‹ Saint Colette, sa vie, ses œuvres, son culte son influenceChapitre 113 sur 136 · CHAPITRE XXXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIX

La comtesse de Genève. — Sa famille et le monastère d'IIeidelberg.

Blanche de Savoie, autant par ses bienfaits que par son admiration pour les vertus de la servante de Dieu, s'était profondément attachée à la sainte réformatrice. Déçue dans son espoir de posséder un monastère de Clarisses auprès de son château de Rumilly, elle fut heureuse de la fondation du couvent de Poligny peu éloigné de son habitation de Frontenay. Non seulement elle put de là visiter souvent la vénérable abbesse, mais elle obtint un honneur plus grand, un avantage plus précieux. Dans un moment où la santé de sainte Colette était complètement ruinée, celle-ci dut céder aux ordres des médecins et aux prières de ses religieuses, et quitter quelque temps le monastère pour respirer un air plus pur. Ce fut le château de la comtesse de Genève, à Frontenay, qui eut le privilège de recevoir la servante de Dieu. La noble et chrétienne famille de Montrichard qui posséda cet héritage jusqu'au commencement de ce siècle, avait conservé avec un religieux respect le souvenir du séjour béni de l'illustre réformatrice.

Blanche de Savoie reçut de nombreuses et

précieuses récompenses de sa charité envers sainte Colette. Son cœur s'échauffa au contact de cette âme séraphique et sa piété devint plus ardente. Elle éprouva en outre la puissance d'intercession de la réformatrice auprès de Dieu. Un jour, dans un voyage, elle croit pouvoir traverser à cheval une rivière profonde ; mais elle est entraînée par les eaux et condamnée à périr. Elle prie et invoque auprès de Dieu le nom de sainte Colette qu'elle accompagnait. La servante de Dieu ne pouvait abandonner son amie dans une telle extrémité; elle prie et la comtesse atteint la rive saine et sauve.

La princesse venait souvent ranimer sa ferveur auprès de la vénérable réformatrice. Cependant de trop inquiètes préoccupations agitaient son âme. Elle devait pourvoir à l'établisement de sa nièce Mahault ; mais elle ne se confiait pas assez dans la Providence pour cette grave affaire. Elle avait formé un projet d'union avec le duc de Bavière, comte palatin du Rhin, et elle craignait de ne pas réussir. Colette calma ses anxiétés en lui montrant le but supérieur de la vie humaine. Toutefois, condescendant à l'infirmité humaine, elle lui promit un heureux succès dans ses négociations et des bénédictions abondantes sur les jeunes et pieux époux. Il en fut ainsi. Mahault épousa Louis de Bavière. Ce prince appartenait à une famille profondément chrétienne. Une de ses sœurs, nommée Elisabeth, quitta le monde pour embrasser la règle

de sainte Colette, on ne sait à quelle époque. Les jeunes époux promirent à sainte Colette que si leur premier enfant était une fille, ils ne s'opposeraient pas à son entrée en religion. Ils furent fidèles à leur promesse.

Pour récompense de ses services, Blanche de Savoie ne demandait qu'une seule faveur, c'était de reposer dans le tombeau auprès de la vénérable servante de Dieu. Il paraissait très probable que Poligny aurait le bonheur de posséder la dépouille mortelle de la sainte abbesse. C'est là que la princesse de Genève mourant à Rumilly, choisit sa sépulture.

Elle ordonna à sa nièce d'y fonder une chapelle et deux chapellenies. Mahaut s'empressa de venir rendre à cette tante bien-aimée tous les devoirs de la piété chrétienne. Elle fit transporter son corps à Poligny, et d'après un très ancien mémoire de ce monastère, il resta assez long-temps dans l'église des religieuses en attendant la construction de la chapelle de Saint- Pierre et de Saint-Paul qui devait le recevoir. Pour payer les travaux de cette chapelle et l'acquisition des rentes formant la dotation des chapelains, la duchesse palatine employa pendant plusieurs années les revenus du château de Frontenay. Ces détails sont donnés par une lettre de Mahault à sainte Colette et par l'acte de fondation rédigé par la sainte abbesse, datés de 1437 et 1438. On peut conjecturer d'après cela la date de la mort de Blaûche de Savoie, que

certains historiens ont beaucoup trop avancée sans preuves et que les plus sages ont déclarée incertaine. Ce fut sans doute pour rendre compte de ses travaux que sainte Colette envoya Pierre de Vaux à la Comtesse palatine. La sainte abbesse profita de cette occasion pour rappeler à Mahault la promesse qu'elle avait faite lors de son mariage. En effet, Dieu avait béni son union et son premier enfant était une fille nommée Elisabeth, en souvenir sans doute de la sœur du comte palatin, déjà Colettine. Voici la réponse de la mère chrétienne à la vénérable réformatrice :

