JHÉSUS
« Respectables et très-lionorés et bien-aimés « seigneurs, le plus humblement que je puis et « sçais, en la très parfaite charité de notre très- « piteux Rédempteur, je me recommande à vous « et à vos saintes oraisons, mérites et accepta- « blés (dig-ne d'être exaucées) oracions (suppli- « cations. De tout mon cœur désirant votre bon- « ne santé et prospérité spirituelle et corporelle « et en regrâciant ( remerciant ) très-affectueu-
S( ment à Dieu ci à vous de La très-grande a- « niour et chanté que vous avez à nous el à no- « ire religion ,et par spécial de la grande affec- « 1 ion et diligence que vous avez continuelle- « ment du couvent nouvellement commencé à - < ^aiiil et de tout l'avancement, bien et confort a que, par vous et par votre bon moyen, y a été
• l'ait et du grand soin et bon vouloir que vous
• avez démontré en nous plusieurs fois par ex- « près messagers, signifiant l'état et ordon- <• nance dudict couvent. Je prie humblement le
I rès-doux, piteux et amoureux J .-G. qui a cent- « doublé ( centuplé ) préestimablement les biens, « vouloir rendre en la vie perdurable, selon sa o digne promesse évangélique. Et vous plaise ■ -avoir que sur la matière de parvenir audit " couvent, j'ai plusieurs fois fait diligence de -< me transporter au couvent nouvellement édi- « fié par ma très-redoutée Dame de Bourgogne « en la ville de Hesdin, et assemblé les reli- « g'ieuses et disposé entièrement pour y mener. « Mais le conseil des nobles et des marchands, « qui ont accoutumé d'aller par delà, est, si je o entreprenais le chemin de ces provinces, que a je les mettrais en grande aventure, et expo-
• sition, et perdition pour la voie qui est gran- « dément dangereuse et périlleuse et encore plus « pour femmes et religieuses que pour autres. " Pourquoi il m'est convenu excuser par de- « vant ma dite et très-redoutée Dame et Seigneu- « resse, comme il n'est pas chose possible de pré-
« sentemeiit aller. Pour le présent toutefois mon a intention est d'y aller incontinent si les che- « mins sont sûrs et sont déjà allées quelquesce unes de mes sœurs pour le couvent posséder « et si j'eusse pu accepter et parfaire la dite al- « lée, moi existant à Hesdin , je vous eusse pu « conseiller et montrer la manière de parfaire « le dit couvent de Gand. Mais pour certain « voyez et considérez les clang-ers et périls qui « présentement sont et l'indisposition qui est « encore de plus g*rands et difficiles inconvé- « nients à venir. Ce (si) ledit couvent était tout « préparé et assaini, se ne pourrait-on pas me- « ner les religieuses parles périls devant dits, « dont je suis évidemment dolente et désolée « tant pour la bonne dévotion et affection que « vous avez à la conservation dudit couvent, « que pour l'accomplissement du bon dessein et « sainte intention des fondateurs et bienfaiteurs « d'icclui couvent ; de la quelle dévotion et in- « tention ni eux ni vous ne devez compte à Dieu « et quant à être participants des suffrages et « oraisons de la religion, vous ne serez pas pri- « vés de cette offrande, et pourtant m'est-il ob- « serve et considérez les inconvénients devant « dits présents et à venir, et que je n'ai pas per- -« sonne idoine ni convenable pour être présen- « tement envoyée. Je pense que le lieu du dit « couvent a été donné dévotement à Dieu, et les « édifices et bienfaits dïcelui ont été pour l'a- « mour et révérence de ly et de sa gracieuse
« Vierge Mère faits. Et afin aussi que le dit cou- « vent donné à Dieu comme dit est, par succes- * sion de temps ne venist aux usages profanes, « considérez que tous religieux et religieuses, « sont ordonnés ou députés pour le service de « Dieu ; pour mieux conserver le dit honneur de « Dieu et maintenir la dévotion et bonne inten- « tiondes donateurs dits, si vous plaisait et aux « seigneurs de la ville par un bon accort à met- « tre audit couvent bons et dévots religieux, « ou aucunes bonnes et dévotes religieuses, par « licence et ordonnance de ceux à qui il a ap- « partient, pour y vivre en observance régulière « et servir très-exactement et dévotement Dieu, « il me plairait et y donne mon consentement. « Car j'ai entendu jà par là que plusieurs sont « qui désirent et procurent que ainsi se fasse, « contre lesquels je ne voudrais point que vous « eussiez pour l'occasion dudit couvent quel- « conques noyses et divisions. Car, entendu « les inconvénients devant dits, je ne vois com- « ment votre bonne intention et dévotion peut « en briet* sortir son plein effet et on ne sait de « mort ni de vie de côté ni d'autre. Pourquoi « soit mis le dict couvent à ceux ou celles qui « dit est et plus sûrement se pourrait à Dieu « conserver.
