LE CARDINAL DE SAINT-ANGE
« m'exaucerezjusqu'a La mort. Comme il est juste
« que le fils pourvoie aux nécessités de sa n « et que je sais que vous n'avez rien, niais que « vous avez tout quitté pour Dieu, je vous envoie « en cette petite lettre douze florins du Rhin « pour vos vêtements, afin que les portant vous « vous souveniez de moi. Si vous avez besoin « de quelqu'autre chose, je vous prie de me le « fairer savoir, parce que, comme j'ai dit, j'y « pourvoirai pour vous comme si vous m'aviez « enfanté.
« J'ai vu vos statuts et déclarations ; ils me « plaisent d'autant plus qu'il me paraissent « avoir été dictés par une grande ferveur de « l'observance régulière
« Je vous supplie d'ordonner à vos filles « qu'elles prient pour moi : ces filles sont les « vôtres, et moi aussi je suis votre fils, je les « tiens pour mes sœurs : or la sœur est obligée € de prier pour son frère. Je vous prie de tout « mon cœur de prier pour l'heureuse issue de qe « Concile, pour l'honneur do Dieu et pour l'uti- « lité de l'Église et de tout le peuple chrétien. « Adieu, vivez heureusement dans le Seigneur, « avec toutes vos saintes sœurs.
« Bâle, la veille de la Nativité de la glorieuse Vierge « Marie.
« Votre fils, Julien, « Cardinal de Saint-Ange (1). »
(1) Quelque temps après il prit le titre de cardinal de Sainte-Sabine.
Nous n'avons besoin de faire aucune réflexion sur une lettre si expressive. Elle parle d'elle-même au lecteur. C'est un spectacle incomparable que ce cardinal président d'un concile, presque prosterné en vénération devant l'humble Colette, et se disant son fils.
Dans une autre lettre, le cardinal demande l'intervention de la vénérable abbesse auprès du roi Jacques pour faire respecter un jugement du concile dans une contestation sur la possession de l'évèché d'Alby, situé dans les domaines de ce roi.
L'éminent cardinal avait des motifs bien légitimes de mettre en sainte Colette toute sa confiance; il savait certainement que cette glorieuse enfant de l'Église, si dévouée à sa cause, travaillait non moins ardemment que lui, à prévenir les malheurs dont les passions humaines menaçaient la société chrétienne tout entière.
D'après les actes du Concile, dès 1433, l'évèque de Constance avait été député à Besançon pour l'œuvre de la pacification de l'Église. Il était sans doute attiré par l'éclat des vertus de la mainte réformatrice, par le désir de conférer directement avec elle et de transmettre à ses collègues les lumières qu'il pourrait en recevoir.
D'un autre côté, les actes font foi que le duc de Bourgogne, d'abord favorable à l'œuvre de réforme entreprise par l'assemblée, témoigna sa désapprobation énergique en 1437, quand il vit l'attitude schismatique et révolutionnaire de
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cette réunion inqualifiable. Colette, l'oracle de la cour de Bourgogne, ne fut certainement pas étrangère à cette sage détermination.
