‹ Saint Césaire (470-543)Chapitre 49 sur 153 · I. Vitay lib. I, cap. m · texte numérisé non relu

I. Vitay lib. I, cap. m

et conserver avec eux le boulevard de la puissance visigothique dans le Midi (5o8). Le duc Ibbas les conduisit en toute promptitude. En attendant qu'ils arrivent, le siège continue et les combats se multiplient. Que de ruines autour d'Arles ! De Trinquetaille aux Alvscamps, par-dessus le Rhône et le cirque, des remparts romains qui protègent la Major et se dirigent vers la porte de la Cavalerie, on remarque une quantité immense de soldats, on entend des cris de colère, on perçoit avec stupeur leur désir de vengeance.

C'est à ce moment qu'un jeune clerc, compatriote et parent de Césaire, craignant des représailles dans une prise d'assaut et redoutant la mort, conçut le dessein de se livrer à l'ennemi. Il quitta, un soir, le presbyterianij monta sur les murailles et, au moyen d'une corde, descendit dans les fossés de la ville, puis, le lendemain matin, se rendit au camp. Apeine l'évasion fut-elle connue dans la ville que Golhs, Visigoths, Juifs, populace, tous se rassemblent, poussant des cris de haine contre l'évêque et l'accusant de vouloir livrer la ville. Son parent, le clerc transfuge, passa pour son émissaire. Et, sans contrôle, sans explication, sans preuve, sans débat contradictoire, la foule, si souvent encline à l'irréflexion, se saisit de la personne de l'évêque et l'emmena, sous la garde d'hérétiques féroces, au palais du Préfet*.

On décida ensuite de le jeter dans le Rhône pendant la nuit, ainsi que nous l'apprend la relation de la Vitciy ou du moins de le conduire à la forte-

1. n ... Jiidœis prœsertim et hœreticis idipsum absque vcvercntia et moderatlone clamantibus... extrahitur c donio ecclesiœ antistes, » Lib. I, cap. m, 21.

resse de Beaucaire pour le bannir plus tard. Dans cet incident la source historique est si abondante que chaque mot exprime une méchanceté, une ingratitude, un acte d'injustice envers le saint, toujours plein de douceur, comme le Divin Maître, agneau au milieu des loups.

Dieu prit la défense du persécuté et du martvr. Ses ennemis eurent beau s'emparer de sa maison et l'envahir avec la soldatesque, on ne trouva rien contre l'évêque. Le sac de ses appartements ressembla à une sorte de bacchanale et, pour mieux préciser l'origine diabolique de l'incident, un Goth osa profaner la pauvre chambre de Césaire en couchant dans son lit. Il fut frappé de mort le lendemain matin, dit Cyprien, parce qu'il n'appartenait à personne de polluer une maison de saint.

Cependant l'ennemi tenait les rives bloquées, et les bateaux qui sillonnaient le Rhône en tout sens, ne permettaient pas de sortir. L'évêque, traîné au bord du fleuve, ne put donc s'embarquer. On le ramena au palais de la Trouille, par les ténèbres de la nuit, comme le Christ auprès de Pilate. Là on le garda quelque temps et on le cacha si bien qu'aucun catholique ne savait où il était, ni même s'il vivait encore^.

Un incident nouveau, tout en montrant qu'il n'y avait aucune intelligence entre les assiégeants ei l'évêque, découvrit la cabale des Juifs dans cette affaire. Ces derniers, qui étaient nombreux dans la ville, n'avaient certainement pas à se plaindre du pasteur. Jamais, dans ses homélies, un mot qui respirât l'exagération confessionnelle à leur égard; toujours

I . Lib. I, cap. III, 2 1 : .( yullus cathoUconim posset agnoscerc . »

des paroles et des sentiments de condescendance. Pourquoi donc s'acharnèrent-iis sur lui, sinon par intérêt de race, par passion fanatique, par malig^nité? Toute cette perfidie fut découverte aux Goths dans un billet imprudent. Un Juif, étant de garde sur les remparts pendant la nuit, lança aux assiégeants une lettre liée à une pierre. Il disait son nom et, de la part de ses coreligionnaires, il offrait de les introduire dans la place par l'endroit du mur qui lui était confié. Il y mettait une condition, c'est que lui et les siens seraient épargnés soit dans le pillage des biens soit dans la punition par la captivité.

Le lendemain, à l'aube, les Goths, en faisant une sortie autour des remparts et chassant quelques ennemis qui se trouvaient trop près des portes, ramassèrent la lettre perfide. En la lançant contre le camp, la force avait manqué et elle était tombée sans arriver à destination. Quelle ne fut pas la surprise de la garnison et de tout le peuple, lorsqu'on eut en main la preuve de la trahison! Le gouverneur assembla les Artésiens sur le Forum, condamna à mort le traître et fit arracher les Juifs de leurs postes de défense 1.

Ce manquement au devoir envers la patrie ouvrit les yeux des habitants. Les Juifs furent vilipendés et peu s'en fallut qu'on les massacrât tous. « Césaire, qui était comme Daniel dans la fosse aux lions, reçut l'ordre de sa libération. Les fidèles allèrent à sa rencontre; du palais de Constantin à la basiHque, ils l'acclamèrent, rendant grâces à Dieu et chantant le

I, Celte circonstance de la trahison racontée par Cyprien prouve que les Juifs jouissaient alors à Arles des permissions ou droits accorde's par Constantin, allant jusqu'à de hautes charges municipales. Papon, Hist. de Provence.

verset du Psalmiste : « Celui qui prépare un piège à son ennemi et creuse un trou pour l'engloutir y tombe lui-même 1. »

La longue résistance des Arlésiens contre les assiégeants permet aux troupes italiennes d'arriver. Ibbas et Tulum, leurs généraux, dégagent la ville et infligent une sançrlante défaite aux Francs et aux Bur^ondes. Jornandès porte à 3o.ooo le nombre des morts qu'ils laissèrent dans les derniers combats.

Ce siège eut des suites douloureuses pour Césaire. Les dévastations, la famine, la ruine des campagnes, le mal des corps aggravé de celui des âmes et pardessus tout une contagion pestilentielle, voilà le spectacle des misères qui s'offrit au bon pasteur. Il fallait immédiatement soulager les uns et relever les autres. Cyprien, dans sa Vita, et l'évêque, dans un de ses sermons, nous font un tableau lamentable de toutes ces horreurs.

« Les calamités présentes - nous sont imputables, frères bien-aimés, car le monde est rempli de mauvaises mœurs, d'amertume et d'impureté. Examinez ce que sont devenues tant de villes illustres. Arles a subi un sièq^e cruel et maintenant nous avons une mortalité effroyable. Ceux qui restent peuvent à peine suffire à ensevelir ceux qui meurent. Et qui dira néanmoins toutes nos récentes douleurs? N'avonsnous pas été témoins d'une captivité qui a décimé des provinces entières, n'avons-nous pas vu les matrones forcées de partir, les femmes enceintes déchirées, celles qui allaitaient séparées de leurs nouveau-

1. (i Daniel quoque Jioster. ici est S. Cœsarius, etc. » Lib. I,

cap. II], 22.

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