‹ Saint Césaire (470-543) [microform]Chapitre 9 sur 98 · Cf. Montalembert. Les Moines d' Occident · texte numérisé non relu

Cf. Montalembert. Les Moines d' Occident

,peine d' avoir quitte le monde, qui etait la-bas au loin, pour en garder les affections renfermees <en lui-m&me?>> Quandla mer bondissait en furie, alors que le monastere restait calme, le maitre disait : Cette mer agitee, c'est le monde ; le monastere, c'est le port. Que devait se proposer le vrai moine ? Fixer son ancre a jamais dans le port, fuir le monde, car les roches contre lesquelles les flots se brisent expriment 1'image des ecueils contre lesquels le moine inconstant est assure de se briser 1 .

Les 'Instructions de I'ancien abbe Fauste, ecrites pour la formation des religieux de Lerins, renfermaient un fondement moral et ascetique en singu- ]iere harmonie avec les instincts de Cesaire. Aussi y fit-il uneriche moisson de maximes etd'observations, qui se trahira plus tard de mille manieres dans ses sermons, ses lettres, ses regies aux moines.

Se combattre sans cesse, vivre de la vie parfaite ou se damner dans le cloitre, voila une remarque de Fauste que s'applique a mediter 1'ardent novice de Lerins. Ne soyons done pas etonnes de Tentendre dire le soir : Voyons si j'ai passe ma journee sans peche, sans medisance, sans colere, sans scandale, sans etourderie... Qui me rendra les heures que j'ai consumees en vains propos?

La froideur de la doctrine de Fauste ne rendait pas Cesaire insensible a la joie. A la fin de ses meditations les plus serieuses, il s'excitait a une grande gaiete d'ame. Le fond de sa nature etait, d'ailleurs, ouvert aux impressions riantes, a la vivacite, a la promptitude, comme ses ecrits nous le montrent frequemment. Quand il lui arrivait d'avoir des saillies

i. Sermo ad monackos.

en conversation ou des impetuosites dans ses mouvements, il les reprimait de bonne grace et, reconnaissant ses torts, se les faisait pardonner en toute humilite. Une categoric de freres qu'il fuyait, c'etaient les egoi'stes qui, toujours contents d'eux-memes, meprisent les autres, entrent en religion pour jouir et constamment sont pr&ts a la critique.

L'histoire du monastere ne nous a pas conserve beaucoup de noms des religieux qui vecurent en compagnie de Cesaire. Car on ne peut affirmer 1 qu'Ennodius, eveque de Pavie, satisfait notre legitime curiosite sur ce point, lorsqu'il nous informe qu'un certain Antoine demeura deux ans a Lerins. Disciple de saint Severin, cet Antoine de Pannonie devint un homme remarquable. Dedaignant les honneurs du siecle, il prefera la vertu aux plaisirs du monde et vint terminer sa vie au sein de cette ile qui etait le paradis de la saintete\

Pour les jeunes, ditEnnodius, ce vieillard semontrait bon camarade ; pour les hommes de maturite, digne et grave; pour les savants, instruit; pour les simples, plein de modestie. II unissait tout le troupeau si varie de talents et de nationalite pour en faire un seul cceur, une seule ame .

On peut dire que, entre tous, Cesaire eut subi le charme de cet esprit original, de ce co3ur vertueux, qui enseigna la doctrine de saint Augustin dans un milieu semipelagien.

Par ce commerce intime avec les plus fortes intelligences et les hommes les plus vertueux du monastere, notre novice devint, en peu de temps, profes

i. Hist, litte'raire, III, 98, 104. Arnold, Ccesarius von Arelate, ch. H, pp. 53 et suiv.

accompli. Les sentences cte Fauste, la direction de Porcaire, 1'amitie et la sagesse des anciens, I'emulation ardente des jeunes contribuerent a lui donner une impression de maturite tres caracteristique. La charge^ de cellerier etant vacante, le conseil de 1'abbaye s'empressa de la remettre a Cesaire. C'etait une haute fonction pour un homme si jeune, Les termes memes de la regie de Lerins suffisentpour donner une idee du religieux sur la tete duquel reposaitun tel pouvoir. Le cellerier, dit cette regie, sera de mceurs irreprochables, sage, prudent, sobre, reserve et craignant Dieu. II agira activement, genereusement, mais sans prodigalite ; en un mot, il se regardera comme le pere de la communaute. Les infirmes, les enfants, les holes, les pauvres seront commis a sa vigilance, sachant bien qu'ils sont dignes de tous ses soins.

Adroit dans la distribution des vivres, il les partageait aux moines avec une stride equite. Geux qui avaient quelque bdkoin, il les contraignait de force d' accepter le necessaire, lors meme que par mortification ils s'abstenaient de demander; ceux qu'il savait n'avoir aucun besoin avaient beau solliciter, il ne voulait rien leur donner * .

