I. S. Cxsarii régula ad monachos
1. Incipit in Chris ti nomine régula qualis dcbeat esse in monasterio uhi abhas est, quicumquc fuerit. Ici c'est rëvêque qui prescrit la loi à suivre dans la circonscription de son autorité.
ARRn^E DE CÉSAIRE A ARLES. 33
d'autre part: voilàce à quoil'on reconnaît une vocation véritable, un abbé parfait. L'auteur a su mettre dans son œuvre une concision, un relief qui sont en harmonie avec la rigueur des points prescrits.
Les moines se donneront entièrement et pour toujours, dit-il. Ils renonceront à leurs biens. Tout sera commun entre eux. Aucun n'aura de cellule particulière ou quelque armoire fermant à clef; tous habiteront dans le même local. Les moines accompliront la tâche qui leur sera imposée et non celle qui leur plaira davantage.
Pendant la psalmodie, que personne ne parle. A table, silence absolu. Une lecture sera faite pendant le repas, afin que l'âme se nourrisse en même temps que le corps. L'homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole de Dieu. Telle qu'une terre sans eau, est l'âme sans réfection.
Les femmes n'entreront pas dans le monastère.
Au premier signal, chaque religieux quittera tout pour accourir à l'appel de Dieu; s'il tarde, aussitôt il recevra un petit coup de férule sur la main; si l'abbé ou un ancien le réprimande, il ne cherchera pas à répondre pour se disculper.
Qu'il n'y ait point de dispute entre frères de la communauté. Celui qui se verra coupable en demandera pardon. Comment et de quel front pourrait-on haïr son frère, alors que l'Evangile ordonne d'aimer même ses ennemis?
Toute la matinée jusqu'à Tierce, on lira; puis chacun fera ce qui lui est commandé.
Sans la permission du supérieur, il est défendu de transmettre ou de recevoir des lettres et toutes communications.
La nourriture et les vêtements, l'abbé les four-
nira. Puisqu'il est prescrit de ne rien posséder en propre, il est juste que tous reçoivent le nécessaire des mains de l'abbé.
Les infirmes, les malades seront traités avec soin, afin qu'ils jouissent au plus tôt de la santé.
Que toute œuvre soit faite avec bonne volonté pour accomplir la parole sainte : « Volontiers je vous sacrifierai, ô Seigneur ». Il faut s'exercer à la lutte spirituelle, se surpasser les uns les autres en humilité, charité, patience.
Du mois d'octobre à Pâques, on récitera deux nocturnes et on lira trois leçons. Depuis Pâques jusqu'en septembre, on jeûnera le mercredi et le vendredi seulement. Du mois de septembre à la Noël, le jeune est de rigueur tous les jours. Au surplus, deux semaines avant le Carême, il faudra jeûner chaque jour, excepté le dimanche. Quiconque jeûne le dimanche, commet un péché, à cause de la résurrection du Seigneur. Ceux qui se portent bien ne mangeront ni viande de boucherie ni volailles ni autres animaux.
Dans cet ensemble de principes, il convient de relever plusieurs traits caractéristiques. D'abord, l'engagement de rester jusqu'à la mort dans le monastère où l'on a fait profession. C'est la condition d'entrée, extrêmement importante et nouvelle. Une plaie horrible des meilleurs monastères, même de Lérins, était la fréquence des départs de religieux à la première punition, aux moindres épreuves de quelque part qu'elles vinssent. Libanius, Rutilius et beaucoup d'autres nous ont laissé des spécimens de leurs critiques contre ces moines errants qui s'en allaient goûter à tous les secrets du bien-être, spé-
culant sur le prestige que leur profession exerçait parmi les fidèles.
