TORIQUE. SA NOMINATION A L' ABB AYE SUBURB AINE
Depuis que saint Honorat et saint Hilaire avaient illustre le siege de Trophime, la devotion locale s'etait fortifiee et le clerge ne cessait d'etre un modele de devoument, de distinction, de sympathie, d'hospitalite. II se trouvait aussi a Aries des associations charitables qui, sous la direction de Fev^que, essayaient d'entrainer les fideles vers le bien, apportaient leurs aumones, recevaient les pelerins de Dieu et de 1'Eglise catholique.
Mais Cesaire, en quittant 1'ile bienheureuse pour le continent, ne venait pas a Aries dans 1'intention . de s'instruire des oeuvres sociales ni de courir, avide de savoir, apres les rheteurs, les grammairiens, les amis de 1'elegance. C'etait pour sa guerison qu'il avait sacrifie ses gouts de retraite. II arrivait, vers 496, tout malade, ne pouvant montrer, en apparence, que des insucces, soil pour sa sante, soit pour sa fonction de cellerier.
A Aries cependant il y avait beaucoup a apprendre meme avec un etat d'ame comme celui de Gesaire.
Shot qu'il fut remis de sa fatigue, son oail ardent s'ouvrit sur la scene variee de son nouveau milieu. II existait des liens si etroits entre Aries et Lerins ! Le jeune voyageur n'eut pas de peine a les renouer. Les dalles de la voie aurelienne lui avaient en&eigne que ses peres dans la foi, fondateurs de son monastere aime, marchaient presque to uj ours a pied et souvent sans chaussure dans le diocese immense oil il commencait de resider. D'autrepart, a la basilique de Saint-Etienne 4 et aux Alyscamps, il retrouvait, avec les reliques des premiers chretiens, le souvenir des plus saints pasteurs.
Sur les bords du Rhone, comment n'eut-il point pensea Constantin? Get empereurs'y etait fait construireun palais, dontonvoit encore les ruines grandioses, avec son vaste quadrilatere,ses coursinterieures, ses absides, son immense salle du trone. Dans cette demeure, incomparablement belle, s'etaient reunis en 3 r4 de nombreux ev^ques, accourus de toules les contrees, a 1'appel de Fempereur, pour juger les Donatistes. Ce concile d' Aries avail eu un retentissement enorme, et 1'echo des chars imperiaux mis a la disposition des ev^ques sur toutes les routes romaines en parvenait aux visiteurs.
Cesaire erra autour du Forum, tel que I'avait vu souvent et decrit avec inter et Sidoine Apollinaire,
i. Deux anneaux scelles dans une dalle en face de la porte d'entre'e de 1'dglise magnifique de Saint-Trophirae indiquent la seule ouverture, tres difficile d'acces, par laquelle on peut descendre sous les voutes d'un des premiers lieux sacre's d'Ar- , les. On aimerait pouvoir aller en liberte visiter le berceau de notre foi, examiner ces murailles, chercher quelques graffites, retrouver les traces du style constantinien etdes decorations merovingiennes. Les explorateurs scientifiques, autant que les pelerins de la pie'te souhaitent le grand jour a ces monuments souterrains, trop longtemps caches a notre legitime curiosite.
quelques annees auparavant. Ces colonnes de granit a chapiteaux corinthiens, ces statues de divinites dominant les piedestaux de marbre, le blanc sanctuaire de Minerve, tout cela etait debout et rayonnait au clair soleil de Provence.
Remontant la via principalis, qui traversait la ville et touchait, au passage, tous les edifices publics, Cesaire admira le palais du gouverneur et s'arreta devant Famphitheatre.
Get etablissement, de forme ovale, fait aujourd'hui, malgre des blessures seculaires, notre etonnement. Pres de 25.ooo spectateurs pouvaient jouir de la vue des combats que se livraient hommes et betes sauvages, au milieu des arenes rappelant le Colisee de Rome. Les legionnaires, fantassins, cavaliers, aimaient passionnement les jeux degladiateurs et les moeurs de la population, que le christianisme n'atteignait pas entierement, favorisaient en ce lieu d'ignobles egorgements humains.
