‹ Saint Colette, sa vie, ses œuvres, son culte son influenceChapitre 102 sur 136 · CHAPITRE XXXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIII

Le couvent du Puy.

On a vu, au chapitre xxix, que la vicomt de Polignac avait obtenu de Martin V une bulle datée du 8 septembre 1425 pour l'érection d'un monastère au Puy . Les travaux furent alors commencés, mais presque aussitôt interrompus par des oppositions puissantes. Le prévôt de la cathédrale, Jean de Saint-Sévérin, réclamait au profit du chapitre des droits de seigneurerie sur le Poserot acheté pour cette fondation. Le fisc royal avait les mêmes prétentions. Les religieux conventuels s'effrayaient de l'arrivée de la réformatrice et de ses disciples. Les procédures étaient encore plus lentes alors qu'aujourd'hui ; elles durèrent sept ans. C'est en vain que la vicomtesse offrit des compensations très élevées. Il y avait au fond une opposition de principes. Enfin un jugement intervint réglant les droits du fisc et du chapitre. Les adversaires ne désarmèrent pas cependant et ne voulurent entendre à aucun arrangement. Sans se laisser rebuter par tant de difficultés, sans négliger aucun moyen, ne reculant devant aucune démarche, la noble fondatrice obtint d'Eugène IV, en 1430. un bref qui obligeait le chapitre à accepter les

compensations offertes. Le roi Charles VII non seulement amortit les immeubles achetés, mais donna pour ce couvent six vingts ducats d'or. Les travaux furent repris avec activité par l'intendant de la vicomtesse , Robert Barraton . Plein de sollicitude pour cette fondation, Eug*ène IV délégua le 3 février 1431 l'abbé de Monetier pour régler les dernières difficultés et bénir la première pierre. Enfin, en 1432, sur l'invitation pressante du R. P. de Massa, général de l'ordre, sainte Colette, prenant avec elle quinze religieuses de Besançon et de Poligny se rendit de nouveau au château de Polignac, et le -juillet, jour choisi à cause de la dévotion de la ville du Puy envers la sainte Vierge, elle fut mise irrévocablement en possession de cette maison si longtemps contestée. Le triomphe fut magnifique. Conduites processionnellementà la cathédrale, les nouvelles religieuses y entendirent la messe et avec la même solennité elles furent introduites dans le lieu de leur repos. Pendant que l'évèque les bénissait avant de les quitter, Notre-Seigneur Jésus-Christ se rendit visible et les bénit avec son ministre au milieu d'une splendeur brillante qui remplit de son éclat toute la chapelle.

Parmi les sœurs amenées au Puy on cite les noms de Firmine Boellet, parente de la réformatrice , avec quatre autres sœurs venues de la Picardie ; on nomme encore une sœur Jeanne de Paris et sœur Odette, fille du duc de Bour-

gogne, etc. Ailleurs on rencontre souvent le nom de sœur Matthiotte, aussi cousine de sainte Colette, et d'autres noms communs en Picardie, par exemple Colette d'Applaincourt. On voit par là que les habitants de cette province loin d'imiter quelques hommes puissants conservaient pour leur glorieuse compatriote un profond respect, une entière confiance et la vénération dont elle était digne.

La vicomtesse de Polignac fut récompensée de tant de zèle et de persévérance dans son œuvre. De son château, quoiqu'il fût distant de près d'une lieue du Puy, elle entendit quelquefois la psalmodie de ces religieuses et surtout la voix de la sainte abbesse. Sans doute l'histoire a noté que sainte Colette avait une voix sonore, puissante; mais elle a été obligée de voir dans ce fait une merveille par laquelle Dieu voulait faire comprendre à la vicomtesse, combien son œuvre lui était agréable.

On dit aussi que pour supprimer le puits dont le bruit troublait le recueillement des sœurs et qui ne donnait qu'une eau impure, la thaumaturge fit jaillir, par le signe de la croix, une source d'eau vive et bien limpide.

Certains esprits s'étonneront peut-être de ces luttes, de ces divisions qui signalèrent la fondation du couvent du Puy. Que le fisc, dirontils réclame ses droits, rien de mieux ; mais des prêtres, des religieux combattre des œuvres si utiles, si excellentes !... C'est un triste spectacle,

il est vrai. Mais pour se scandaliser de cela il fait ne pas connaître l'infirmité de l'homme, Terreur si facile de son intelligence et réparera nt de sa volonté. Il est juste de défendre les droits dont on est le dépositaire et qu'on croit lésés. On peut se tromper, c'est le propre de l'homme ; mais on fait un acte louahle. C'est la justification ou du moins l'excuse du prévost du Put, et de bien d'autres sans doute.

