‹ Saint Césaire (470-543)Chapitre 46 sur 153 · P'ita, lib. I, cap. ii · texte numérisé non relu

P'ita, lib. I, cap. ii

croyance ingénue, était toujours sûr de se rendre le monde surnaturel accessible et protecteur. Dès qu'il se sentait submergé par la violence des éléments ou de la nature, il recourait à Dieu et aux saints qui, sur la terre, brillaient par leurs vertus.

Un incendie donc s'était déclaré à Bordeaux au milieu de la nuit et le feu menaçait d'envahir une grande partie de la ville. On accourut auprès du persécuté, de l'homme de Dieu chassé de son diocèse, revêtu de l'auréole des miracles : « Saint Césaire, lui criait-on de toutes parts, priez pour nous; bienheureux Césaire, venez, arrêtez l'incendie »,

Touché de douleur, ému de pitié, l'homme de Dieu se lève et suit la foule qui le conduit au feu. A la vue de la flamme immense qui enveloppait la ville et, pétillante, brûlait les habitants, il se prosterne à terre et prie avec ferveur.

Aussitôt les tourbillons de feu s'arrêtent et, en même temps que montent les invocations, la flamme s'éteint.

Tant de pouvoir augmenta encore la vénération populaire et des acclamations infinies s'élevèrent vers le ciel pour bénir le Divin Maître et son pieux serviteur.

Le lendemain, la ville entière de Bordeaux apprit ce prodige avec joie et un concours immense de citoyens, de femmes, d'enfants s'empressa autour de Césaire pour le saluer comme un apôtre et le remercier comme un libérateur. L'auteur de la persécution était doublement confondu. Césaire n'était plus un accusé. Dieu montrait son innocence et les grands du monde, aussi bien que les plus petits, rappelaient à Alaric son devoir.

En attendant, les fidèles étaient avides d'entendre

la parole de Césaire. L'orateur arlésien, passionné pour la prédication, ne cessait d'instruire, dans les. cryptes de Saint-Seurin et les basiliques, tous les bons chrétiens de Bordeaux. Il leur disait, ajoute son premier biographe, avec un à-propos que les circonstances éclairaient lumineusement : « Rendez à César ce qui est à César; obéissez à votre prince ; mais rendez aussi à Dieu ce qui est à Dieu, observez ses commandements. Respectez le prince, obéissezlui, quand il prescrit des choses justes, mais méprisez l'erreur sur les dogmes et la discipline ».

Ses auditeurs ne manquaient pas d'admirer le courage apostolique de Césaire qui osait dire ces vérités en face, et ils étaient fiers de cet évêque sans peur ni rancune. Plus il était dissemblant de ces prélats ariens, sans énergie, sans dignité, nourris dans les palais, flatteurs de Cour, plus il brillait d'une auréole conquérante. C'était comme un candélabre illuminé qui irradiait le monde et l'attirait à ses rayons bienfaisants.

Alaric, qui faisait codifier à cette époque la loi romaine des Visigoths, n'y admit pas la participation de Césaire. Celui-ci profita néanmoins des bonnes dispositions politiques du prince et de ses avances de conciliation. Il prépara le concile d'Agde, en parla à Alaric, se ménagea l'appui précieux des évêques de Bordeaux et de Limoges et partit pour son Eglise. Son exil avait été très court et cependanttrès fructueux pour la religion, tant il est vrai que Dieu, lorsqu'il lui plaît, sait facilement changer le mal en bien. Césaire traversa Toulouse, où siégeait laCour d'Alaric, passa à Narbonne, chef-lieu de la province, salua les évèchés du Languedoc, en cherchant celui qui pourrait le mieux servir de trait d'union pour le concile

projeté, enfin revit le Rhône et se trouva devant Arles.

A la nouvelle de son retour, le clergé, les moines, le peuple, les magistrats, les marins, les fonctionnaires, toute la fraternité, en un mot la cité entière se précipite au-devant de lui. C'est Tenthousiasme de la foi, le délire des Barbares et les acclamations plus graves des Gallo-Romains. Hommes et femmes ont des croix à la main, ainsi que des flambeaux, chantent des cantiques, des psaumes, ils jettent des vivats en grec et en latine

Tous ces détails tirés textuellement de la Vita du vi^ siècle ne sont-ils pas une évocation précieuse de ce milieu si lointain qui se reproduit et revit dans certaines manifestations contemporaines?

L'auréole du confesseur, qui suscite toujours des sympathies ardentes, procura à Césaire des gages d'une joie inespérée. Dieu voulut lui-même se mêler à ce triomphe, et il arriva un fait miraculeux qui mit à son comble l'allégresse publique. Pendant que la procession de sympathie, de vénération, d'honneur à l'exilé, se déroulait triomphante, alors qu'on parcourait la ville jen admirant la décoration du Forum, les tentures appendues à l'atrium, aux portiques, à la façade de la vieille basilique, les voiles peints accrochés aux maisons de la via principal îs, soudain le ciel s'obscurcit et une pluie abondante inonda la campagne, brûlée par une très longue sécheresse 2. La Provence, avec

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