Entre les arenes et la basilique chretienne, tout voisin se dressait le theatre, d'un style pur comme le ciel rhodanien. Septime-Severe, dit-on, le fit construire et c'etaitle prolongement de la bonne epoque. De nos jours on en admire encore les arcades, les gradins, surtout les deux colonnes corinthiennes de la scene, de beaux futs africains et quantite d'ornements, tristement epars dans ce coin silencieux. Au v e siecle, du temps de Cesaire meme, des troupes grecques y vinrent donner des representations mythologiques, avec un programme ou figuraient Aphrodite et Bacchus. De pareilles attractions laissaient 1'eglise vide et Cesaire s'en plaindra.
Maisle lieu deplaisirqui attirait surtout les foules, entrainant riches et pauvres, c'etaitle cirque. A Rome
on en coraptait une douzaine, oil se donnaient les courses d'hommes, de chevaux et de chars. Toute colonie etait dotee d'un cirque, et cependant il n'en subsistait a Aries aucune trace apparente sur le sol. M. Auguste Veran, le savant architecte des monuments historiques, vient enfin de preciser qu'il etait etabli dans les jardins situes au couchant de la ville et parallelement au Rhone, au dela de la Roquette. Ses dimensions pourraient presenter une longueur de 3io metres et une largeur de 70. Les parties decouvertes consistent en murs parementes, en moellons smilles, et elles reposent sur des pilotis en bois de ch&ne, sans frettes ni sabots, fonces tres serres a o m ,3o d'intervalle et que Ton a retrouves bien conserves. Dans ces terrains gisait 1'obelisque dedie au soleil que visiterent Charles IX et Catherine de Medicis, pres de la spina du cirque decoree de bornes ou metse representant des courses de chevaux 1 .
Le cirque, du temps de Cesaire, etait le centre des fetes publiques. On y continuait les traditions des empereurs pai'ens et chretiens. Constance, selon Ammien Marcellin, fit representer a Aries les jeux des cir censes a Foccasion de 1'anniversaire de son regne. Dans sa lettre a Montius, Sidoine Apollinaire rapporte que 1'empereur Majorien y tint sa Cour, recommandant au poete de se trouver au repas du cirque et d'y charmer les convives par son esprit. Sous la domination ostrogothique, visigothicjue etfranque, les gouverneurs presidaient aux jeux.
Ainsi, des son entree dans cette viile, s'ouvrait
i . Les deux bornes ou metce du cirque, retrouvees dans les remparts dela ville adese'poques differentes, ont e'te de'pose'es, 1'une au musee des antiquite's et 1'aulre au theatre antique. Cf. A. Veran, Le Cirque Romain (f Aries .
pour Cesaire une vie de distraction, et de plaisir. Certes, sa mentalite ne le tournait pas de ce cote, car nous savons qu'il etait tout impregne d'ascetisme et tout enveloppe de ferveur monacale. Cependant, pour son education d'orateur, de futur chef de diocese, de conducteur d'hommes, les mosurs qu'il rencontrail n'etaient peut-^tre pas sans profit. Les ornements ,des basiliques judiciaires, telles que celle trouvee ces derniers temps dans la cour du Museon Arlaten, les statues des divinites erigees un peu partout, au fronton des palais, au coin de chaque rue, au milieu des places publiques, les edicules votifs, les carceres pour les chars, les portes triomphales des corteges, les autels domestiques, les images comme les jeux qu'il voyait, tout cela n'etait-il pas un echo significatif des sympathies gauloises? On n'etaitpas a Aries, en plein christianisme, pour ces moines , orientaux qui voulaient detruire toutes ces traditions, toutes ces beautes et tous ces tableaux. Le jeune art chretien est mele a 1' antique, surtout a Aries. Les types adoptes dans le bassin du Rhone precedent des modeles romains ; des rapports faciles et frequents par la voie de mer et du fleuve ont efface presque toute difference.
