‹ Saint Césaire (470-543)Chapitre 14 sur 153 · I. Auson. Ordo nobilium urbium FUI · texte numérisé non relu

I. Auson. Ordo nobilium urbium FUI

Pande duplex Arelate^ tuos^ blanda hospita. portas : Galliila Roma^ Arelas.

Cf. Auson., ep. 24, 81.

qu'il était certain de reparaître. Arles devait beaucoup à l'Italie jusqu'à la venue de Constantin ; mais, depuis les princes chrétiens et après le déplacement du siège de la préfecture, qui de Trêves fit un bond jusqu'au cœur de la Pro^incia par excellence, la romanisation s'accentua. Le Rhône se couvrit de bateaux de tous les pays, les finances eurent la leur basilique, les consuls installèrent le bureau de leurs annales, l'enseignement juridique fut très en honneur, celui des lettres jeta un vif éclat.

Capitale de la Gaule, siège de la préfecture, résidence des hauts dignitaires, Arles reçut du gouvernement impérial et consulaire un très important appui pour la religion chrétienne. Et, de même qu'on y trouvait toutes les magnificences du monde, un échange étonnant des produits de l'Orient avec les céréales d'Afrique, les taureaux d'Espagne, les armes des manufactures gauloises, ainsi dans l'Église se faisait un mouvement d'idées élargies, de connaissances esthétiques, de communications religieuses.

Césaire n'alla pas jusqu'à dire, en face de ces merveilles d'art, ce que son contemporain, Fulgence de Ruspe, écrivait sur Rome : « Combien la Jérusalem céleste sera belle, si déjà Rome terrestre a tant de grâces! » Cependant il faut bien avouer qu'Arles avait un tout autre aspect que le couvent isolé de Lérins. Les rues animées, où des marchands sans nombre vendaient les arômes de l'Italie et toutes sortes de fruits exotiques, formaient un contraste frappant avec la virginale pinède, porteuse de bouquets et de brise marine.

Mais il est temps de pénétrer dans l'intérieur où fut reçu Césaire en arrivant à Arles. Parmi les familles les plus honorables de la ville se distinguait

ARRIVEE DE CESAIRE A ARLES. -Jô

celle de Firminus et de Gregoria, sa proche parente ^ L'un et l'autre craignaient Dieu et s'occupaient de bonnes œuvres. Us gardaient pour Lérins une affection toute particulière, privilégiée. Rien ne leur faisait oublier les saints évêques venus de l'île bienheureuse, et c'est vers elle que s'orientaient leurs cœurs fervents. Soit qu'ils eussent besoin de conseils ou de lumière, soit que les moines désirassent une faveur, aussitôt s'établissait la relation sûre, féconde, toujours joveusement accueillie. La maison de Firminus et de Gregoria étant la maison des pauvres, des moines, des clercs, rien de plus naturel que de leur demander l'hospitalité. S'inspirant de l'exemple des chrétiens de la primitive Eglise, ils ne consumaient point leurs richesses dans des mondanités douteuses, en tout cas inutiles pour le ciel, mais envoyaient tout leur superflu au paradis, selon la jolie expression de la Vita de Cvprien. Néanmoins, la piété la plus profonde peut s'allier très bien au goût de la belle littérature : Augustin, Grégoire de Nazianze, Jérôme, Eustochium, Paula, Mélanie, Sidoine Apollinaire et tant d'autres n'ont-ils pas conquis du même coup un rang élevé dans la science et la sainteté?

Foyer de charité et de culture générale, la demeure dont Césaire était le nouvel hôte abritait un cercle de beaux esprits. Tout ce qui, à Arles, pensait, écrivait, professait, se donnait rendez-vous chez Gregoria et Firminus. Entre ces amateurs de littérature se faisait un échange de communications,

I . « Erat igitur tempore illo Firminus illustris et iimens Deum et proxima ipsius maierfainilias Gregoria, illustrissima feininarwn... Cœsarium causa misericordiœ receperunt. » P'ita. lib. I, cap. I, 8.

de lettres, d'idées qui charmait l'assistance. Un savant ne devait-il pas être une triple bibliothèque grecque, romaine, chrétienne? Est-ce que toute noblesse ne se trouvait pas dans les connaissances clas siques, selon l'expression de Sidoine?

Ennodius, l'un des plus grands évêques de son temps et l'un des principaux écrivains du vi° siècle, était né ù Arles. Parent de Firminus, il lui adressait des lettres qui le traitent de Mécène et concordent avec l'éloge de notre Vita, Un autre personnage considérable, fils de consul, préfet de prétoire, Magnus Félix, était aussi de sa parenté. Après avoir renoncé au siècle, il se consacra à Dieu et voulut être enseveli dans sa villa de la Gayole^ auprès du plus antique tombeau chrétien de la Gaule-.

Un des familiers du cercle des beaux esprits d"Arles s'appelait Pomérius. Originaire d'Afrique, ce rhéteur fameux avait été jeté sur notre littoral par la persécution vandale. Il apportait la doctrine augustinienne et le culte du beau langage latin. Ennodius voulut attirer Pomérius en Italie. Il lui manda qu'il estimait Cicéron, comme lui-même aimait Homère. Rurice,évêque de Limoges, désira aussi notre docte africain. Ne pouvant l'obtenir, il vint à Arles, supplia Eone de le lui accorder quelque temps, le pressa ensuite par des lettres exquises d'amitié, où il se

I. La Gayole est un domaine situe' à 6 kil. de Brignoles (Var). Cf. Albanès : Dewa: inscriptions nie triques du V^ siècle trouvées à la Gayole. L'une de ces deux inscriptions est consacrée à Magnus Félix.

