‹ Saint Colette, sa vie, ses œuvres, son culte son influenceChapitre 104 sur 136 · JACQUES DE BOURBON · texte numérisé non relu

JACQUES DE BOURBON

trée, la guerre désolant le pays et rendant la quête impossible, les monastères se trouvèrent dans la plus extrême disette. Plusieurs fois, par un homme vêtu d'habits blancs, fut apporté un grand sac rempli de pains blancs. Il en fut ainsi jusqu'à ce que la paix eut rendu possibles les autres moyens d'existence.

Pendant qu'elle habitait le Midi, la réformatrice rétablit la régularité et introduisit sa manière de vivre dans un monastère d'hommes qui existait déjà à Azille, pour lors du diocèse de Narbonne. C'est ce que nous apprend Wading dans ses notes sur l'année 1448. C'est encore un fait négligé complètement par tous les historiens de sainte Colette. Le séjour de la sainte abbesse en Languedoc ne se prolongea' pas audelà des premiers mois de 1 134. Elle fut rappelée pour mettre là dernière main à deux grandes œuvres dont nous allons d'abord raconter la seconde en date. La première plus important le sujet du chapitre suivant.

Jacques de Bourbon, dont sainte Colette sanctifiait les États patrimoniaux, s'affermissait à Vevay dans la pratique des vertus chrétiennes. Il réparait dans une vie austère les égarements de sa jeunesse et beaucoup d'autres auxquels le monde avait autrefois applaudi. Pour lui, il en comprenait maintenant le désordre. En 1334, il apprend que Jeanne de Naples, son épouse, aussi malheureuse que coupable, a succombé victime de ses excès. Tout en déplorant

le malheur d'une épouse criminelle, il veut profiter de sa liberté pour réaliser un admirable dessein. Le brillant chevalier, le prince magnifique veut se revêtir de la bure des Franciscains et ne plus se nourrir que du pain grossier et modique de la pauvreté. Il écrit à celle qu'il a adoptée pour mère spirituelle de venir le plus tôt possible combler ses vœux en le revêtant elle-même de la livrée des serviteurs du Christ. La visite des monastères qu'elle ne devait plus revoir, elle le savait, ne permit pas à la réformatrice de répondre immédiatement à ces saints désirs. Cependant elle dirigea sa marche vers Besançon. Dès que le roi apprit son arrivée dans cette ville, il s'y rendit lui-même. (22 juillet 1435). Il avait autrefois déployé un faste orgueilleux ; s'imposant volontairement une réparation prescrite quelquefois comme épreuve à des novices, il s'exposa volontairement à la risée publi" que. Voici comment un témoin oculaire, Olivier de la Marche (Chronique de Bourgogne), raconte ce voyage. On trouvera en même temps dans ce récit un témoignage mag-nifique qui confirme toute cette histoire, « En icelui temps régnait « une moult sainte et dévote femme, religieuse « de sainte Claire, au pays de Bourgongne, nom- « mée sœur Colette.

« Cette femme alloit par toute la chrestienté, « menant moult sainte vie, et édifiant maisons, « et églises de la religion de saint François , et « de saincte Claire : et ay esté acertené (assuré)

« que par son pourchas (ses efforts) et par sa « peine, elle avait édifié de son temps trois cent « quatre vingt églises de femmes encloses on « enfermées : dont il advint que cette s<eur Co- « lette fut advertie du cas du roy Jaques, ou par « la voulonté de Dieu , ou par rapport ou autre- « ment : et pourtant se trouva devers luy, et tant « luy montra des varia nces du momie, et des « tours et retours de fortune, qu'il prit confort « de son adversité, advis sur les dangers à venir, « et résolution d'attendre la mort asseurée , au « chemin de religieuse pénitence et se délibéra « de prendre l'habit de sainct François, et de se « rendre en l'observance en la tierce ordre (car t encores vivait la royne sa femme) et choisit le « lieu de sa demeure à Besançon, en la comté « de Bourgongne. Ce qu'il fit et exécuta : et de « présent je me tay de parler et d'escrire de telz « commencements par moyens non veus, pour « deviser ce que j'ai veu de ceste matière, et « comment, ne par quelle manière, il entra au « lieu de Pontarlié, où je fus présent, comme « dessus est dict ; le roy Jaques de Naples se tira « des Italies, au pays de Bourgongne, au lieu • de Besançon, et me souviens que les gens d'é- « glise de la ville de Pontarlié, ensemble les « nobles, les bourgeois et marchans, firent une « congrégation et une assemblée, par proces- « sion, pour aller au-devant du roy Jaques, qui « venoit en ladicte ville, et y mena le maistre « del'escole,sesescoliers, duquel nombre j'étoye,

