Lib. I, cap. V
2. Une lettre a été' aussi adresse'e à Oratorie, abbesse d'un monastère dépendant de Césaire.
LE MONASTERE DE SAINT-JEAN. 2-Jl
sauve la continence. Il est d'expérience que le démon tient le monde entier sous sa griffe par ces deux vices de l'esprit et du cœur. Armez-vous de fortitude pour résister au mal et pratiquer le bien, ne donnant pas de consentement à la tentation mentale pour ne pas rouler dans le péché réel. C'est dans le cœur qu'on déserte la grâce et qu'on perd la victoire. Haut le cœur 1 Puisqu'un clou chasse un clou, fuvez la luxure par la pensée du feu éternel de l'enfer, recourez à Thu milité vraie, sincère, intérieure. Le labeur est difficile, mais la promesse est si belle, la récompense si glorieuse. Après la mort, lame prend son essor, et va jouir tant qu'elle veut dans la compagnie des ange? et le rovaume éternel du Christ...
0 Je ne suis qu'un ignorant, couvert de péchés et j'ose instruire les saintes! J'ai de la tiédeur et je viens réchauffer des âmes ferventes ! Je me traîne péniblement dans le chemin de la vertu et je veux exciter les vierofes toutes transfio^urées d'amour divin ! C'est vous, pieuse Césarie, ainsi que vos vénérables compagnes, qui êtes complices de cette petite Admonition. Ne pouvant aller vous voir autant que je le désirerais, je puise dans les saints Pères mes conseils de charité. De moi-même je n'ai que rusticité et impuissance, mais, m'appuvant sur eux. j'enveloppe de leur charme mon fonds d'idées tout grossier. Gardez secrètement pour vous seules cette communication spirituelle et ne la montrez à personne. Réjouissez-vous, vénérables filles, de votre entrée dans le port du salut. Vous avez quitté les ténèbres du monde pour voir la lumière du Christ. Derrière vous, les plaisirs amers des passions ; devant vous, les douceurs de la chasteté. Malgré les
combats qu'il vous faudra livrer jusqu'à la fin, je suis sûr de votre victoire. Oui, vous comprendrez qu'il ne suffît pas de quitter l'habit séculier et d'éviter les désordres du monde. Recueillir les fleurs du paradis, qui sont dans les Saintes Ecritures, composer un collier de perles précieuses avec de bonnes actions, conserver l'arôme de la continence, voilà le complément de votre religion... »
Césaire insiste lon«:uement sur cette lutte du cœur et sur la flamme des passions. Il indique par quelles péripéties on passe, j^énéreusement, de la virginité à la couronne du ciel et trace d'une main supérieure tous les secrets de la perfection religieuse : « Que les sœurs aiment leurs parents, les voient et prient pour eux ! Que la mère et ses filles du cloître s'affectionnent tendrement î Par-dessus tout, chères sœurs, fuyez le venin de la jalousie, et ayez toutes les douceurs de la dilection. Colloques spirituels, consolations d'âmes, fraternité et unité de cœur, ne négligez rien pour vous montrer le sursimi. Si vous êtes riches, nobles, puissantes, pensez que l'humilité de la religion vous élève plus haut que les grandeurs humaines ; si vous êtes pauvres, remerciez- Dieu de ne vous avoir pas embarrassées des funestes liens du monde. Tenez la main à la charrue et, fermes, avancez toujours sans regarder en arrière. Vous, abbesse, faites contrepoids à vos soucis matériels par des lectures et des méditations fréquentes, précédez vos compagnes en vertus. La première à l'oratoire, sortez-en la dernière; la première à l'ouvrage, la dernière au repos; la plus ardente au jeune, la plus mortifiée à table, la plus modeste de mise et d'attitude...
« Une cause de trouble c'est la préférence de
telles personnes. L'abbesse ne regardera pas Fusage ni les manières obséquieuses des sœurs : chacune sera aimée selon ses mérites. Quelquefois elle sera indulgente et quelquefois sévère, elle tranchera comme un couteau, elle armera sa main de la férule, mais aussi elle saura faire la moitié du chemin pour aider la pénitente et porter un peu son fardeau.
