rOrdre qui toutes rivalisèrent de zèle et de générosité. Dom Innocent Le Masson fit aussi restaurer la Correrie qui avait été détruite par un incendie, le 22 juin 1674 -.

Le Monastère de la Grande Chartreuse resta dans l'état où l'avait mis Dom Le Masson, jusqu'à la Révolution française. Malgré les décrets de l'Assemblée Constituante qui avaient aboli les Ordres

< La Grande Chartreuse par un Chartreux, p. 144. La Correrie fut brûlée quatre fois, en 1444, i562, i588, et 1674.

monastiques, les Chartreux crurent un instant avoir été oubliés dans leur solitude, mais au mois d'octobre 1792, des commissaires nationaux vinrent signifier aux Religieux Tordre formel de quitter le Couvent. L'État s'empara des magnifiques forêts des montagnes du Désert de Chartreuse et les fit exploiter à son compte. Les biens furent vendus au profit de la nation, mais aucun acquéreur ne s' étant présenté pour acheter le Couvent et quelques autres propriétés qui se trouvaient dans la montagne, on établit un régisseur chargé de veiller à la conservation des bâtiments et d'exploiter les prairies'.

Le règne de Napoléon P'' n'apporta aucun changement à l'état du Monastère de la Grande Chartreuse. Seulement, en 1804, on enleva les stalles du chœur des Religieux et le maître-autel de marbre blanc, don de la Chartreuse de Pavie, et on les transporta à Grenoble. Depuis longtemps, tableaux, objets d'art, archives, manuscrits, livres, tout avait été emporté dans cette ville.

En 181 5, Dom Romuald Moissonnier, Vicaire Général de l'Ordre et Prieur de la Part-Dieu, en Suisse, fit auprès du gouvernement de Louis XVIII, d'incessantes démarches pour obtenir l'autorisation de rétablir le Monastère de la Grande Chartreuse. Ce ne fut que l'année suivante, 7 juillet i8i6, après vingt-quatre ans d'exil, qu'il put, accompagné de quelques anciens Religieux, rentrer enfin dans cette

^ Cf. Notice sur D. Nicolas Albergati de Geoffroy, V° partie, Généraux, p. iSy.

chère retraite sanctifiée par de si nombreuses générations de Moines.

La restauration des bâtiments fut longue et dispendieuse. Les Chartreux n'avaient aucune ressource, leurs anciennes propriétés ayant été vendues comme biens nationaux, ou données à Thôpital de Grenoble. Ils n'étaient même pas propriétaires de leur Monastère, et ils devaient une redevance à rÉtat qui ne leur laissait que la Jouissance du Couvent et des prairies avoisinantes ; les belles forêts des montagnes de Chartreuse étant exploitées par Tadministration forestière . Cependant les besoins étaient grands, les nécessités pressantes, les ruines à réparer nombreuses; les Chartreux avaient trouvé partout les traces de la dévastation et de la profanation. Les portes et les fenêtres avaient été brisées ou enlevées, les cellules saccagées, les toits délabrés tombaient presque en ruines, l'église et les chapelles étaient entièrement dépouillées. Il ne restait ni autels, ni vases sacrés, ni ornements pour offrir le Saint Sacrifice. Le désastre était tel que Dom Moissonnier ne put résister à la peine et à rémotion qui s'étaient emparées de lui, en voyant tant de ruines. Il mourut onze jours après son entrée à la Grande Chartreuse*.

Avec le temps, et grâce aux secours que la Providence a su ménager aux pieux enfants de saint Bruno, leur Couvent a été restauré et remis dans son ancien état. En 1816, les princes de la famille

^ Cf. Notice sur Dom Moissonnier, W partie, Généraux, p. 164.

royale voulurent rétablir à leurs frais la chapelle de Notre-Dame-de-Casalibus et l'oratoire de Saint- Bruno. Ces deux constructions qui étaient tombées en ruines ne furent terminées qu'en 1820. Actuellement, la Grande Chartreuse a retrouvé son ancienne splendeur, elle contient environ quarantecinq Religieux et quarante Frères Convers ou Donnés.

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