Il faut en convenir cependant, à ces luttes qui pouvaient être légitimes, surtout dans le commencement, où du moins excusables, se mêlèrent des actes bien coupables et des procédas criminels. Les réformateurs d'ordres se heurtent à des obstacles que ne rencontrent pas les fondateurs, du moins au même degré. Ceuxci font appel aux cœurs généreux pour embrasser une vie d'abnégation et de sacrifices. Ils recrutent des volontaires. Les premiers sont obligés de troubler dans une vie indolente, irrég-ulière, sinon coupable, des hommes qui étaient heureux de couvrir d'un extérieur religieux une existence trop humaine. Les petites passions entrent en fureur, deviennent des vices, commettent des crimes et par là révèlent toute leur malice. C'est l'explication de beaucoup de circonstances de la vie de notre Sainte. Après les premières épreuves, nous l'avons vue marcher de succès en succès. Ses courses nous paraissent des triomphes. C'est que ses luttes, ses combats, ses douleurs, pour enfanter à la vie

religieuse une si nombreuse postérité, ont laissé peu de traces dans l'histoire ou du moins les premiers chroniqueurs ne les ont pas indiqués dans l'ordre chronologique. Ce n'est qu'au Puy que nous en trouvons une mention expresse parce que la lutte y a été plus vive. Saisissant l'occasion, nous rapporterons plusieurs faits analogues arrivés ailleurs.

C'est vers cette époque que la calomnie lança contre la sainte réformatrice un trait que, de la distance où nous regardons les événements, nous refuserions de croire, s'il n'était si bien attesté. Méconnaissant son dénuement volontaire, ses ennemis imputèrent à la pauvre Colette l'ignominie de l'avarice et l'audace des spéculations les plus honteuses. C'était, disaiton, pour alimenter ses banques de Paris, de Bruges, de Gand qu'elle parcourait les provinces et recueillait les aumônes des riches. Pour quelques-uns, c'était une visionnaire, une hypocrite, une hérétique, instrument très-dang-ereux des Hussites qui désolaient l'Allemagne.

Un puissant de la terre, d'une conduite d'ailleurs fort peu convenable à son rang*, était animé contre sainte Colette des sentiments les plus hostiles. Il la méprisait partout et lui dit un jour en face qu'il saurait bien détruire son œuvre. Elle ne lui répondit que ces mots : « J'ai espérance en la bonté de Dieu, qui conservera ce qui a été fait par lui. » Un religieux qui avait une certaine autorité sur sainte Colette, conçut

contre elle, par la suggession de l'esprit mauvais, un mépris inexplicable et une aversion étrange. A ses yeux, elle n'avait aucune vertu, aucune lumière. Lebien qu'elle était appelée à faire,c'était une autre religieuse vertueuse et intelligente selon lui, et de fait ignorante et commune, qui devait le faire et le faisait déjà en effet. Son antipathie était si grande qu'il ne pouvait, sans un extrême effort, approcher de l'habitation de la servante de Dieu. Quelquefois, vaincu par ce sentiment, il rebroussait chemin. Enfin il se porta jusqu'à un excès incroyable ; il lui fit donner pluseiurs fois la discipline jusqu'au sang". Pour elle, déplorant bien plus les blessures faites à l'âme du coupable que les meurtrissures de sa chair, « comme un petit « agnelet qu'on mène à occision, dit Pierre de « Vaux, doulcement et patiemment elle souffrit « et porta pour l'amour de celui agnel vray in- « nocent, sans tache de péché, qui plus souffrit « et porta en une seule journée pour l'amour de « nous que nous ne pourrions porter dour « l'amour de ly par tout le temps de notre vie. » L'aveugle méchanceté de quelques-uns alla plus loin. On empoisonna sa nourriture deux fois ; elle n'en éprouva aucun mal. Mais ayant connu les auteurs de cet attentat, loin de leur nuire, elle en fit l'objet de sa charité la plus active. Le Ciel ne fut pas toujours 'si indulgent que sainte Colette : on a remarqué que ses plus ardents persécuteurs périrent malheureusement

et dans un bref délai. La remarque en a été faite spécialement pour le Puy.

Deux clercs, qui l'accusèrent d'hérésie et écrivirent contre elle, sentirent promptement la main de Dieu. L'un quitta son pays et mourut peu nprès. L'autre, qui était resté , fut atteint d'une infirmité étrange, et dans ses douleurs il invoquait celle qu'il avait outragée, heureux si son repentir fut sincère et lui obtint miséricorde*

Par là, on peut comprendre de quelles épines acérées était couverte la voie de sainte Colette. On n'a pas oublié les étranges et surnaturelles douleurs qui la torturaient sans cesse et le jour et la nuit surtout. Elle achetait à un haut prix les triomphes qu'elle remportait sur le monde et la consolation qu'elle recevait de tant d'âmes généreuses, ardentes à l'imiter et dévouées au succès de son œuvre.

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