CHAPITRE XLI
Couvents cVHesdin et de Gand.
Comme on vient de le lire au chapitre précédent, le duc de Bourgogne avait obtenu, dès le 25 juin 1437, une bulle qui érigeait canoniquement un couvent de Clarisses réformées à Hesdin, en Artois. Dès lors, il avait donné ses ordres à ses intendants pour la prompte construction des bâtiments nécessaires ; d'autre part, il sollicitait instamment de la réformatrice l'envoi d'une colonie de ses religieuses dans ce nouveau monastère. Malgré les obstacles indiqués par sainte Colette dans sa lettre aux bourgeois de Gand, le duc de Bourgogne se vit encore plutôt obéi par l'humble abbesse que par ses officiers. Quand sainte Colette arriva à Hesdin, le monastère était loin d'être aussi avancé qu'on le lui avait dit. Les commencements furent pénibles aux sœurs. L'église n'était pas encore bâtie. La maison ,
d'ailleurs petite, se trouvait diminuée par la nécessité de convertir la plus grande salle en chapelle provisoire. Tout en conservant l'humilité ordinaire dans ses constructions, sainte Colette aurait voulu un peu plus d'espace, parce qu'elle destinait cette maison à être un noviciat, une pépinière pour les couvents du Nord. Aussi, en même temps qu'on construisait l'Eglise, fit-elle ajouter une aile au monastère. Le duc étonné, quoique disposé assurément à pourvoir à cet accroissementde dépenses, lui demanda avec bonté où elle trouverait de quoi payer cette construction. Il provoquait une demande qu'il aurait été heureux d'accorder ; mais sainte Colette lui répondit : « Que Votre Altesse ne s'en mette pas en peine. La Providence, qui ne nous a jamais abandonnées, y pourvoira. » La confiance de sainte Colette ne fut pas trompée ; elle trouva dans son oratoire une somme en or plus que suffisante pour payer toute la dépense. Le prince apprit ainsi que Dieu et ses saints honorent les grands et leur font une grande faveur en leur permettant de contribuer à leurs œuvres, mais que leur concours n'est pas indispensable. Philippe , vaincu , avoua que sainte Colette était plus riche que lui. Ce n'est pas le seul fait semblable dans la vie de sainte Colette. Plusieurs fois le Ciel vint ainsi à son secours dans ses entreprises.
Comme à Poligny, comme au Puy, une eau potable manquait à cette habitation. Pour en
obtenir, il fallait faire des travaux considérables, dont l'entretien très dispendieux eût obligé à violer souvent la clôture . Sainte Colette y pourvut. S'étant mise en prière, elle obtint une source qui fournit abondamment un eau pure d'une vertu miraculeuse.
Pour arriver à sa nouvelle demeure, l'illustre réformatrice avait traversé toute la Picardie, revu Amiens qui s'émut sans doute de son retour. Tous les rangs de la société entendirent parler de ses œuvres et de ses miracles; aussi des cœurs généreux s'empressèrent de venir se ranger sous sa conduite , afin d'apprendre à prier et à s'immoler pour leurs frères. Dans le petit nombre de sœurs nommées par les premiers biographes, nous voyons des noms connus encore dans la province, Colette d'Applaincourt, Marguerite de Belleval, qui fut plus tard abbesse d'Amiens. Puissent ces familles se souvenir des exemples de leurs ancêtres pour leur bonheur et celui de la société.
L'infatigable réformatrice se mit à l'œuvre avec sa première ardeur pour former la nouvelle communauté et la pénétrer du véritable esprit de sainte Claire et de saint François. Rien n'échappait à sa vigilance, rien ne résistait à l'énergie de sa foi, à l'ardeur de sa charité. Comme partout ailleurs, le Ciel l'aidait par une intervention manifeste et lui communiquait des dons merveilleux.
Elle éprouva à Hesdin des extases remarqua-
blés. Ainsi, à la fête de la sainte Trinité, dans un ravissement profond, elle connut les tribulations qui menaçaient le troupeau que Dieu lui avait confié. Elle en ressentit une douleur inexprimable, et, pendant trois jours, plongée tout entière dans un océan d'amertume, elle laissa couler des larmes intarissables jusqu'à la fête du corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Dans cette solennité, ravie de nouveau, elle éprouva une consolation qui rayonnait sur son visage. Elle avait vu, après la tempête le calme, après l'épreuve la récompense, le développement de sa réforme et les vertus héroïques pratiquées par ses enfants.
La douleur qu'elle avait éprouvée était peutêtre occasionnée, en partie du moins, par les mesures que voulait prendre Fr. Jean Maubert, vicaire du ministre général pour les provinces de France et les contrées voisines. Les premiers biographes attestent que, comme saint Jean de Capistran, il entreprit aussi de modifier l'œuvre de la réformatrice. Quoique animé d'excellentes intentions, il lui causa de profondes amertumes. Or, il avait été élu à Padoue, en 1443, et il exerça sa charge jusqu'à sa mort, en
Cependant la ville de Garni avait senti se réveiller plus ard mis ses désirs de posséder les ferventes filles de sainte Colette. Les bourgeois avaient repris les travaux du monastère longtamps interrompus. On demandait avec instance
la présence de la sainte réformatrice. Elle dut se rendre à ces désirs.