« Ma très-chère et très aimée Mère en Dieu,

« Humblement je vous recommande le salut « de ma pauvre âme, et la bonne prospérité spi- « rituelle et temporelle de Monseigneur ( son « époux le prince palatin), et de tous nos petits « enfants et de toutes les affaires que présente- « ment nous avons pour le bien du pays et le « profit du peuple , en vous remerciant affec- « tueusement de tous les biens, plaisirs et comte forts que par votre g-rande charité devant Dieu « me fit oneques, et spécialement de ce que der- « nièrement il vous a plu de me faire visiter par « votre confesseur, frère Pierre de Vaux, lequel « par vous m'a dit et signifié plusieurs choses « que de bon cœur et de bonne volonté j'ai intention de faire, et autres plus grandes, s'il « vous venait à plaisir que je les fisse. Car Dieu

« sait qu'il n'est chose au monde, si je savais et « pouvais faire, que je ne fisse très volontiers « pour vous et avec le plus grand plaisir. Entre « autres choses il m'a requis singulièrement et « m'a demandé ma fille Elisabeth, pour la met- « tre au service de Notre-Seigneur en votre « sainte religion, et pour l'honneur de Dieu et « de la très-glorieuse Vierg-e sa mère et pour « l'amour de vous, pour son salut et pour le « mien, de très bon cœur je la lui ai offerte, et « par le présent escript fait de ma propre main, « je la présente à Dieu et à sa benoîte mère et à <sr vous, pour faire le saint service en votre reli- « gion. Et nonobstant qu'elle eût pu être mariée « puissamment et grandement, s'il eût plu à « Monseigneur et à moi, comme ledit frère Pierre « le sait bien, néanmoins je la donne au Sei- « g'neur souverain de toute créature, auquel par « votre moyen je veux qu'elle soit épouse, sans « s'en départir, en demeurant dans clausureper- « pétuelle en votre dite religion, en gardant et « maintenant l'étroite pauvreté que le très puis- « sant et très souverain roi a voulu garder pour «nous. Ainsi que moi, mon dit seigneur époux « vous la donne très-clairement par les lettres « qu'il vous a envoyées. Si n'étoit le froid temps, « présentement nous vous l'eussions envoyée ; « mais par la bonté de Dieu, quand il sera cessé, « comme après Pâques, j'ai intention de vous la « mener. Plusieurs autres choses je vous pour- « rois escrire, que ledit frère Pierre de par moi

« vous dira. Toute ma famille se recommande « bien à vous ainsi que le maître de mes enfants, « ainsi que Monseigneur. Dieu vous donne sa « grâce et l'accomplissement de vos bons désirs. « Amen.

« Escript à Guenment, le 15e jour de janvier.

« Mahault de Savoie, « Toute vôtre en tout et partout. »

L'année n'est pas indiquée, mais la jeune Elisabeth, dont le sort est ici décidé, dit elle-même qu'elle est « demeurée onze ans et trois mois en la compagnie de sainte Colette » ; par conséquent, cette lettre doit être de 1435.

En lisant ces paroles chrétiennes, il ne faut pas s'imaginer que la jeune princesse n'ait pas été consultée et qu'on ait disposé d'elle sans son consentement. La vénérable abbesse par sa pénétration surnaturelle savait certainement que telle était la vocation de celle qu'elle appelait auprès d'elle, et les parents chrétiens connaissantles sentiments de leur enfant, ne craignaient point de la confier à une directrice si sage et si prudente. L'avenir prouva que la sagesse chrétienne les avait dirigés tous. En effet, peu de temps après cette lettre, c'est-à-dire à la fin de novembre 1435, conduite à la servante de Dieu, la jeune princesse trouva en sainte Colette une mère non moins aimante que celle qu'elle quittait; elle conçut pour elle une affection d'autant plus vive qu'elle était plus pure. Elle pratiqua généreu-

lient les plus nobles vertus et mérita le privilège d'accompagner partout la thaumaturge du XV' siècle. Souvent dans l'intimité, elle vit les manifestations les plus extraordinaires de la e divine.