« Appelée au parloir Tabbesse ira par nécessité, mais, auparavant, elle marquera son front du signe de la croix. Enveloppée de pudeur, ressemblant à la bienheureuse Marie, qui parla brièvement à l'ange et réserva son entretien avec Elisabeth, elle conversera avec gravité, discrétion et bonté. Tous la loueront de l'agrément de sa présence. Si on lui demande une grâce qu'elle puisse accorder, son visage sera souriant. Un refus est toujours adouci par de bonnes paroles de regret. Envers tous, enfin, elle sera gracieuse et animée des meilleurs sentiments. »
Ce portrait d'abbesse n'est-il pas charmant? Il nous fait quitter avec peine les notations de clairvoyance, de tact, de finesse, de bon sens que Césaire a répandues dans sa fondation religieuse.
L'ensemble de ses règles, épîtres et commentaires fit une impression profonde.
Le monastère de Saint-Jean rayonna au delà de sa clôture et des murs de la ville d'Arles. En Italie, sur les bords du Rhin, en Gaule nous rencontrons ses idées et son influence. Césaire attira de loin une élite de vierges, qui forment une couronne de sainteté autour de son nom glorieux. Les archives de l'abbaye, les Bollandistes, le codex de saint Benoît d'Aniane nous ofifrent les plus touchants renseignements sur les premières fleurs de
vertus qui embaumèrent le jardin fermé de l'Église.
Fortunat, le plus fin poète du vi^ siècle, a magnifié l'envol de Césarie dans les phalanges des Agnès, des Agathe, des Paulina, et il réserve la même gloire à Liliole qui, dans sa conduite, retrace les mêmes vertus^.
Nous ne saurions omettre le récit de la vocation de sainte Rusticule par Florentins, tant il charme l'esprit et émeut le cœur.
Sainte Liliole avait été formée par Césarie et lui succéda. Pendant qu'elle était abbesse, Clémence de Vaison perdit son mari. Restée seule avec son dernier enfant de cinq ans, elle concentra sur ce trésor toute son affection. Mais Rusticule, dès cet âge, avait eu le don de plaire à un guerrier de Contran, nommé Chéraonius, qui, sans plus de façon, l'enleva pour se la destiner en mariage. Liliole intervint, écrivit à Contran et à l'évêque d'Autun. Syagrius, d'accord avec le roi, contraignit le ravisseur à lâcher prise, et l'enfant fut conduite à Arles. L'abbesse vint elle-même la recevoir à la porte et, la pressant entre ses bras : Mon enfant, lui dit-elle, voici enfin la blanche colombe qui se réfugie sur le cœur de notre bien-aimé Père Césaire. — Et personne, ajouta la petite, ne pourra plus l'en arracher. — Elles faisaient allusion l'une et l'autre, par ces paroles, à un avertissement du ciel qui s'accomplit malgré les obstacles multipliés.
Rusticule ne tarda pas à faire les délices de toutes les sœurs. On se la montrait sage, pieuse, belle, intelligente, merveilleusement douée pour les cho-
I. Fortunatus, Crt/w., 1. VIII, G. — Cf. M. Prou, La Gaule mérovingienne, p. 225 et s.
ses de Dieu. Elle avait une mémoire si heureuse qu'en peu de temps elle sut par cœur une grande partie des livres saints; et quand, parfois, elle s'endormait sur les genoux d'une de ses maîtresses, il suffisait que celle-ci continuât à lui enseigner un psaume pour que l'enfant le répétât tout entier, au réveil. La mère de Rusticule, de la noble race des Rustici, établie dans sa \'illa d'Herbosacus à Vaison, \'int un jour demander sa fille, unique objet de son amour. Toutes ses richesses elle veut les transmettre à son héritière et jouir de sa douce compagnie. Double résistance et vains efforts contre le veuvage et la tristesse ! La personne des vierges ayant vécu dans le monastère plusieurs années était inviolable , au nom des règles et du Saint-Siège; et par ailleurs, la petite nonne refusait de sortir. L'attrait des beaux appartements de Vaison, de robes luxueuses, de bijoux de prix n'obtint que dédains inflexibles.
Ainsi la mère de Rusticule vit se réaliser la vision qu'elle avait eue longtemps auparavant, lorsque Césaire lui apparut, lui demanda sa blanche colombe de fille, l'emporta, joyeux, et la cacha avec bonheur dans son sein.
Abrégée de la sorte au monastère d'Arles, Rusticule montra une maturité de jugement exceptionnelle. Quand Dieu rappela la bienheureuse Liliole de cette vie, toute la communauté se la donna pour mère, quoiqu'elle eût à peine dix-huit ans K
Radegonde mérite une mention dans la galerie primitive des grandes religieuses d'Arles. Très belle figure que celle de cette princesse, vie faite autant pour la poésie que pour l'histoire. Fille du roi de