JHÉSUS
« Mes très-chères mères et sœurs, en la charité « de notre benoît Sauveur Jésus-Christ, tant « humblement et chèrement comme je puis, ma « pauvre aine devant Notre-Seigneur et vos « bonnes prières et saintes oraisons, je recom- « mande, désirant de tout mon cœur votre bien « spirituel et temporel et vous prie trés-acerte « que vous soyez bonnes, dévotes et parfaites « religieuses et que vous aimiez, craigniez et « doubtiez (respectiez) souverainement Dieu et « gardiez parfaitement ses saints commande- « ments, votre sainte règle et vos bonnes ordo- « nances et les admonitions et les beaux exem- « pies que notre B. P. frère Henri de Baulme, « dont Dieu ait l'âme, vous a tant de fois montrés « et enseignés. Duquel la sainte âme tout affectu- « cusement et chèrement comme je puis, je vous « recommande comme il en est bien digne et « nous y sommes très-grandement tenues. Car « il nous a toujours été vrai père et bon et pieux
« pasteur, et je vous prie que vous ayez toujours « bonne patience en toute chose et soyez hum- « blés dévotes, munies et garnies de force et « vertus, et, tant que je puis, vous recommande « notre Révérend Père frère Pierre de Reims, « qui labourre continuellement pour l'honneur « de Dieu et entretiennement de notre saint état, « et à Dieu sans fin, mes très-chères sœurs, qu'il « soit g'ardc de vous Amen. »
« Sœur Colette Boylet. >:
Cette lettre portait cette amicale et respectueuse suscription : « A mes très-chères et très- « cordiales mères et amies en Notre-Seigneur « Jésus-Christ l'abbesse du couvent du Puy et à « toutes les sœurs, soit humblement présentée. »
Cette histoire tout entière fait l'éloge du vénérable serviteur de Dieu , Henri de la Balme . Nous ne pouvons mieux achever de mettre en lumière sa vertu, ses mérites, sa gloire et faire connaître l'esprit qu'il inspirait à ses disciples qu'en le citant lui-même. Voilà le résumé de sa doctrine écrit peu de temps avant sa mort et qu'il commenda de lire dans les communautés chaque semaine. C'est une copie faite sur l'original conservé à Gand :
J HÉ SUS f MAKIE.
« Pour l'honneur et amour de Dieu et de par « Jésus, pour éviter pièg'e et offense et mauvais
« exemple, pour entretenir et conserver paix, « conforter dévotion et unité entre les sœurs « professes et novices, le moyen principal est « d'occuper saintement le précieux temps au « divin service et labeur de communité selon la « forme de la sainte règ'le, et quand on parlera « es temps et lieux, que les paroles que l'on « dira, soi Mit de nécessité, utilité et bonne édi- « fication et communément que l'on parle de « Dieu, de sa bonté, de ses bénéfices, de saints « et saintes et des vertus de la règ'le, des sainc- « tes ordonnances, des perfections de notre saint « estât et brièvement des choses appartenant « au salut de nos âmes et par si bonne manière, « humilité, charité, dévotion et discrétion, que « les oyants ils prennent édification et que toutes « paroles oiseuses, noizeuses, soit du tout et à « perpétuité retranchées et déboutées de toute « la communité. Car Monsieur saint Paul dit r « Que les mauvaises paroles corrompent les « bonnes mœurs. Par tel mauvais lang-ag-e le « temps précieux de Dieu l'on pert périlleusece ment, les consciences sont blessées ; charité « et dévotion g-randement refroidies ; l'office di- « vin est diminué d'amour et révérence ; les con- « fessions sont odieuses et vaines et multipli- « ées. Murmuration, détraction, division, disa sension, rendent infructueuse la sainte règle : c nous ordonnons qu'elle soit g-ardée et que ces « mauldits péchés soient de toutes ayis (haïs,) « répudiés, persécutés et déboutés comme enne-
« mis mortels de sainte charité procédant -de la « racine de maudicte envie, qu'est de salut mor- « telle ennemie. C'est le venin mortifère des âmes h et des oyants : elle procure la mort très-amère <( de la vraie vie de J.-C. pour nous crucifié. Pour « icelle purger et extirper à perpétuité du court vent de céants, sans quelconque espoir de ja- « mais icelle mauldite et excomuniée devant ce Dieu et les anges réitérer ni dire, il faut garce der le lieu et la porte par là où entre le préce cieux corps et sang- de J.