Mais une œuvre plus importante, sinon plus chère à leurs cœurs, préoccupait depuis longtemps les souverains du Palatinat, c'était la fondation d'un couvent de la réforme dans la capitale de leurs Etats, à Heidelberg.

Dès 1428, ils avaient fait rédiger un contrat notarié par lequel, d'une part, Colette s'obligeait elle-même ou les abbesses qui lui succéderaient à aller former cet établissement ; d'autre part, ils s'engageaient eux et leurs successeurs à fournir toute la dépense.

A cette époque, la réformatrice était liée par «les engagements qui la retenaient en France, et d'ailleurs, les troubles, les guerres qui désolaient l'Europe, rendaient presque impossible à des religieuses un voyage dans une contrée auss1 éloignée. Au moins, ces nobles chrétiens s'assuraient devant Dieu le mérite de cette fondation en s'obligeant dès lors, eux et leurs successeurs, à en supporter tous les frais.

Quand se réalisa-t-elle? C'est un point sur lequel les historiens ne fournissent pas de renseignements précis. Quelques-uns l'ont plai après celles du Nord. C'est certainement une erreur ; car, un mémoire rédigé par Pierre de Vaux à l'occasion du couvent d'Amiens mentionne le

monastère d'Heidelberg, et affirme qu'il existait déjà depuis quelques temps.

Ce fut donc avant 1440 que la réformatrice s'avança jusqu'en Allemagne pour y porter le sel de la sag*esse divine. Elle se fit accompagner des deux Elisabeth, la tante et la nièce qui n'étaient pas sans doute insensibles au plaisir de revoir un moment la famille qu'elles avaient quittée pour Dieu. Pour traverser des pays inconnus, d'immenses forêts, elle prit son saufconduit ordinaire, dit Pierre de Vaux, c'est-àdire, la messe des trois rois, le matin, et les litanies des saints pendant la marche. Or, un jour qu'elle venait de terminer ces prières, en un endroit périlleux au milieu d'une forêt, les voyageuses se virent tout à coup entourées d'hommes bien montés, armés les uns d'arcs tendus et dirigés sur elles, les autres de fusils prêts à faire feu. Ils s'étaient mis en embuscade dans cet endroit favorable pour les dépouiller. On comprend facilement que malgré le vœu de pauvreté, un certain nombre de religieuses allant fonder un monastère et accomplissant un si long* voyage devaient avoir et des vivres et de l'argent et des bagag-es, enfin former un convoi y. considérable. C'est ce qui avait excité la criminelle cupidité de ces bandits. Sans quitter leur attitude terrible, pour écarter toute pensée de résistance, ils manifestent leurs sinistres projets. Leurs cris menaçants, leurs gestes trop expressifs augmentent encore la terreur des re-

LE MONASTÈRE d'hKIDELBERG. 387

ligieuses et les glacent d'effroi. Colette, connue les apôtres, comprend et parle toutes les langues au moins quand cela lui est nécessaire. Sans se troubler, elle leur répond dans leur idiome. Le son de sa voix, les graves pensées qu'elle exprime, transforment tout à coup ces cœurs farouches ; elle leur inspire la douceur, la charité et la générosité . Ils renoncent à leur criminelle entreprise ; ils s'offrent même à conduire les servantes de Dieu partout où elles voudront et à les défendre contre toute attaque. Sainte Colette les remercie et continue sa route en bénissant Dieu qui veille partout sur ceux qui se confient pleinement en lui.

La vénérable abbesse fut reçue avec d'autant plus de joie et de bonheur qu'elle était désirée depuis long-temps.

