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CHAPITRE XXXV

Constitutions de sainte Colette.

Il y avait trente ans que la vierge de Corbie travaillait à restaurer l'œuvre du patriarche d'Assise et à embraser le monde des ardeurs séraphiques. Déjà, dans différentes provinces, du souffle brûlant de sa charité elle avait allumé des foyers auxquels les générations venaient réchauffer leur cœur glacé. L'expérience du passé, les lumières célestes lui avaient fait connaître les causes des défaillances précédentes et de l'extinction presque totale de l'esprit séraphique. Sa connaissance du cœur humain et des voies de la vie mystique lui expliqua comment des vierges s'étaient endormies, leurs lampes éteintes et sans huile. Il fallait prévenir le retour de si grands malheurs. Sage et prudente, la réformatrice avait appris à ses disciples à se préserver du relâchement et à entretenir dans leur cœur le feu divin. Mais elle ne devait pas toujours rester auprès d'elles comme une règle vivante, stimulant la nonchalance par son ardeur> et prévenant l'infidélité par sa vigilance. Pour que son œuvre durât après elle, il fallait lui donner une solidité à l'épreuve du temps. Il fallait tracer des règles dont la voix sacrée aux yeux

de la foi put soutenir les défaillances de l'infirmité humaine, prévenir la trahison des mauvaises passions et maintenir la régularité dans les asiles de la prière et de la mortification.

Depuis long-temps sainte Colette travaillait à cette œuvre essentielle de toute sa vie. Elle réfléchissait et priait. C'était surtout dans la prière qu'elle exécutait ce grand travail, non pas dances transports de ferveur où l'àme humaine, pour satisfaire son amour, appelle sur elle le glaive du martyre, mais dans des communications plus calmes avec l'esprit de Dieu. Cet esprit créateur ayant façonné l'homme, connaît sa faiblesse et apprend à ses plus dociles serviteurs à s'accommoder à la mesure d'une vertu solide mais commune. Sainte Colette connaissait cet esprit de sagesse et de discrétion. C'était de lui que, dans sa solitude de Corbie. elle avait reçu la connaissance instantanée de ce qu'elle devait faire pour accomplir la réforme des ordres de Saint-François. Mais l'esprit de Dieu ne veut point dispenser l'homme du travail; encore moins rejette-t-il les lumières d'une expérience réglée par ses inspirations. Au contraire, il les appelle, il se mêle, il s'infiltre dans ces éléments humains et c'est ainsi que, toujours le même substantiellement, il se diversifie presque à l'infini dans les règles des ordres religieux.

Sainte Colette ne voulait pas modifier la règle primitive donnée à sainte Claire par le patriar-

che d'Assise. Loin de lu, clic voulait la faire revivre dans toute sa vigueur et la préserver des atteintes que celles-mèraes qui l'avaient embrassée, y portaient ensuite. S'inspirant de l'expérience de deux siècles, elle trace des règles qui complètent l'œuvre première et la mettent à l'abri de la trahison et des défections de ses sujets et de ses défenseurs. La règle de Saint- François était comme une place démantelée on partie. La réformatrice relève ce qui était abattu, et voyant ce qui avait causé la ruine de la phi forte, elle la fortifie par de nouveaux travaux, de nouveaux fossés, de nouvelles redoutes et ainsi elle la rend imprenable.

La régie de vie de l'ordre des Pauvres-Sœurs que le bienheureux saint François a institué, est celle-ci ; nous empruntons le langage de la règle Primitive : « Observer le saint Evangile de « Notre-Seigneur Jésus-Christ en vivant dans « l'obéissance, sans propriété particulière et « dans la chasteté». L'Évangile. dans sa perfection, voilà le résumé de toute la règle. Mais dans les interprétations etles explications données par Guillaume de Cazal, ministre général, à la sollicitation de sainte Colette, il est dit que les conseils évangéliques rappelles dans la règle avec des expressions impératives, comme celui par exemple de ne pas posséder de biens, reçoivent de là la force obligatoire des préceptes et que les autres obligent plus les religieux que le commun des chrétiens. Car, par l'état de perfec-

tion qu'ils ont embrassé, les religieux se sont offerts comme un holocauste à Notre-Seigneur Jésus-Christ, et par amour pour lui, pour suivre ses sacrés vestiges, ils ont méprisé toutes les choses mondaines.

C'est de ces principes fondamentaux que la sage réformatrice a déduit toutes les constitutions qui ferment la porte au relâchement, préviennent l'influence de l'esprit du monde et domptent toutes les passions humaines.. La règle formulée sous ces inspirations ne dépouille pas seulement l'homme de ces biens extérieurs qui sont souvent un embarras et une source de peines ; elle saisit l'homme intérieur, l'être luimême, l'abat, le renverse et l'immole par le glaive de l'obéissance raisonnable. Ce n'est pas le caprice d'un homme qui ballotte le religieux ; c'est la règle qui domine le supérieur aussi bien que l'inférieur, règle exacte, prévoyante, pénétrante, atteignant toutes les profondeurs de la vie ; coupant, retranchant, redressant, comprimant, enchaînant les vices, les penchants, les inclinations, les mouvements enfantés ou dévoyés par la corruption originelle. On se tromperait sur le caractère de la règle en ne voyant en elle que l'austérité corporelle , elle invite à entrer dans cette voie, elle suggère plutôt les macérations qu'elle ne les impose, et sainte Colette, comme sainte Claire et saint François, était trop prudente pour exiger des autres les privations, les douleurs auxquelles elle se con-

damnait elle-même. Mais l'abnégation, le renoncement, l'immolation de l'amour-propre, voilà l'essence de sa règle.

