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CHAPITRE XXXIII

Saint Jean de Capistran — Ses rapports avec sainte Colette.

Ces maux de l'Eglise universelle, auxquels elle prenait une si large part, devinrent bientôt l'occasion de craintes et d'anxiétés particulières pour la réformatrice. Au moment d'un schisme, le pontificat suprême devait, dans sa sollicitude pour les enfants de l'Église, employer tous les moyens d'assurer leur persévérance dans l'unité. Il choisit des hommes de Dieu, puissants par la sainteté de leur vie et l'éloquence de leur parole, pour éclairer les princes et les peuples sur les intrigues schismatiques de Bàle, et l'obligation étroite pour tous les chrétiens, d'adhérer toujours à la chaire de Pierre et de rester soumis à celui qui personnifie la véritable Eglise : Ubi

1 Voir la note IX à la fin du volume.

Pc/rus, ibi Ecclesia (S. Àmbr.), là OÙ est Pierre, là est l'Église. Saint Jean de Capistran fut un de ceux qui reçurent cotte noble mission pour les provinces ecclésiastiques les plus exposées aux séductions, celles qui environnaient Bâle.

Pour le connaître et comprendre ce qui va se

t , il est nécessaire de jeter un coup d'oeil

en Italie. On verra que ce n'est pas une vainc

digression, mais le complément nécessaire de

cette histoire.

Les ordres de Saint-François, par l'effet des défaillances humaines et l'action des troubles,, des guerres continuelles dans la grande presqu'île catholique, n'avaient pas moins dégénéré en Italie qu'en France, de leur première splendeur. Dans les ruines et les misères causées par des luttes fratricides, le poids de la pauvreté absolue avait paru trop lourd, et cette première déviation en avait causé bien d'autres. La pureté primitive n'était pas restée sans témoins, sans défenseurs, mais ils étaient isolés et impuissants. Quelques mois avant sainte Colette, le 8 septembre 1380, naissait l'homme de Dieu qui devait être pour l'Italie ce que saint Vincent Ferrier avait été pour l'Espagne et la France, plus que cela, un réformateur du cloître autant que du monde, saint Bernardin de Sienne, apôtre du saint nom de Jésus et de la Vierge Marie. Né en même temps que sainte Colette; il commença sa mission, après elle, 1418, et même sa réforme des Clarisses en 1420, à Mantoue. Aussi,

Gonzag'iie, dans son ouvrage de l'origine de l'ordre sérapliique, assure que saint Bernardin fonda ses monastères selon la régie et l'exemple de sainte Colette. Il n'est pas étonnant dès lors qu'un auteur ait écrit que saint Bernardin se disait le vicaire de sainte Colette en Italie.

Dieu lui adjoignit bientôt, entre autres admirables coopérateurs, saint Jean de Capistran, d'origine française, né en 1385. Non moins puissant par sa parole et par l'exemple de ses vertus héroïques, il fut associé par saint Bernardin au gouvernement delà stricte observance en Italie. C'est à lui qu'Eugène IV confia la mission de maintenir dans l'unité la France et les provincesvoisines.

Pendant le schisme précédent, les ordres religieux eux-mêmes, suivant le courant des contrées qu'habitaient leurs membres , s'étaient trouvés scindés, et la régularité avait extrêmement souffert de cette désunion. Il était à craindre que le même malheur ne se reproduisît dans le schisme qui commençait. Pour le prévenir, il fallait reserrer les liens de tous les corps religieux et de tous leurs membres avec l'Eglis • mère et maîtresse de toutes les églises.

En 1438, saint Jean de Capistran arriva à Besançon vivement préoccupé de ces dangers. Pour l'affaire principale, celle de la conservation de l'unité de l'Église, de l'attachement inviolable au Pontife romain, il n'y eut point de de difficulté. Deux âmes séraphiques, dévorées du zèle

do la gloire de Dieu et du salut des hommes, se comprirent bientôt. Elles échangèrent les lumières qu'elles avaient reçues , soit de Dieu alternent, soit dos hommes. Elles Remirent ensemble sur les maux qui allaient désoler la chrétienté, et s'animèrent encore plus à la prière et à la pénitence pour les péchés du peuple.