« Hé quoi, s'écriait Fauste, les oiseaux aiment leur nid, les bêtes fauves restent fidèles à leur gîte, et le moine préférerait aux bienfaits de Dieu ses caprices, son propre sens, sa volonté dénuée de sagesse? »
La pauvreté avait été mise en pratique par les cénobites anciens, mais jamais, semble-t-il, avec la franchise, l'extension et le renoncement innovés dans la règle de Césaire. Avant lui, on tolérait des objets conservés en propriété privée, on laissait, d'ici de là, quoique rétrécis, la liberté, l'usage des biens; aucun acte d'aliénation formelle n'était prescrit. Cette vertu de renoncement total, il la fallait, néanmoins, pour établir l'abstinence vraie et l'égalité entre des personnes de la même famille. Les riches n'y scandaliseront plus les pauvres. Ils auront moins de tentations pour aller vivre en dehors du monastère. Quant aux pauvres, ils sentiront alors qu'il n'y a qu'un cœur, qu'une âme, qu'une religion.
Un acte qui s'imposait, c'était de supprimer tous les coffrets, scellés au sceau des moines fils de sénateurs ou d'opulents citoyens, ainsi que leurs cellules bien décorées, leursarmoires à provisions, leurs meubles et leur linge personnel. L'uniformité de vie réclamait l'unité de traitement. Un seul régime pour tous, les caractères mis en un contact incessant, tout privilège de rang, de bien-être, de fortune, banni; n'est-ce pas ce qui devait faire la beauté forte d'une communauté vouée à la régénération du monde?
Des exemples, des commentaires, des gloses sont
nécessaires pour implanter une règle et la rendre féconde. L'abbé ne manqua pas d'expliquer sa pensée et celle de ses maîtres en ascétisme qui lui avaient fourni les parties essentielles de son œuvre.
Il était le type vivant, l'explication intégrale de la discipline. Non seulement ses actes quotidiens édifiaient la communauté, mais sa parole prodiguait la lumière à tous les habitants du lieu. Avec une courageuse fermeté, les abus sont corrigés. On sent dans tels sermons aux moines une chaleur, un mouvement, une vivacité qui pourraient accuser le temps où Césaire gouvernait l'abbaye d'Arles. Mais aussi le groupement de ces exhortations nous ofiPre l'occasion de considérer les emprunts copieux faits aux œuvres de Fauste^. On remarquera qu'il s'élève avec indignation contre le relâchement de ses frères. Il leur montre l'abîme ouvert sous leurs pas et la damnation qu'ils se préparent. Il les menace de verges- et puis il leur demande en pleurant de revenir à une vie meilleure. Il ordonne et il supplie, il veut frapper et il souffre.
« Examinez l'appel de Dieu, s'écrie Césaire : vivre dans la solitude, c'est la perfection; ne pas y vivre saintement, c'est la damnation... Pensez que les vrais jours de mérite sont ceux où, faisant abnégation de votre volonté propre, vous n'avez transgressé aucun point de la règle. De même, la vie
I. On attribue à saint Césaire une partie seulement dn groupe des sermoncs ad monachos et, parmi ceux-ci, il en est qui ont été prononcés en cours de visite de monastère, alors qu'il était évêque, ou adressés peut-être sous forme d'épîtres, comme il le fit pour les vierges.
1. Cf. Régula, art. XI. Si tardius venerit, statim defenda in nianus accipiat.
véritable est celle qui se passe sans malice, sans envie, sans orgueil, sans mensonge, sans impureté. Appliquez-vous à faire progresser votre àme dans la vertu... étant prompts à la prière, généreux dans la sobriété, doux et fervents dans la charité. Le soir demandez-vous si vous avez été un sage, adonné à la lecture, plongé dans l'oraison, édifiant envers tous, pacifié envers vous-même^ )).
Au bout de trois ans de charge abbatiale ~, Césaire avait transformé sa communauté. Malgré sa jeunesse, les anciens l'avaient apprécié à sa valeur, et ils louaient Dieu de toutes les vertus qu'ils voyaient en leur père. Avec lui, sous sa ferme impulsion, les moines furent si bien dirigés qu'un demisiècle après on désignait encore cet Institut comme un modèle de monastère.
Le YieU. évêque d'Arles apprenant que Césaire avait répondu à sa confiance avec un succès complet, résolut de lui conférer la dignité épiscopale. Et ainsi, partout où il alla, son passage fut rapide. On dirait que son ange mettait hâte à le faire arriver à la fonction principale de sa vie. Les événements favorisèrent on ne peut mieux cette vocation qui était destinée à élever si haut dans la Gaule mérovingienne la place d'un saint évêque.