C'est une contrainte continuelle, diront les hommes du monde. Heureuse contrainte qui rend l'homme fort contre lui-même, délivre sa volonté de la tyrannie des sens et des passions, l'affranchit vraiment, et avec l'aide de la grâce lui assure une liberté pleine et entière. Ce n'est que dans cette vie qu'on trouve des âmes libres. Le monde, avec ses exigences, ses coutumes tyranniques, ne forme que des esclaves enchaînés par leurs petites ou grandes passions, torturés par leurs désirs inassouvis et leurs déceptions continuelles.

Nous n'entrerons pas dans le détail des constitutions établies par sainte Colette. Cet exposé, serait inutile pour notre but et deviendrait fastidieux pour la plupart des lecteurs ; ceux qui goûteraient quelque charme à cette lecture trouveront facilement la règle elle-même. Nous noterons cependant deux prescriptions formulées par la sagesse de sainte Colette. A toutes relies qui veulent embrasser cette religion et qui seraient jugées dignes d'être admises, avant qu'elles prennent l'habit, on doit bien expliquer tout ce qu'il y a de dur et d'austère dans la voie qui mène à Dieu et qu'il leur faudra fidèlement observer selon la règle, afin qu'elles ne prétextent pas ensuite leur ignorance. Le monde comprendra-t-il que le cloître ne veut pas plus que

lui de surprises, et quïl n'admet que des âmes vraiment libres ?

Que le monde médite encore cet article inspiré par le détachement le plus admirable : quand une postulante devra être reçue, qu'on l'envoie d'abord à quelques personnes craignant Dieu, amies des pauvres et d'un autre état que les sœurs, afin que d'après leurs conseils, elle distribue tous ses biens aux pauvres ; que les abbés ses et les autres sœurs prennent bien garde de n'en rien recevoir de quelque manière que ce soit, si ce n'est une légère aumône comme les autres pauvres.

Guillaume de Cazal, ministre général de l'ordre de Saint-François teint en 1434, un chapitre de l'ordre à Thonon ou à Genève ; c'est là que furent soumis à son approbation les règlements tracés par la sagesse de sainte Colette. Il fut presque effrayé d'une si haute perfection. Voici ce qu'il répondit le 28 septembre 1434 (1) ;

■ Ma très dévote fille en Jésus-Christ, j'ai en- « tendu le frère Pierre votre confesseur, au sujet « de l'approbation et de la confirmation des « constitutions qui, au premier abord, sem- « blent assez difficiles en certains endroits. Mais « comme sur ce, j'étais assez en peine et souci, « car il m'était pénible d'un côté de ne pas « complaire à votre dévotion qui tant affection-

(1) Cette lettre aiDsi que la suivante sont reproduites d'après une ancienne traduction du couvent d« Poligny. L'original était en latin.

« ne le zèle de Dieu et le salut «les âmes, d'un « autre côté je craignais d'imposer à nos sœurs « et filles un poids très difficile ; j'ai remis mon « dessein et ma résolution à Notre-Seigneur « Jésus-Christ et aux mérites de saint Antoine « de Padoue, auquel plait à Dieu que je sois di- « gne et dévot entant. Dieu me fit connaître, i par les mérites de mon saint patron, je pense, « que c'est ici une œuvre spéciale de Dieu. C'est « pourquoi je résolus non-seulement de les « confirmer, mais encore de les approuver, de « les promulguer, de leur donner force de loi, de « les sceller du sceau de l'ordre. Nous déclarons « qu'elles sont confirmées, approuvées et qu'elles « doivent avoir toute vigueur, et ainsi je vous les « envoyé à vous et à vos filles comme publiées, « confirmées tant de l'autorité de mon office et du « chapitre général que de l'autorité apostolique « que j'exerce en cette part et scellées et munies « dusce au pendant de l'ordre avec les autres soft lennités, exhortant vos dévotes filles présentes « -et futures à recevoir ces constitutions avec une « entière dévotion, à les garder humblement et « avec obéissance. Xe doutez point que par les « mérites de notre P. saint François, le guide « et l'auteur de notre très-sainte règle, et de la « très sainte vierge Claire, première plante de ce « champ fertile, vous ne receviez de très-grandes « récompenses dans la vie éternelle. Je prie vos « filles, et vous en premier lieu dont j'estime « beaucoup en Notre-Seigneur les prières, de

« supplier humblement Dieu pour moi qui en « ai grand besoin. Or, je déclare que vous, ma « très-chère fille en Jésus-Christ, n'êtes aucu- « nement obligée à ces constitutions, afin que « vous puissiez accomplir les choses pour les- « quelles vous semblez avoir été appelée par « Jésus-Christ, car l'Apôtre a dit que ceux qui « sont conduits d'un plus haut esprit qui est « celui de Dieu, ne sont plus sous sa loi. Adieu, « ma très-dévote fille en Jésus-Christ, et mère « par vos mérites, priez humblement Dieu pour « moi. De Thonon, province de Savoie, l'année « 1434 le 28 septembre.