Mais cet accord laissa subsister une dissonnance qui causa à sainte Colette une profonde douleur. L'histoire de l'Eglise, les vies des Saints, nous montrent comment l'esprit de Dieu, toujours un, se diversifie dans les instruments dont il se sert. Malgré sa puissante action sur eux, il leur conserve toujours leur personnalité, leur caractère humain. Sainte Colette, saint Jean de Capistran tendaient au même but : à rendre aux ordres de Saint-François leur antique splendeur ; mais il y avait des différences dans leur manière de procéder et dans les moyens pour atteindre ce résultat. Sainte Colette les connaissait. Saint Jean de Capistran, malgré la générosité héroïque de sa vie, mais dominé par une grande pensée, celle de l'unité parfaite à rétablir dans l'ordre de Saint-François, voulait, après avoir retranché les abus, mitiger la règle et la rendre ainsi plus accessible à tous. Les histoires publiées par les Bollandistes sont unanimes sur ce point. C'est dans cette pensée qu'il rédigea à Rome des constitutions presque aussitôt abandonnées qu'adoptées et promulguée \ et alors, il regretta plus vivement que jamais

OGO SAINTE COLETTE.

d'avoir lutté contre les réformateurs français. Colette, en appelant à la plus haute perfection les âmes généreuses, savait bien que d'autres, incapables d'un détachement complet, pourraient cependant, dans des conditions inférieures- atteindre une véritable sainteté et que l'Esprit- Saint, condescendant aux différences des tempéraments, voulait la diversité dans l'unité ; il ue fallait pas arrêter l'élan des plus parfaits pour les enchaîner avec les faibles et les infirmes. Les aigles ne peuvent être condamnés à limiter la hauteur de leur vol sur celui des timides colombes.

Mais saint Jean de Capistran, tout entier à son idéal, ne considérait pas cette autre face de la question : c'est pour cela qu'il voulait faire cesser immédiatement la diversité des chefs et des congrégations, supprimer les vicaires généraux établis pour le gouvernement des réformés. C'était l'anéantissement de la réforme et non son triomphe. Le nombre des réformés était encore trop inférieur pour dominer l'ordre tout entier. La vénérable abbesse, assurée d'avoir fait l'œuvre voulue de Dieu, ne pouvait consentir à sa destruction. Le commissaire apostolique insistait. Dieu permet ainsi, pour l'épreuve de ses serviteurs et la conservation de l'humilité dans *cur cœur, que payant leur tribut à la faiblesse humaine, au milieu des lumières dont il les favorise, ils ne voient pas toutes les faces d'une aff lire, et se heurtent quelquefois les uns les au-

très. Nous sommes, dit saint Grégoire, des hommes mortels, faillibles, infirmes, portant des vases de terre qui se gênent l'un l'autre. Mais si les corps de boue sont à l'étroit, que la charité dilate ses entrailles. Grande leçon pour la plupart des hommes ; divisés de sentiments, les réformateurs ne se diviseront pas de cœur ; ils ne blesseront pas la charité.

Sainte Colette ne porte pas sa cause devant le tribunal des hommes. Elle a confiance en Dieu qui lui a donné sa mission. Elle prie et fait prier. Pour avoir le temps de plaider sa cause, elle a demandé d'abord un délai de trois jours. Alors sa communauté, partagée en divers groupes, ne cesse d'adresser au Dieu caché dans l'Eucharistie les plus ardentes adorations et les supplications les plus instantes. Elle-même n'interrompt pas ses prières. Elle s'humilie et se demande si ce ne sont pas ses fautes qui exposent à la ruine l'œuvre divine qui lui a été confiée. Après trois jours, elle n'a encore rien obtenu. Elle demande à saint Jean de Capistran un nouveau délai et persévère avec confiance dans ses pieux exercices. Elle fait à genoux des processions dans les cloîtres et bientôt on peut suivre sa marche à la trace que ses genoux usés marquent d'un sang* virginal sur le pavé. C'était assez. La- charité, l'humilité, la confiance, le respect de l'autorité qui semblaient en lutte, avaient été gardés généreusement. Le Seigneur se laissa fléchir et termina cette épreuve. Il fit connaître sa volonté

à saint Jean de Capistran qui, rempli d'admiration et effrayé tout à la fois, accourut de grand matin au monastère pour rendre le calme et la paix à la sage réformatrice et à ses filles, en se désistant de ses demandes. Dès lors l'union fut parfaite entre ces deux grandes âmes, et dans des entretiens et des confidences célestes, elles louèrent Dieu, s'enflammèrent d'une charité plus ardente et concertèrent les moyens de contribuer plus efficacement au triomphe et à la pacification de l'Eg-lise.

Comme gage de leur union dans la diversité qu'il leur fallait laisser subsister, saint Jean demanda à sainte Colette un Père de sa réforme pour l'accompagner dans sa mission, et il le garda toujours avec lui. Quand, quelques années plus tard, il alla évangiliser la Bohême et la Hongrie, il voulut avoir encore un Colettin pour compagnon et pour coopérateur.

Ce n'est pas la seule circonstance où sainte Colette ait été troublée dans son œuvre, même par les supérieurs de l'ordre. Par la prière elle triompha toujours de ces difficultés. L'un de ces supérieurs , après l'avoir combattue pendant quelques temps, conçut pour elle une si grande estime qu'il lui donna son propre compagnon pour l'aider dans toutes ses entreprises.

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