Ce melange de bonte ingenieuse et de fermete pressante ne convint pas a certains religieux immortifies qui deja penetraient dans les meilleurs monasteres, comme celui de Lerins. L'egoi'sme est de tous les milieux et de tous les ages. Pour echapper aux preoccupations materielles, des vocations douteuses n'entraient-elles pas dans les cloitres sans regarder assez a la foi pure, surnaturelle, desinteresseePL'exr

i. Vita S. Gcesarii, lib. I, cap. i, 6.

perience donna a Cesaire des idees competentes en psychologie monacale et lui ouvrit des horizons lumineux sur la reform e des habitudes contractees. II apprit, sans doute, a exercerl'hospitaliteavecune passion qui restera un de ses plus beaux litres de gloire. Les infirmes, les malades exciterent en lui une sollicitude dont nous rencontrerons d'innombrables traits fleurissant sa carriere d'une facon touchante. Mais la condescendanee n'ira jamais jusqu'a faire flechir sa responsabilite. Soutenu par le sentiment invincible du devoir, il dira : S'ii est quelqu'un a qui ma conduite puisse deplaire, qu'ii considere mon propre peril. Quand j'emploie la severite, c'est en vue du compte que j'aurai a rendre au tribunal du juge eternel. Je dois craindre que tous ceux pour lesquels j'aurai eu une fausse complaisance ne plaident contre moi, lorsqu'ils seront appeles en jugement devant le Christ. Je ne me sens ni assez de merite pour prendre sur moi les -pech.es des autres, ni assez d'eloquence pour contredire tant'-de si grands saints qui ontfixe les regies de la discipline chretienne .

Aux religieux qui, dans leur sensualite paresseuse, se plaignaient de la severite, de la parcimonie, de la prudence excessive du cellerier, 1'ancien abbe Fauste repondait : Un moine doit fixer pour limite de ses desirs le necessaire et ne pas vouloir ce qui flatte laconvoitise. On ne vient pas au monastere pour avoir tout a discretion, etil ne sert de rien d'avoir renonce a ses biens propres, si Ton ne se detache aussi de la convoitise de tous les autres biens .

Cependant les plaintes continuelles et les reclamations indiscretes affluent aupres de Porcaire. 11 n'est pas dur, le cellerier, il est trop exact. Et on veut Fecarter pour vivre plus a Taise dans des habi-

tudes de management, de douceur, de tranquillite.

Afin d'apaiser les murmures, 1'abbe resolut de changer Cesaire et lui ota remploiqu'ilgerait siregulierement.

Personne ne fut plus content que 1'ancien cellerier. Sa disgrace lui procura une joie indicible. II pouvait maintenant suivre ses gouts. Veiller, lire, ejudier, prier, chanter, voila le r6ve qu'il realisa loin de la basse envie de confreres toujours disposes a blamer *.

Dans les documents de Lerins nous lisons une particularite interessante pour les mo3urs du v e siecle., L'enseignement oral, les instructions verbales y permettaient le melange de la vie cenobitique avec la vie eremitique.

Des cellules separees etaient reservees aux freres qu'on jugeait assez parfaits pour pouvoir vivre seuls. Libres de s'isoler dans de. petits ermitages caches au milieu des lentisques , des pins et des oliviers, ils se retrouvaient tous a la chapelle pour la recitation des prieres, 1'assistance aux offices, 1'instruction de l'abbe\ Gesaire recut avec bonheur une de ces cellules qu'on donnait aux anciens et se plongea eperdument dans la meditation des choses du ciel.

solitude benie, s'ecrie-t-il, 6 bienheureux paradis de mon ile fortunee, ou la majeste de notre Redempteur fait chaque jour de nouvelles conquetes et oil de si grandes defaites sont infligees a Satan ! He trois fois heureuse, qui, toute petite qu'elle est, enfanta de si nombreux rejetons pour la patrie du Christ ! C'est elle qui nourrit tous ces illustres Hioines qu'elle envoie comme eveques dans toutes les provinces. Quand ils arrivent, ce sont de&

i. Fita S. Ccesaiii^ lib. T, cap. i, 6.

16 SAINT C&SAIRE.

enfants; quand ils sortent, ce sont des Peres. Elle les recoil a 1'etat de recrues, elle en fait des rois. A tous ses heureux habitants elle enseigne a voler vers les plus sublimes hauteurs, sur les ailes de Thumilite et de la charite.

ft A moi aussi elle a ouvert ses bras, cette tendre et noble mere, cette nourrice des honnetes gens; mais, tandis que tant d'autres lui doivent d'avoir gagne le ciel, la durete de mon coeur l'empche d'accomplir en moi son oauvre.