1. Sur l'église rurale de la Gayole et son sarcophage d'un intérêt unique pour les origines chrétiennes en Gaule, voir : Ed.Leblant, Sarcophages chrétiens -^ C. Jullian, Revue des Etudes Anciennes^ an. 1909; Albanès et Chaillan dans opuscules divers.

nomme « le disciple de son âme^ ». Mais Eone, évêque d'Arles, Gregoria, Firminus se firent un devoir de retenir leur ami commun, pour l'ornement de la ville. Nous savons, en effet, que Pomérius joua un rôle important à Arles dans l'enseignement des auteurs profanes aux fils de sénateurs et aux jeunes clercs. Bien plus, il semble prouvé aujourd'hui qu'il devint prêtre et abbé d'un monastère. On lui attribue un traité de la Vie contemplative''- , qui contient des observations en apparence différentes de celles caractérisant le rhéteur. Mais Ennodius rectifie certaines marques de modestie, alors de bon ton; et, nonobstant son stvle embrouillé, on peut penser que Tunique Pomérius est « ce nourrisson du Rhône )> adoptant Arles pour sa patrie. C'est le même qui concilie l'idéal si juste des lettres profanes servant à la science ecclésiastique.

Sans raisonner sur ce sujet bien délicat, il est certain que le programme des études sacrées ne peut absolument abjurer la compagnie des anciens. Il existe tout un trésor acquis d'humanités qui provoquera sans cesse une vive admiration pour lécrivain quel qu'il soit. Le mépris ou la négligence des classiques marqueront toujours la décadence. Malheureusement ce préjugé contre l'antiquité pénétra dans l'esprit des hommes d'église du temps de Césaire : « par scrupule de piété on se méfia des modèles et des auteurs profanes ».

Césaire et Pomérius se rencontrèrent donc chez leur ami Firminus. Celui-ci, qui lisait Plante et Cicéron, conçut la pensée d'un plan d'études littérai-

I. Migne. — Lettres d'Ennodiiis. — Lettres de Rurice. 1. Ce fut à la demande de rëvèi|iie d'Avignon. Julien, que Pomérius écrivit son Z)e Fita contemplativa.

res pour son hôte. Il s'en ouvrit au maître illustre et au pieux disciple. L'un et l'autre acceptèrent. Dans le but d'être plus utile à la religion, Césaire reçut des leçons de science humaine et commença sa rhétorique. Le livre que le maître lui avait prêté, il l'étudiait avec goût pendant le jour et, la nuit, il le portait dans sa chambre. Une fois il lui arriva de lire dans son lit et de s'endormir de fatigue K Alors il crut voir en songe un dragon qui lui mordait le bras avec fureur. Troublé par cette vision, il s'imagina que Dieu l'avertissait de ne plus avoir de contact avec la sagesse mondaine, s'il ne voulait pas perdre son âme pour l'éternité. Le charme et l'ornement de Télocution ont-ils jamais fait défaut, ajoute le naïf biographe du vi® siècle, à quiconque est enflammé d'amour surnaturel, d'esprit de foi et de hautes vertus?

Cette rupture prompte et définitive avec l'étude des modèles antiques amena les protecteurs de Césaire à parler de leur hôte au vénérable Eone, évêque de la cité. Peut-être espéraient-ils que le prélat ferait revenir le pieux moine de sa décision étrange. Eone le pria donc de passer chez lui, l'interrogea sur ses dispositions, lui demanda le nom de son pays, de son père et de sa mère. Quelle ne fut pas sa surprise d'apprendre que le protégé des vertueux patriciens était son compatriote et même un parent-! Son afîection pour lui éclata aussitôt devant tous et il se prit à dire hautement : « Vous êtes mon fils, mon concitoven, mon sang; votre parenté est la

I. « ... Casu vigilia lassatiis in Icctulo siib scapula sua posuit... » Lib. 1, cap. i, 9.

■2. « Meus es, Jili, concivis pariter et propinquus. « Lib. I, cap. I, 10.

mienne et je me souviens avec bonheur de votre sainte famille ^ )).

Dès ce moment, le jeune homme ne fut plus un pèlerin et un étranger. Eone ne tarda pointa écrire à l'abbé de Lérins pour lui demander la permission de l'agrégera son diocèse. Porcaire, nous le savons, fit de grandes objections et n'accorda ce sujet d'élite qu'avec un chagrin poignant. La chronique de Lérins insinue la correspondance engagée à cet égard dans des termes si touchants qu'on ne sait s'il faut admirer davantage l'humilité de la demande d'Eone ou l'acceptation à peine résignée de l'abbé.

Muni de l'autorisation régulière, Césaire fut ordonné diacre sur-le-champ et, peu de temps après, prêtre de l'Eglise d'Arles.

Une pareille élévation ne changea rien à sa façon de vivre. Sans doute, il revoyait Pomérius pour des questions de spiritualité et les deux sœurs d'Ennodius et leurs fils Lupicinus, Parthéniiis et la jeunesse arlésienne qui manifestaient des sentiments chrétiens, mais par-dessus tout il pratiquait les mœurs d'un moine. Dans la distribution de secours aux indio^ents il montrait un soin, une capacité, une obligeance que les contemporains ont appelée céleste -, Il avait lœil surtout : la décence de la basilique, l'entretien des vases sacrés, l'administration temporelle ; en chaque action, c'étaitunange. L'habit grossier du monastère, il voulut le porter toujours; sa croix de moine, il la mit en évidence. Plus il voyait des occasions de tentation dans le monde, plus il s'enfonçait dans l'hu-

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