-C. je, frère Henry de « Baulme, le plus grand des pécheurs et néantce moins désirant de cœur votre salut perduracc ble, par divin amour et pour la pureté et inno- « cence de vos cœurs plus paisiblement garder, « et pour mieux conserver vraie paix et unité en ce la commuuité : si aucune sœur murmure en « l'absence de sa sœur, soit prélate ou subjecte, « celle qui ouyra la dite murmurante, la doit « incontinent par charité reprendre comme celle ce qui porte un venin mortel en la bouche. Après <» le doibt dire humblement à l'abbesse qui lui « fera dire sa couple à la collation ou au disner ce selon l'heure que l'offanse aura été perpétrée, « et la mère lui ordonnera demander pardon ce aux sœurs et de baiser leurs pieds ou autre ce pénitence selon la gravité de l'offanse. Ainsi ce le commande Notre-Seigneur J-C. et le con- « seille. La sœur qui voit défaillir sa sœur est « tenue de la corriger et nullement ne doit murce murer, ni autre conscience blesser ni empes-
« cher. La Sainctc Ecriture disant qu'on ne nièce die point du sourd, -à>*vz est sourd qui ne peut « ouir ni entendre le murmure que l'on fait conte tre lui pour accuser son murmure. La vraie « charité veut que l'on ne die d'autrui que ce « que l'on couldrait (désirerait) ouyr de soi, pre- « nez-y garde. C'est grand dommag*e de soi et « d'aultrui que bien connaissant l'offense et par « nég-lig'ence ou dissimulation point n'y pour- « voir et par ainsi les religieuses viennent à « toutalle perdition, ruine et confusion. Pour « tant je veux qu'attentivement et diligemment «. l'on pourvoye par condigme et salutaire cor- « rection, pour éviter au jour du jug-ement la « perdurable damnation et malédiction. Pareil- « lement par divin amour, j'ordonne que quand « les prélates par offices et les suhjectes par « évang-éliques ordonnances , corrigent leurs « sœurs de aucune chose défaillante, que icelles « autres sœurs prennent doulcement, benig-ne- « ment et humblement la charitable correction « comme fille du pays (amies) et qu'elles remer- « cient courtoisement de la bonne charité qu'elle « leur montre de les reprendre, afin qu'un autre « fois l'on puisse fiablement remontrer les def- « fauts et amoureusement pour toujours mieux « extirper les mauvaises herbes du jardin de « J.-C, et les bonnes plus amplement croistre et « multiplier, comme raison et conscience juste- « ment le veulx; qu'il n'y ait faulte et si aulcune « par faute de vraye humilité se trouble et has-
tivement se courrouce par signes ou par paroles orgueilleuses et injurieuses, icelle soit accusée à la mère comme dit est, par devoir et soit punie selon sa faute et son délict et mau~ vais exemple, car la vraye et nécessaire médecine de religion pour extirper toutes imperfections, est la bonne pénitence et discrète et charitable correction. Car sans correction c'est chose impossible de venir à perfection, la raison est qu'il n'y a homme qui ne pesche et Monsieur saint Jeacques dit qu'en maintes choses nous défaillons tous. Monsieur saint Jean, que si nous disions que nous sommes sans péchés, nous mentons et vérité n'est pas en nous. Si donc nous péchons comme la vérité est, si nous refusons, desprisons par notre mauldit et déloyal et traître orgueil, la correction paternelle de nos prélats ouaultres, nous sommes tous apparents d'être parfaits ennemis de notre salut propre et de J.-C. qui nous a tant aymés et des anges et de tous les saints et saintes , qui désirent notre salut et font grande faiste, quand nous nous guérissons et corrigeons par pénitence volontaire. Hélas ! quel mauvais exemple démonstrons-nous au prochain, quand nous méprisons une bonne correction à laquelle J.-C. les oblige. Ton orgueil les empêche de le faire méritoirement et ainsi par ta faute en remord de conscience tu demeureras, car tu mets ton grand orgueil « par dessus le charitable conseil de J.-C. Con-
« sidère, je te prie, si tu dois vouloir que l'on dé- « lesse le conseil de ce bon Jésus pour obtcmpé- « rerà ta pernicieuse inclination au grand péril « de ton éternité devant le Juge des juges à la « vraie sentence duquel je te remets ; et encore « de sa part je te dis que tous ceux et celles qui, « par mauvais exemple, se sont conformés à « cette mauldite condition de ne vouloir porter « correction, ensemble vous serez participantes « de l'affreuse et horrible punition au jugement « du très-redouté jug-e J.-C. qui daignait porter « patiemment et avec sou ve raine humilité et cha- « rite la sentence très-cruelle de la mort, quoique « très innocent . C'était pour nous tous, je te «' prie et me croy pour ton profit. Essaye-le, je « te donne congé ; je te demande, que répon- « dras-tu à L'article de ta doloreuse mort devant « lui, quand il te montrera sa doloreuse passion « et tout ce qu'il a fait pour nous et avons tant « peult enduré pour l'amour de lui et pour nos « propres faultes grandes et innumérables. Sibien « profondément nous y voulions panser, pour « vray nous porterions joyeusement toutes pu- « nitions corrections, persécutions, pauvreté « d'habit, de couvre-chief, de viandes, de breuva- « ges, dureté et froidure des pieds et toutes ten- « tations, pénitences, maladies, adversités, co- « res (même) la mort, si besoin faisoit pour son « amour et honneur et pour le salut de nos pro- « chains et le nostre pour éviter les tourments « perdurables et amoindrir les peines et doloreu-