Elle fit plus, elle se transporta à Vcvey pour être plus près du duc de Savoie dont les révoltés de Bâle allaient troubler le repos trop délicieux à Ripaille, par l'offre d'une tiare usurpée. Mais au moment de parler à ce prince qui l'avait protégée et aidée de ses largesses, l'humilité paralysait L'énergie de sainte Colette. Le Seigneur la contraignit à cette démarche et voici comment. Depuis plusieurs jours elle luttait contre les inspirations et les sollicitations de l'esprit de Dieu. Dominée par ses humbles sentiments, elle ne pouvait se résigner à une action qui lui semblait au-dessus de sa condition. A ses directeurs, instruits de ce qui se passait en elle et qui lui conseillaientd' obéir, elle répondait qu'elle n'était qu'une pauvre et simple créature et qu'elle ne savait parler à ce prince en une affaire si grave. Enfin, le Seigneur, fatigué de ses résistances, ne lui permit plus la sainte communion. Elle reçut des mains du prêtre la sainte hostie, mais elle ne put la consommer. Le précieux corps de Notre-Seigneur ne voulait plus descendre dans sa poitrine. Cette impossibilité do faire la sainte communion la contraignit encore dans plusieurs autres circonstances solennelles à des démarches auxquelles son humilité répugnait. Vaincue par ce signe de mécontentemeni de son époux divin, Colette donna son assenti-
meut à tout ce que Dieu demandait d'elle, et elle put jouir des délices de la sainte communion. Le P. Henri de la Balme et le P. Pierre de Vaux allèrent prier Amédée VIII de vouloir bien visiter, à Vevey, la servante de Dieu. Le prince, heureux de cette invitation, se rendit avec empressement auprès de la vénérable abbesse. Elle lui parla, avec respect, mais avec force, du grand dommage qu'il causerait à l'Église s'il recevait la papauté, de 1 offense dont il se rendrait coupable et de la colère divine qu'il allumerait contre lui, car Dieu ne voulait pas que son Eglise fût divisée. Un tel langage, animé du feu de l'amour de Dieu, produisit une profonde impression sur Amédée et l'éloigna pour un temps des intrigues qui s'ourdissaient à Bâle. Mais la sagesse n'habite pas la terre de ceux qui vivent dans les délices . Aussi ce malheureux prince se laissa entraîner, trois ans après, à franchir le pas fatal qui le précipitait dans un schisme malheureux, au grand scandale de toute l'Eglise. Au moment même de cet acte criminel , sainte Colette dit à ses compagnes : « A cette heure, s'est consenti et accepté l'antipape, au préjudice de notre Mère sainte Eglise. » En effet, l'assemblée de Bâle, après avoir, par un attentat sacrilège, déposé Eugène IV le 25 juin 1439, élut Amédée VIII comme pape. Celui-ci, après de longues hésitations, finit par consentir et fut intronisé le 23 décembre 1439. Il prit le nom de de Félix (heureux). Il ne trouva d'heureux dans.
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(fi te prétendue dignité que son nom, qui fut faux comme tout le reste dans cette affaire.
A tout ce que sainte Colette avait souffert depuis de longues années , en prévision de ces malheurs, vint s'ajouter l'indicible amertume de la division de l'Église, du scandale des faibles et de l'égarement d'un prince auquel elle avait voué une reconnaissance bien légitime.
Son affection envers le prétendu pape, la reconnaissance qu'elle lui devait, ne l'aveuglèrent pas. Ses monastères de Vevey et d'Orbe étaient d'ans les États que ce prince avait transmis à son fils et où naturellement il était reconnu. Son obédience ne fut guère plus étendue. Sainte Colette n'hésita pas à compromettre l'existence de ces maisons, du moins leur repos; car pour elle il n'y avait rien de plus précieux que la foi, l'unité et la soumission aux pasteurs légitimes. Elle défendit donc de reconnaître l'intrus, de recevoir de lui des faveurs et adressa aux frères et aux sœurs des règles sur la manière de se conduire dans ces temps malheureux.
D'un autre côté, plus que jamais, elle multiplia ses prières, ses gémissements, ses mortifications, ses veilles ; plus que jamais, elle apprit à ses filles à s'immoler aussi pour l'Eglise et la conversion des pécheurs. C'était un principe qu'elle rappelait souvent, que nous ne pouvons rien faire de plus agréable à Dieu que de lui demander grâce et miséricorde pour les pécheurs.
Bien que les âmes souffrant dans les flammes du purgatoire soient bien dignes de compassion, il est moins urgent de venir à leur secours parce que, certaines de leur salut, elles sont hors de danger de se perdre ; mais, sous les pieds des pécheurs, l'enfer est ouvert pour les cngloutir(l).