«. Très estimés et très honorés seigneurs, jeprie « humblement le Saint-Esprit qu'il veuille vous « conserver et augmenter en sa sainte grâ33 e « finalement octroyer la grâce pcrdurable.
« Ai ri m écrit à Besançon, ce lSe jour de niai.
La très- indigne serviteressc de J.-Ch.
et votre inutile oratresse.
« Sœur Colette.
Sceau :
{Mes sœurs pensez à la mort, il faut mourir).
L'année où cette lettre fut écrite n'est pas marquée. Mais on peut la conjecturer de ce que dit sainte Colette du couvent d'Hesdin. Ce n'est que le 25 juin 1437 que le duc de Bourgogne obtint la bulle d'érection de ce monastère. Or, ce n'est qu'après cette date qu'ont pu commencer les sollicitations adressées à la réformatrice pour se rendre dans le nord de la France. Ce lettre est donc postérieure à 1437, mais antérieure à 1441,, où sainte Colette partit enfin pour correspondre aux désirs des Gantois et du duc de Bourgogme. En effet, ce prince, de son côté, comme vient de nous dire la sainte abbesse, voyant le bien produit dans son duché de Bourgogne par les monastères fondés , voulait procurer le même bienfait à ses autres états et il sollicitait depuis longtemps le retour de la réformatrice vers sa patrie. Mais celle-ci, diripar des vues élevées et surnaturelles, ne pouvait abandonner si vite les jeunes plantes qu'elle cultivait avec une sollicitude active. Elle aimait mieux fonder moins de maisons et les bien pénétrer de l'esprit sérapliique. Enfin, en 1440, elle reçut de Guillaume de Cazal, ministre gé-
néral de l'ordre, des lettres datées du 1er juin, qui lui commandaient d'accéder aux désirs du duc. Il fallut se préparer à partir. Ce ne fut pas sans une profonde émotion. La grâce perfectionne la nature, mais ne la détruit pas; elle épure toutes les affections, mais elle les rend plus vives. La maternité spirituelle coûtait à sainte Colette des douleurs plus profondes et plus durables que la maternité charnelle n'en peut imposer .
Sous le poids de ses répugnances les plus vives, dans les alarmes de son humilité, quand elle résistait à l'appel de Dieu, quand elle pleurait, en sortant de Nice, l'honneur qui venait de lui être imposé, elle n'avait pas mesuré l'espace qu'elle devait parcourir. Si elle avait pu alors entrevoir les palais dans lesquels elle devait être reçue avec tant d'empressement et d'honneur, compter les villes où elle devait être introduite en triomphe, elle aurait succombé sous le poids de son effroi. A cette répugnance si pé nible pour les honneurs, venaient s'ajouter les déchirements de son cœur si affectueux.
Entrée dans le monastère de Besançon, elle avait cru y trouver le repos. Mais ce repos ne fut pas de longue durée. D'autres œuvres l'appelèrent. Les maisons les plus chères, il fallait les quitter successivement pour accomplir avec générosité la mission divine. La Bourgogne et les provinces voisines étaient devenues comme sa patrie adoptive ; il faut en sortir encore pour
retourner vers cette province qui l'a rejetée et méprisée. Il faut y aller affronter de nouvelles douleurs. Ah ! sans doute, plus d'une fois, elle s'est appliqué à elle-même cette plainte de David : Heu mihi ! quia incolatus meus prolongatus est! hélas ! pourquoi mon séjour ici-bas s'est-il prolongé !
Cependant si elle souffre, elle ne désobéit pas.
Après avoir mis ordre aux affaires les plus urgentes, sainte Colette partit, en 1441, de Besançon pour Hesdin. Le choix que le duc Philippe avait fait de cette dernière ville pour un monastère de Clarisses, lui était singulièrement agréable. Hesdin lui rappelait le P. Pinet, son sage directeur dans sa vie de recluse. C'était d' Hesdin qu'il venait la visiter. A Hesdin, reposait sa dépouille mortelle entourée de vénération. Ce fut une grande joie pour le cœur reconnaissant de sainte Colette, de visiter cette tombe et de doter d'un monastère de Clarisses une ville que son directeur aimait et où il avait opéré un grand bien. Ces sentiments pouvaient adoucir l'amertume des séparations qui lui étaient imposées.
Dans ce long voyage de Besançon à Hesdin, il arriva que le chariot qui portait sainte Colette fut renversé, et elle en eut le bras démis. Elle souffrait beaucoup, mais elle ne voulait pas suspendre la marche, trop heureuse sans doute d'ajouter cette douleur à ses austérités. Enfin le P. Pinet lui apparut, lui fit reproche d'avoir tan t
COUVENT d'hKSDIN ET DE GAND. 399
tardé à s'adresser à lui et il la guérit. Ses compagnes Agnès de Vaux, Marie Lorman et sœur Perrine furent fort étonnées de voir qu'elle avait recouvré l'usage du bras dont elle ne pouvait se servir en aucune manière. Elles obtinrent que leur mère leur confiât ce qui s'était passé.