« ses punitions du purgatoire et pour seure- « ment obtenir le souverain bien de la gloire, « lequel nous octroyé le Père, le Fils, et le bc- « noist St-Esprit à la requeste de sa Vierge, «mère de miséricorde, de saint François, do « sainte Claire et de tous les eslus. Amen. Priez « pour frère Henri de Baulme qui désire votre « salut. De par moy, le vendredi dedans les oe- « taves de saint François, l'an mil quatre cent « et trente-cinq. »
A la suite de cette instruction, il indique les sujets que doit surtout traiter le prédicateur devant les sœurs, et en premier lieu, il met la nécessité d'une occupation incessante, soit aux occupations manuelles soit aux exercices de là piété chrétienne. Dans cette vie de labeurs et de sacrifices, on doit avoir pour but de procurer le salut du peuple. Il termine par ces bouts rimes qui nous paraissent pleins d'une ardeur séraphique :
Du saint temps rien ne perdons :
Le perdu recouvrons ;
Paix et unité gardons ;
Xos promesses à Dieu rendons ;
Celle qui nous est promise suffisamment désirons ;
A bien faire nous advancons ;
Les maux patiemment portons ;
Exemple de perfection démonstrons ;
Le monde desprisons ;
Les tentations surmontons ;
En toutes affaires à Dieu recourons ;
Les biens de grâces acquérons :
Ceux de la gloire espérons ;
L'offense de Dieu évitons ;
La mort d'enfer redoublons ;
Les peines du purgatoire par pénitence effaçons ,
Daller à la gloire nous hâtons.
Hélas pourquoi tardons ;
Par ardeur de cœur embrassons
Jésus et nous trouverons
Salut et vie de l'éternité que nous désirons ;
Oh qu'il y fait bon ;
Essayons-le du cœur profond ;
Trelous disons Amen.
Frère Henri de la Baxhe.
On conserve à la bibliothèque communale de Besançon un manuscrit qui atteste les labeurs et la piété de ce vénérable réformateur. C'est un recueil de traités de spiritualité qu'il a composés ou traduits des Saints-Pères.
La tradition nous a transmis quelques paroles du P. Henri, dans lesquelles il exprimait sa pensée sur celle dont le ciel lui avait confié la direction. Les voici : « Mes filles, mes filles, vous ne « connaissez pas ce que c'est de la sainteté de « la sainte Mère. Si je pouvais dire ce que j'en « sais, je vous dirais merveilles. Je voudrais que « Dieu me fît la grâce de vivre un peu après elle « pour dire ce que j'en sais, et je suis certain « que, si le Saint-Père savait ce que je sais de sa « sainteté, il ne différerait guère après sa mort à « la canoniser. »
Le lecteur demande peut-être pourquoi il ne pouvait écrire; le voici. Dans les premières années qu'il connut la servante de Dieu, il entreprit de rédiger des mémoires. Mais l'humble Colette l'apprit, le manda à la grille, lui fit des reproches, exigea la remise de l'écrit qu'elle jeta au feu, et la promesse formelle de ne plus entreprendre rien de semblable. Il était donc lié et on ne peut que le regretter vivement.
Dieu qui avait glorifié la vertu de son serviteur par le don de miracles pendant sa vie, manifesta encore sa sainteté à sa mort. « Son saint « et virginal corps, dit un mémoire très ancien « de Besançon devint aussi tendre et sa chaire « délicate sans nul arroidissement comme la chair « d'un petit enfant. Et ainsi honorablement fut « inhumé au chapitre des sœurs dans la closure. « Car la sainte Mère doubtait que s'il était en « l'église du dehors, pour l'estimation et proba- « tion qu'elle avait de sa sainteté, il pourrait « faire miracles comme il avait fait en sa vie ; « à l'occasion desquels le peuple venant au dit a couvent, pourrait empêcher le service de Dieu « en leur égalise pour le bruit que la multitude « des gens pourrait faire et pour ce le collo- « qua au dit chapitre. »
En 1554, il fut levé de terre pour la reconstruction du chapitre. Les sœurs ont toujours eu de grands motifs de confiance en son intercession.