SAINT CfiSAIRE
de lettres, d'idees qui charmait 1'assistance. Un savant ne devait-il pas 6tre une triple bibliotheque grecque, romaine, chretienne? Est-ce que toute noblesse ne setrouvait pas dans les connaissances clas siques, selon 1' expression deSidoine?
Ennodius, 1'un des plus grands eveques de son temps et 1'un des principaux ecrivains du vi e siecle, etait ne a Aries. Parent de Firminus, il lui adressait des lettres qui le traitent de Mecene et concordent avec I'eloge de notre Vita. Un autre personnage considerable, fils de consul, prefet de pretoire, Magnus Felix, etait aussi de sa parente. Apres avoir renonce au siecle, il se consacra a Dieu et voulut 6tre enseveli dans sa villa de la Gayole 1 , aupres du plus antique tombeau chretien de la Gaule 2 .
Un des familiers du cercle des beaux esprits d' Aries s'appelait Pomerius. Originaire d'Afrique, ce rheteur fameux avait ete jete sur notre littoral par la persecution vandale. II apportait la doctrine augustinienne etle culte dubeau langage latin. Ennodius voulut attirer Pomerius en Italic. II lui manda qu'il estimait Ciceron, comme lui-meme aimait Homere. Rurice, eveque de Limoges, desira aussi notre docte africain. Ne pouvant 1'obtenir, il vint a Aries, supplia Eone de lelui accorder quelque ternps, le pressa , ensuite par des lettres exquises d'amitie, oil il se
1. La Gayole est un domaine situe a 6 kil. de Brignoles (Var). Cf. Albanes: Deux inscriptions metriques du V e siecle trouvees a la Gayole. L'une de ces deux inscriptions est consacree a Magnus Felix.
2. Sur 1'eglise rurale de la Gayole et son sarcophage d'un interet unique pour les origines chretiennes en Gaule, voir : Ed.Leblant, Sarcophages ckretiens; C. Jullian, Revue des Etudes Ancienncs, an. 19095 Albanes et Chaillan dans opuscules divers.
nomme <c le disciple de son ame 1 . Mais Eone, eve" que d'Arles, . Gregoria, Firminus se firentun devoir de retenir leur ami commun, pour 1'ornement de la ville. Nous savons, en effet, que Pomerius joua un role important a Aries dans 1'enseignement des auteurs profanes aux fils de senateurs et aux jeunes clercs. Bien plus, il semble prouve aujourd'hui qu'il devint pretre et abbe d'un monastere. On lui attribue un traite de la Vie contemplative* 1 , qui contient des observations en apparence differentes de celles caracterisant le rheteur. Mais Ennodius rectifie eertaines marques de modestie, alors, debon ton; et, nonobstant son style embrouille, on peut penser que 1'unique Pomerius est ce nourrisson du Rhone adoptant Aries pour sa patrie. C'est le mime quiconcilie 1'ideal si juste deslettres profanes servant a la science ecclesiastique.
Sans raisonner sur ce sujet bien delicat, il est certain que le programme des etudes sacrees ne peut absolument abjurer la compagnie des anciens. II existe tout un tresor acquis d'humanites qui provoquera sans cesse une vive admiration pour l'ecrivam quel qu'il soit. Le mepris ou la negligence des classiques marqueront toujours la decadence. Malheureusement ce prejuge contre Fantiquite penetra dans 1'esprit des hommes d'eglise du temps de Cesaire : par scrupule de piete on se mefia des modeles etdes auteurs profanes .
Cesaire et Pomerius se rencontrerent done chez leur ami Firminus. Celui-ci, qui lisait Plaute et Ciceron, concut la pensee d'un plan d'etudes litterai-
i. Migne. Lettres d'Ennodius. Lettres de Rurice. a. Ge fut a la demande de 1'eveque d' Avignon, Julien, que Pomerius ecrivit son DC Vita contemplaiiva.
res pour son hole. II s'en ouvrit au.maitre illustre et au pieux disciple. L'nn et 1'autre accepterent. Dans le but d'etre plus utile a la religion, Cesaire recut des lecons de science humaine et commenca sa rhetorique. Le livre que le maitre lui avail prete, il 1'etudiait avec gout pendant le jour et, la nuit, il le portait dans sa chambre. Une fois il lui arriva de lire dans son litet de s'endormir de fatigue 1 . Alors il crut voir en songe un dragon qui lui mordait le bras avec fureur. Trouble par cette vision, il s'imagina que Dieu 1'avertissait de ne plus avoir de contact avec la sagesse mondaine, s'il ne voulait pas perdre son amepour I'eternite. Le charme et 1'ornement de 1'elocution ont-ils jamais fait defaut, ajoute le naif biographe du vi e siecle, a quiconque est enflamme d'amour surnaturel, d'esprit de foi et de hautes vertus?
Gette rupture prompte et definitive avec I' etude des modeles antiques amena les protecteurs de Cesaire a parler de leur hole au venerable Eone, evque de la cite. Peut-etre esperaient-ils que le prelat ferait revenir le pieux moine de sa decision etrange. Eone le pria done de passer chez lui, 1'interrogea sur ses dispositions, luidemanda le nom de son pays, de son pere et de sa mere. Quelle ne fut pas sa surprise d'apprendre que le protege des vertueux patriciens etait son compatriote et m6me un parent 2 ! Son affection pour lui eclata aussitot devant tous et il se prit a dire hauternent : Vous etes mon fils, mon concitoyen, mon sang; votre parente est la
1. ... Casu vigilia lassatus in lectulo sub scapula ma posidt... Lib. I, cap. i, 9.
2. Meus C5, fill, conci-vis pariter et propinquus. Lib. I, cap. i, 10.
mienne etje mesouviens avec bonheur de votre sainte famille 1 )).
Des ce moment, le jeune homme ne fut plus un pelerin et unetranger. Eone ne tarda point a ecrire a 1'abbe de Lerins pour lui demander la permission de Fagreger a son diocese. Porcaire, nouslesavons, fit de grandes objections et n'accorda ce sujet d' elite qu'avec un chagrin poignant. La chronique de Lerins insinue la correspondance engagee a cet egard dans des termes si touchants qu'on ne sait s'il faut admirer davantage Thumilite de la demande d'Eone ou Faceeptation a peine resignee de 1'abbe.
Muni de 1'autorisation reguliere, Cesaire fut ordonne diacre sur-le-champ et, peu de temps apres, pretre de FEglise d'Arles.
Une pareille elevation ne changea rien a sa facon de vivre. Sans doute, il revoyait Pomerius pour des questions de spiritualite et les deux soeurs d'Ennodius et leurs fils Lupicinus, Parthe"nius et la jeunesse arlesienne qui manifestaient des sentiments chretiens, mais par-dessus tout il pratiquait les moaurs d'un moine. Dans la distribution de secours aux indigents il montrait un soin, une capacite, une obligeance que les contemporains ont appelee celeste 2 . II avail 1'oeil sur tout : la decence de la basilique, Tentretien des vases sacres, radministration temporelle ; en chaque action, c'etaitunange. L'habitgrossierdumonastere, il voulut le porter toujours; sa croix de moine, il la mit en evidence. Plus il voyait des occasions de tentation dans le monde, plus il s'enfoncait dans 1'hu-