Au bonheur de posséder la grande servante de Dieu s'ajoutait pour le prince palatin et sa vertueuse épouse la consolation de voir heureuses dans les austérités et la pauvreté leur sœur et leur fille. Us sentaient que ces cœurs g*énéreux goûtaient plus de délices dans leur vie austère, qu'ils n'en trouvaient eux-mêmes dans les grandeurs et les jouissances de la terre. Leur joie ne fut pas longtemps entière. La vénérable abbesse s'empressa d'organiser cette maison et de lui inspirer son esprit. Elle avait amené assez de religieuses formées , pour n'avoir pas un travail trop long à accomplir sur les novices. Elle leur donna pour abbesse Elisabeth , sœur

du prince palatin. Ainsi les chrétiens de cette heureuse contrée avaient sous les yeux un spectacle vraiment admirable. Une même famille leur montrait sur le trône l'alliance des grandeurs et d'une sincère piété, et dans le cloître, l'héroïsme des plus généreux sacrifices et des plus nobles vertus.

Il fallut enfin que sainte Colette se séparât de ses chères filles. Ce fut une douleur universelle; les unes étaient en proie à la désolation, en pensant à l'éloignenient de leur mère et de toute la famille dont elles faisaient partie. La prévision de leur isolement, dans une contrée lointaine et à demi-barbare , effrayait même leur généreux courage. La saiute réformatrice comme une tendre mère, sentait ses entrailles déchirées par cette séparation complète et définitive en ce monde ; elle ne devait plus revoir les religieuses d'Heidelberg. Sa foi vive, son union spirituelle avec ses chères filles dans le sein de Dieu, pouvaient seules la soutenir et la consoler. La fille du comte palatin fut heureuse d'être appelée par la vénérable abbesse à la suivre, aimant mieux la famille que la religion lui avait donnée que la douceur des affections naturelles. Elle mourut à Gand auprès du tombeau de sa mère spirituelle.

Le monastère d'Heidelberg ne subsista pas longtemps. Éloigné des autres, il végétait dans l'isolement. 11 ne paraît pas avoir trouvé dans la contrée des sujets en nombre suffisant pour se

LE MONASTÈRE d'HEIDELBERG. 389

n ii' niveler ; c'est pourquoi il fu.1 cédé aux Frères Mineurs pour exercer leur apostolat dans cette contrée déjà infectée des erreurs de Jérôme de Prague, et qui devait bientôt être pervertie par les enseignements de Luther.

D"Heidelberg, sainte Colette revint à Besançon parla Lorraine et s'arrêta à Nancy pour répondre aux désirs de René d'Anjou, duedè Lorraine, d'Isabelle son épouse et de Marguerite de Bavière, duchesse douairière de Lorraine. Le nom de cette dernière fait voir qu'elle était unie par les liens du sang au comte palatin; elle était probablement sa tante. Le duc de Lorraine aussi grand par ses sentiments que par le rang qu'il occupait dans le monde, relevait sa noblesse par sa charité et sa piété. Il avait depuis longtemps formé le projet d'allumer dan États, un foyer spirituel pour ranimer la ferveur «les chrétiens par l'influence des vertus héroïques du cloître. La ville de Pont-à-Mousson fut choisie d'un commun accord. La réformatrice y laissa, ou y envoya peu de temps après, le frère Deschaux pour diriger la construction.

Durant les travaux, ce frère courut un grand danger. Deux pans de murs entre lesquels il se trouvait s'écroulèrent tout à coup. Il devait être broyé ; et son âme n'était pas alors préparée à paraître devant le souverain Juge. Mais au même instant, sainte Colette pour lors à Hesdin. voit le péril corporel et spirituel de ce religieux, elle demande grâce pour lui et l'obtient. Aus-

sitôt elle fit connaître au P. Claret ce qui venait d'arriver à Pont-à-Mousson . Quant au frère Deschaux, au prix d'un effroi momentané, il connut combien il importe d'être toujours pur devant celui qui juge les vivants et les morts. Sainte Colette désigna elle-même les sœurs qui devaient aller fonder le couvent, mais elles ne s'y rendirent que quelques mois après sa mort. Parmi elles se trouvait Colette Prucet, qu'elle avait ressuscitée enfant, au commencement de son séjour à Besançon. Après avoir ainsi fait ou préparé ces deux fondations, sainte Colette revint heureusement à Besançon, d'où elle devait bientôt partir pour de nouvelles entreprises .

Page 1