« et ay bien mémoire que le roy se faisoit por- « ter par hommes, en une civière telle, sans « autre différent, que les civières, en quoi l'on « porte les tiens et les ordures communément, a et estoit le roy demy couché, demy levé, et « appuyé à rencontre d'un pauvre méchant défi rompu oreiller de plume. Il avoit vestu, pour « toute parure, une longue robe, d'un gris de « très petit prix , et estoit ceint d'une corde nouée c à façon de cordelier, et en son' chef avoit un « gros blanc bonnet (que l'on appelle une cale) « nouée par dessous le menton, et de sa per- « sonne, il estoit grand chevalier, moult beau et « bien formé de tous membres. Il avoit le visage « blond et agréable ; et portoit une chère joyeuse « en sa recueillette vers chacun (il présentait un « visage agréable en se tournant vers chacun) « et pouvoit avoir environ quarante ans d'âges; « et après luy venoyent quatre cordeliers de « l'Observance, que l'on disoit moult grans « clercs et de saincte vie ; et après iceux, un peu « sur le loing, venoit son estât, où il pouvoit a avoir deux cens chevaux, dont il y avoit litière, « chariot couvert, haquenées, mules et mulets « dorés et enharnachés honorablement. Il avoit « sommiers couverts de ses armes et nobles « hommes et serviteurs, très-bien vestus, et en « bon poinct ; et en cette pompe humble et dé- « vote ordonnance, entra le roi Jacques en la « ville de Pontarli, et ouy racompter et dire, « qu'en toutes villes où il venoit, il faisoit sem-

« blables entrées par humilité ; et en cest estât « fut conduit en son logis, et de là tira à Be- « sançon, où je le vis cordelier rendu et voué eu « la religion (car sa femme estoit trespassée et « fut la venue du roy Jaques en Bourgong-iv, « environ la Magdeleine, mil quatre cens trente- « cinq : et combien qu'en ce jeune aage, ou jYs- « toye, je feisse de ceste chose plustost uni' « grande merveille, qu'un grand estime. Certes, « depuis encaissement de jours et d'aag*e,à re- « mémorer ceste matière, j'en fay et estime et « merveille. Quant à la merveille, ne fait-il pas « à émerveiller de veoir un roy, né et y s su de « royal sang-, fugitif de son royaume, et issant « freschement de la prison de sa femme, et de « servitude de celle, qui par raison du serment « de mariage lui devoit estre sujette? Touchant « l'estime, quand depuis j'ay pensé, et mis do- « vant mes yeux l'autorité royale, les pompes « seig'neurieuses, les délices et aises corporelles « et mondaines, lesquelles en si peu de temps « furent par cestuy roy mises en oubli et non « chaloir, certes selon mon petit sens j'en fay « une estime pleine de merveilles, et étant me « tay et fay fin à ma première aventure. »

Quoiqu'en dise le P. Sellier, ce fut dans cet état, au témoignage de Brantôme, aussi bien que d'Olivier de la Marche, que l'ancien roi fit son entrée à Besançon. Après quelques jours d'entretien avec la vénérable abbesse , il prit l'habit religieux, en présence de ses filles qui

avaient été appelées de Vevay ; puis il fut envoyé à Dole pour son noviciat qui dura peu. Il l'avait fait en réalité depuis de longues années. Claude d'Aix, son fils, le suivit peu après et échangea toutes les grandeurs du monde pour l'humilité et la pauvreté de la vie religieuse. Son sacrifice fut accepté de Dieu et il en reçut uneprompte récompense ; il mourut peu de temps après sa profession. Jacques de Bourbon pleura sa mort avant d'avoir cessé de pleurer sa naissance. Lui-même termina sa vie pénitente, en présence de sainte Colette, dans la chapelle de Sainte-Anne du couvent de Besançon, le 23 janvier 1438. Avant son entrée en religion, il s'était dépouillé de tout et avait fait son testament. La plus grande faveur que ce roi réclamait instamment, c'était d'être un jour déposé aux pieds de la servante de Dieu, de l'humble fille du charpentier de Corbie. Il ordonnait de faire droit à toutes les réclamations qui pourraient être faites, même sans preuves, pourvu qu'elles vinssent de personnes de bien et de probité. Il commandait dix mille messes pour le repos de son âme. Enfin, il priait ses héritiers de protéger toujours les religieux et les religieuses de Sainte François, de la réforme de sainte Colette, auxquels il était redevable de si grands bienfaits.

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