‹ Saint Césaire (470-543)Chapitre 13 sur 153 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

ARRIVEE DE CESAIRE A ARLES. IL Y ETUDIE LA RHE- TORIQUE. SA NOMIXATIOX A l'aBBAYE SUBURBAINE.

Depuis que saint Honorât et saint Hilaire avaient illustré le siège de Trophime, la dévotion locale s'était fortifiée et le clergé ne cessait d'être un modèle de dévoûment, de distinction, de sympathie, d'hospitalité. Il se trouvait aussi à Arles des associations charitables qui, sous la direction de l'évêque, essayaient d'entraîner les fidèles vers le bien, apportaient leurs aumônes, recevaient les pèlerins de Dieu et de l'Eglise catholique.

Mais Césaire, en quittant l'ile bienheureuse pour le continent, ne venait pas à Arles dans l'intention de s'instruire des œuvres sociales ni de courir, avide de savoir, après les rhéteurs, les grammairiens, les amis de l'élégance. C'était pour sa guérison qu'il avait sacrifié ses goûts de retraite. 11 arrivait, vers 496, tout malade, ne pouvant montrer, en apparence, que des insuccès, soit pour sa santé, soit pour sa fonction de cellerier.

A Arles cependant il y avait beaucoup à apprendre même avec un état d'âme comme celui de Césaire.

Sitôt qu'il fut remis de sa fatigue, son œil ardent s'ouvrit sur la scène variée de son nouveau milieu. Il existait des liens si étroits entre Arles et Lérins ! Le jeune voyageur n'eut pas de peine à les renouer. Les dalles de la voie aurélienne lui avaient enseigné que ses pères dans la foi, fondateurs de son monastère aimé, marchaient presque toujours à pied et souvent sans chaussure dans le diocèse immense où il commençait de résider. D'autre part, h la basilique de Saint-Étienne 1 et aux Alyscamps, il retrouvait, avec les reliques des premiers chrétiens, le souvenir des plus saints pasteurs.

Sur les bords du Rhône, comment n'eût-il point pensé à Constantin? Cet empereur s'y était fait construire un palais, dont on voit encore les ruines grandioses, avec son vaste quadrilatère, ses cours intérieures, ses absides, son immense salle du trône. Dans cette demeure, incomparablement belle, s'étaient réunis en 3i4 de nombreux évêques, accourus de toutes les contrées, k l'appel de l'empereur, pour juger les Donatistes. Ce concile d'Arles avait eu un retentissement énorme, et l'écho des chars impériaux mis à la disposition des évêques sur toutes les routes romaines en parvenait aux visiteurs.

Césaire erra autour du Forum, tel que l'avait vu souvent et décrit avec intérêt Sidoine Apollinaire,

I. Deux anneaux scellés dans une dalle en face de la porte d'entre'e de l'église magnifique de Saint-Trophime indiquent la seule ouverture, très difficile d'accès, par laquelle on peut descendre sous les voûtes d'un des premiers lieux sacrés d'Arles. On aimerait pouvoir aller en liberté visiter le berceau de notre foi, examiner ces murailles, chercher quelques graffites^ retrouver les traces du style constanlinienetdes décorations mérovingiennes. Les explorateurs scientifiques, autant que les pèlerins de la piété souhaitent le grand jour à ces monuments souterrains, trop longtemps cachés à notre légitime curiosité.

quelques années auparavant. Ces colonnes de granit à chapiteaux corinthiens, ces statues de divinités dominant les piédestaux de marbre, le blanc sanctuaire de Minerve, tout cela était debout et rayonnait au clair soleil de Provence.

Remontant la via principalis, qui traversait la ville et touchait, au passage, tous les édifices publics, Césaire admira le palais du gouverneur et s'arrêta devant l'amphithéâtre.

Cet établissement, de forme ovale, fait aujourd'hui, malgré des blessures séculaires, notre étonnement. Près de 2 5.ooo spectateurs pouvaient jouir de la vue des combats que se livraient hommes et bêtes sauvages, au milieu des arènes rappelant le Colisée de Rome. Les légionnaires, fantassins, cavaliers, aimaient passionnément lesjeux degladiateurs et les mœurs de la population, que le christianisme n'atteignait pas entièrement, favorisaient en ce lieu d'ignobles égorgements humains.