Nous ne savons comment etait, regie le detail de 1'emploi du temps, mais la richesse des oeuvres litteraires sorties de Lerins egale la variete des productions, fleurs, arbres et fruits, que rapporte gracieusement Eucher. On n'a pas de peine a croire que Cesaire eut en mains les livres de ses devanciers sur 1'interpretation de la Sainte Ecriture et sur 1'ascetisme enflamme des heros du monachisme. Ce qui frappera aussi dans ses ceuvres, c'est qu'ii fit une part au travail des mains et observa attentivement les manifestations de la nature. II y avait en lui quelque chose de rustique et de spirituel en m6me temps. Le philosophe se plaisait a Fetude des mysteres de la vie, le theologien lisait les Peres, 1'ascete surtout s'environnait d'indiscretes mortifications. Sa vie se passait en des exagerations de penitence semblables a celles des premiers anachoretes orientaux. En lisant les quelques lignes consacrees par Gyprien a cette periode, on croit revoir Paul, Antoine, Macaire, Pacome sous la physionomie de Cesaire. Get adolescent courbait son corps si frele et le brisait de macerations. II voulait porter la croix comme le Maitre, sans se soucier des exigences materielles, qu'il dominait par 1'esprit. Brisant toutes les resis-

tances, employant tous les instruments de supplice pour reduire son corps en servitude, selon le mot de FApotre, il 1' avail soumis a sa volonte : le regime alimentaire se simplifiait chez lui jusqu'a se contenter d'un peu d'herbe bouillie, qu'il se preparait le dimanche pour toute la semaine *.

Tout ce qu'il perdit en force physique, ii le gagna en vertus morales. II etait beau, ce religieux, jeune par Fage et deja grand par les merites. II buvait largement, sans compter, aux sources du plus ardent ascetisme ; il se delectait des livres de Cassien, des legendes des anciens moines, du mysticisme si prenant de la liturgie antique.

A Lerins, quand Cesaire y parut, on cultivait le chant avec beaucoup de succes. Dans son ouvrage de la Priere antique, dom Cabrol affirm e, en effet, que certaines hy nines datent du v siecle et, selon plusieurs de ses confreres, 1'ile de Saint-Honorat les fit repandre dans la Gaule.

On voit dans I'harmonie de ses sermons que Cesaire etait musicien. Personne mieux que lui ne donna ses soins au chant divin. II aimait la melodic des voix qui s'elevaient en chceur dans sa basilique lerinienne, et confessait que les cantiques en commun etaient feconds pour les ames comme la contemplation, le silence, 1'extase solitaire.

Les hy nines de Lerins, executees ou creees a Lerins, eurent une grande influence sur Cesaire, sur sa piete, sur ses institutions. On peut dire que par la suite, a certaines periodes, les chants d'eglise 1'inspirerent plus que les ecrits. Nous le verrons a Aries lorsqu'il organisa les ceremonies si vivantes pour le

( i. Pita S. Ccesani, lib. I, cap. i, 6.

18 SAINT CfiSAIRE;. '

public et pour les clercs ; nous le remarquerons dans ses homelies; ilpuiseraapleines mains danslaliturgie et 1'hymnologie, pour codifier, instruire, sanctifier. Cependant les forces humaines ont une mesure : en voulant trop s'assimiler les exemples de vie abs^ tinente et presque angelique de certains ascetes., Cesaire tomba gravement malade. Son estomac delabre ne pouvait desormais supporter aucune alimentation; par ailleurs, la fievre le consumait. Dans le monastere, pas de medecin, pas de remede approprie a cet etat 1 . Et puis, dans les calculs du jeune fievreux, il fallait peu s'appuyer sur les ressources de 1'homme de 1'art. Dieu ne suffit-il point en toutes choses? Sa puissance ne depasse-t-elle pas la science des praticiens les plus experts ? En supposant m6me une amelioration prochaine, Cesaire voudrait-il se soumettre a des menagements indispensables ? Estce que la convalescence ne serait pas entravee par des imprudences de ferveur et d'irresistibles desirs de sacrifice? L'abbe Porcaire, qui connaissait le temperament du malade, prit une decision radicale. II ordonna, il imposa tout de suite un changement de residence. En vue de refaire une sante precieuse pour la communaute, il 1'envoya a Aries. Son bon caractere, son humeur facile et surtout son esprit d'obeissance firent accepter ce depart a Cesaire sans contrariete. II s'abandonna a la volonte de Dieu et de son superieur, puis quitta File bienheureuse oil son coeur de moine s'etait, dans un nid si doux, abrite durant cinq ou six ans.

i . Niillum ei remedium posse prcestari ; ubi etiamsi medicus adesset, feivcns ad spintualia pueri consuetudo nihil sibi patere tur de abstlnentice frenis et vigiliarum rigore laxari. Fita, lib. I 7 cap. i, 7.

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