Sur la grace et la diction de Cesaire, l'atmosphere d' Aries ne pouvait pas, ne devait pae rester sans influence. II ressentait, apparemment, un sentiment inconnu dans cette ville tumultueuse, commerciale, militaire, intellectuelle. Le sens d'un Gallo -Remain, c'est dans un milieu appele la Rome des Gaules l
i. Auson. Ordo nobilium urbium V11I :
Pande duplex Arelate, tuos, blanda hospita, portus :
Gallula Roma, Arelas, Cf. Auson., ep. 24, 81.
qu'il etait certain de reparaitre. Aries devait beaucoup a 1'Italie jusqu'ala venue de Constantin ; mais, depuis les princes chretiens et apres le deplacement du siege de la prefecture, qui de Treves fit an bond jusqu'au coeur de la Provincia par excellence, la romanisation s'accentua. Le Rhone se couvrit de bateaux de tous les pays, ies finances eurent la leur basilique, les consuls installment le bureau de leurs annales, 1'enseignement juridique fut tres en honneur, celui des lettres jeta un vif eclat.
Capitale de la Gaule, siege de la prefecture, residence des hauls dignitaires, Aries recut du gouvernement imperial et consulaire un tres important appui pour la religion chretienne. Et, de meme qu'on y trouvait toutes les magnificences du monde, un echange etonnant des produits de 1'Orient avec les cereales d'Afrique, les taureaux d'Espagne, les armes des manufactures gauloises, ainsi dans 1'Eglise se faisait un mouvement d'idees elargies^de connaissances esthetiques, de communications religieuses.
Cesaire n'alla pas jusqu'a dire, en face de cesmerveilles d'art, ce que son contemporain, Fulgence de Ruspe, ecrivait sur Rome : Combien la Jerusalem celeste sera belle, si deja Rome terrestre a tant de graces! Cependant il faut bien avouer qu' Aries avait un tout autre aspect que le couvent isole de Lerins. Les rues animees, ou des marchands sans nombre vendaient les aromes de 1'Italie et toutes sortes de fruits exotiques, formaient un contraste frappant avec la virginale pinede, porteuse de bouquets etde brise marine.
Mais il est temps de penetrer dans 1'interieur ou fut recu Cesaire en arrivant a Aries. Parmi les families les plus honorables de la ville se distinguait
celle de Firminus et de Gregoria, sa procheparente 1 .
L'un et Fautre craignaient Dieu et s'occupaient de
bonnes ceirvres. Us gardaient pour Lerins une
affection toute particuliere, privilegiee. Rien ne
leur faisait oublier les saints eveques venus de File
bienheureuse, et c'est vers elle que s'orientaient
leurs coeurs fervents. Soit qu'ils eussent besoin
de conseils ou de lumiere, soit que les moines desi-
rassent une faveur, aussitot s'etablissait la relation
sure, feconde, toujours joyeusement accueillie. La
maison de Firminus et de Gregoria etant la maison des
pauvres, des moines, des clercs, rien de plus naturel
que de leur demander Fhospitalite. S'inspirant de
Fexemple des Chretiens de la primitive Eglise, ils ne
consumaient point leurs richesses dans des monda-
nites douteuses, en tout cas inutiles pour le ciel,
mais envoyaient tout leur superflu au paradis, selon
la jolie expression de la Vita de Gyprien. Nean-
moins, la piete la plus profonde peut s'allier tres
bien au gout de la belle litterature : Augustin, Gre-
goire de Nazianze, Jerome, Eustochium, Paula, Me-
lanie, Sidoine Apollinaire et tant d'autres n'ont-ils
pas conquis du meme coup un rang eleve dans la
science et la saintete?
Foyer de charite et de culture generale, la demeure dont Cesaire etait le nouvel hole abritait un cercie de beaux esprits. Tout ce qui, a Aries, pensait, ecrivait, professait, se donnait rendez-vous chez Gregoria et Firminus. Entre ces amateurs de litterature se faisait un ecbange de communications,
i . Erat igitur tempore illo Firminus illustris et timens Deum et proximo, ipsius malerfamilias Gregoria, illustrissima feminarum... CcEsarium causa misericordicK receperunt. Fita^ lib. I, cap. i, 8.