Entre les arènes et la basilique chrétienne, tout voisin se dressait le théâtre, d'un style pur comme le ciel rhodanien. Septime-Sévère, dit-on, le fit construire et c'était le prolongement de la bonne époque. De nos jours on en admire encore les arcades, les gradins, surtout les deux colonnes corinthiennes de la scène, de beaux fûts africains et quantité d'ornements, tristement épars dans ce coin silencieux. Au v^ siècle, du temps de Césaire même, des troupes grecques y vinrent donner des représentations mythologiques, avec un programme où figuraient Aphrodite et Bacchus. De pareilles attractions laissaient l'église vide et Césaire s'en plaindra.

Mais le lieu de plaisir qui attirait surtout les foules, entraînant riches et pauvres, c'étaitle cirque. A Rome

on en comptait une douzaine, où se donnaient les courses d'hommes, de chevaux et de chars. Toute colonie était dotée d'un cirque, et cependant il n'en subsistait à iVrles aucune trace apparente sur le sol. M. Auguste Véran, le savant architecte des monuments historiques, vient enfin de préciser qu'il étail établi dans les jardins situés au couchant de la ville et parallèlement au Rhône, au delà de la Roquette. Ses dimensions pourraient présenter une longueur de 3io mètres et une largeur de 70. Les parties découvertes consistent en murs parementés, en moellons smillés, et elles reposent sur des pilotis en bois de chêne, sans frottes ni sabots, foncés très serrés à o™,3o d'intervalle et que l'on a retrouvés bien conservés. Dans ces terrains gisait l'obélisque dédié au soleil que visitèrent Charles IX et Catherine de Médicis, près de la spina du cirque décorée de bornes ou metse représentant des courses de chevaux^.

Le cirque, du temps de Césaire, était le centre des fêtes publiques. On y continuait les traditions des empereurs païens et chrétiens. Constance, selon Ammien Marcellin, fit représenter à Arles les jeux des cir censés à l'occasion de l'anniversaire de son règne. Dans sa lettre à Monlius, Sidoine Apollinaire rapporte que l'empereur Majorien y tint sa Cour, recommandant au poète de se trouver au repas du cirque et d'y charmer les convives par son esprit. Sous la domination ostrogothique, visigothique etfranque, les gouverneurs présidaient aux jeux.

Ainsi, dès son entrée dans cette ville, s'ouvrait

I . Les deux bornes ou metœ du cirque, retrouvées dans les remparts delà ville à des époques différentes, ont e'te' déposées, l'une au muse'e des antiquite's et l'autre au théâtre antique. Cf. A. Véran, Le Cirque Romain d^ Arles.

pour Césaire une vie de distraction et de plaisir. Certes, sa mentalité ne le tournait pas de ce côté, car nous savons qu'il était tout imprégné d'ascétisme et tout enveloppé de ferveur monacale. Cependant, pour son éducation d'orateur, de futur chef de diocèse, de conducteur d'hommes, les mœurs qu'il rencontrait n'étaient peut-être pas sans profit. Les ornements des basiliques judiciaires, telles que celle trouvée ces derniers temps dans la cour du Museon Arlaten, les statues des divinités érigées un peu partout, au fronton des palais, au coin de chaque rue, au milieu des places publiques, les édicules votifs, les carceres pour les chars, les portes triomphales des cortèges, les autels domestiques, les images comme les jeux qu'il voyait, tout cela n'était-il pas un écho significatif des sympathies gauloises? On n'était pas à Arles, en plein christianisme, pour ces moines orientaux qui voulaient détruire toutes ces traditions, toutes ces beautés et tous ces tableaux. Le jeune art chrétien est mêlé à l'antique, surtout à Arles. Les types adoptés dans le bassin du Rhône procèdent des modèles romains ; des rapports faciles et fréquents par la voie de mer et du fleuve ont efîacé presque toute difiPérence.

Sur la grâce et la diction de Césaire, l'atmosphère d'Arles ne pouvait pas, ne devait pa« rester sans influence. Il ressentait, apparemment, un sentiment inconnu dans cette ville tumultueuse, commerciale, militaire, intellectuelle. Le sens d'un Gallo-Romain, c'est dans un milieu appelé « la Rome des Gaules ^ »

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