« Je désire fort que la famille de Saint-Fran- « çois d'Assise soit réformée par votre pieux « moyen pour la gloire et l'honneur de Dieu et « le salut des âmes.

Frère Guillaume de Cazal, Miniitre général de l'Ordre des Mineurs, fort inutile. « (De sa propre main .)

« Récrivez quelque chose.»

Sainte Colette obéit à cette dernière recommandation et exprima au ministre général sa reconnaissance et son bonheur de voir ses règles approuvées. Guillaume de Cazal lui adressa, quelques mois plus tard, la lettre suivante :

« A ma très- religieuse fille en Jésus, sœur « Colette, très dévote fondatrice de plusieurs « monastères de sainte Claire, à Besançon.

« Grâces à Notre- Seigneur, ma très-chère « fille en Jésus-Christ, de ce que les saintes dé-

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« clarations, avis et constitutions aient plu et « agréé aux religieuses, communautés et collè- « ges de vos filles. Comme vous avez commencé i de produire de très grands fruits de chasteté « et de sainteté en la vigne du Seigneur des « armées, attirée par l'opération du Saint-Esprit. « dans l'institut de notre P. Saint-François et « les hauts faits de la sainte vierge Claire ; « ainsi persévérez en conservant et augmentant « le troupeau que vous ne cessez d'augmenter c et de conserver pour le service de Jésus-Christ. « Dans la pratique de ces saintes œuvres, parce « que vous ne pouvez être de plus heureuse con- « dition que Notre-Seigneur Jésus-Christ, pour « l'amour duquel vous vous êtes consacrée à « votre troupeau et à la régulière observance, « il faut que vous soyez constante parmi les dé- « tractions et persécutions. Je ne doute pas que * celui qui a commencé par vous ne parchève « et ne conserve. Je travaillerai à cela de toutes a. mes forces et s'il est nécessaire, je m'oppose- « rai comme une muraille à tous ceux qui vou- « dront rétracter. Je conserverai et défendrai « vous et votre troupeau qui est aussi le mien « et celui de notre maître et père saint François « et de la sainte vierge Claire.

« Je ne manquerai aussi de vous assister et « fortifier de toutes les autres aides, lorsque par « vos lettres et celles du sérénissime roi Jac- « ques, devenu votre fils par la grâce de Dieu, « vous me ferez savoir ce qu'il faudra que je

« fasse pour vous. Je salue bien en Notre- « Seigneur votre dévot confesseur Fr. Pierre « Devaux, désirant avec une attention singuliè- « re que vous me recommandiez au dit sérénis- « sime roi Jacques, votre fils, et lui fassiez de « grands remerciements de ses lettres très-cour- « toises et autres bienfaits par lesquels il ne « cesse de me faire connaître sa charité à mon « endroit.

« Adieu, ma chère fille en Jésus-Christ, faites « prier Dieu pour moi, et vous-même principa- « lement prenez ce soin qui m'est grandement « nécessaire parce que par les aides spirituelles « de vos oraisons, j'ai confiance que mes cliar- « ges deviendront plus légères. J'attends que « vous m'écriviez quelque chose de votre main, « lorsqu'il plaira à votre charité.

« De Bâle, le 22 Nov. 1434.

« Fr. Guill. de Cazal,

Ministre général de l'ordre des Mineurs. « (De sa propre main. )

Il existait beaucoup d'autres lettres échangées entre ces deux personnages. Le ministre général consultait la sainte abbesse sur les intérêts de l'ordre. Il est bien regrettable qu'on les ait laissées périr. Elles jetteraient un grand jour sur le rôle de la réformatrice et feraient éclater sa gloire.

Ces règles, présentées au concile de Bâle lorsqu'il était catholique, furent aussi de sa part l'objet de grandes louanges. Elles devaient en-

core recevoir de plus grands honneurs. Plusieurs souverains pontifes en firent l'éloge le plus complet et l'un d'eux défendit sous peine d'excommunication d'y rien changer. Rendues plus tard conformes aux décisions promulguées par le Concile de Trente, elles obtinrent toujours la même estime et conservèrent la même autorité.

Leur glorification suprême, c'est la fidélité inviolable avec laquelle elles sont encore aujourd'hui observées, la puissance avec laquelle elles ont résisté à l'inconstance de l'homme et à l'action du temps et des passions humaines qui minent et dissolvent les organisations les plus solides.

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