Le 3 août 1442, elle fut reçue avec tous les témoignages du plus profond respect et de la plus humble vénération. Enfin la chrétienne cité de Gand vit se réaliser ce qu'elle avait désiré pendant de si longues années ; de vraies filles de sainte Claire, formées par sainte Colette, furent mises en possession de leur modeste habitation. Sœur Odette, fille du duc de Bourgogne, fut la première abbesse de ce couvent, qu'on appella Bethléem à cause de sa pauvreté.
La réformatrice n'y demeura que peu de temps. Elle devait y revenir après avoir terminé ailleurs des affaires importantes. Son séjour, de si peu de durée, suffit cependant pour lui attirer des âmes généreuses capables de marcher sur ses traces. Nous trouvons , en effet, dans les premières chroniques, le nom de sœur Annette de Gand. Elle habitait le monastère d'Hesdin. Un frère de ce couvent alla trouver la sainte abbesse en Bourgogme, où elle était retournée. 11 fut fort étonné d'apprendre , de la bouche de sainte Colette, la mort de sœur Annette,, qui n'était point malade lors de son départ.
Aussitôt qu'elle fut arrivée à Besançon , la sage réformatrice s'empressa d'écrire à ses généreux amis de Gand la lettre suivante :
« Très-respectables et très-honorés seigneurs, « tant et si très-humblement que je puis et sçais, « en la très-parfaite charité de notre très-piteux
« Rédempteur, ma pauvre âme à votre bonne « grâce et à vos dévotes prières et saintes orai- « sons je recommande de tout mon cœur, dési- « rant votre bonne santé et prospérité spirituelle « et corporelle. En vous suppliant que devant « toutes choses mondaines et transitoires, vos « affections et occupations soient à Dieu parce faitement aimer et à le servir humblement et « dévotement en gardant loyaument ses dignes « et salutaires commandements qui sont néces- « sairement à garder pour le salut de l'âme et « en conservant purement et nettement sans « offenses mortelles vos âmes et consciences. v Ne faites pas chose devant sa souveraine ma- « jesté et glorieuse présence, que vous ne fau- « driez pas faire (qu'il ne faudrait pas faire) dece vant moindre et plus grand que vous . En « quelque lieu que nous soyons tous, présent « ly (lui) et nous voit clairement aussi par de- « dans et aussi par dehors et nous connaît mieux « que nous ne faisons nous-mêmes. Pourquoi « nous devons être en tous lieux et à toute heure « sur notre garde, que nous ne pensions, ne di- « sions, ne faisions choses qui lui puissent être « desplaisantes et détestables. Plaise vous sa- « voir que par la souveraine bonté de Dieu, moi « et toute notre compagnie, sommes sauvement « et sûrement venus en la cité de Besançon, le « 11e jour d'octobre sans avoir trouvé quelcon- « que empêchement dont nous devons bien louer « Dieu et glorifier. Je vous supplie humblement
COUVENT d'hESDIN ET DE GAND. 405
« que vous ayez le couvent toujours cordiale- « ment pour recommandé et ne veuillez souffrir « être fait chose qui soit contre Dieu et régulière « observance. Très- respectables et très-honorés « seigneurs, je prie humblement le benoît Saint- « Esprit qu'il vous veuille présentement consercc ver en sa sainte grâce et finalement octroyer « la gloire perdurable.
« Escript à Besançon, le 13 octobre.
« Votre indigne serviteresse de Jésus-Christ et votre inutile oratresse,
« Sœur Colette.
Parmi les âmes auxquelles sainte Colette faisait sentir l'attrait divin pour la vie parfaite, il en était que des liens sacrés retenaient momentanément dans le monde . La sainte abbesse consolait par ses lettres ces colombes qui languissaient péniblement dans l'exil. Voici une de ces lettres adressée : « A ma chère dame et « très -spéciale amie en Jésus -Christ, Marie « Boen (de Gand).
a Chère dame et très spéciale aimée en Notre- « Seigneur Jésus-Christ , tant et le très plus « humblement que je puis et sçais, me recom- « mande toujours à votre bonne grâce et en vos « dévotes prières et oraisons devant Notre-Seia gneur Jésus-Christ ; vous suppliant que in- « cessamment veuilliez profiter de bien en mieux, « en sa très-parfaite amour, en vous maintenant « continuellement, fort et vertueusement en
« son très saint et digne service ; car aux com- « mençants est promis le royaume, mais aux « loyaûment persévérants sera donnée la couce ronne, et car tant que nous sommes en la vie « présente, y a continuellement périls innom-
< brables qui sont bien à (re) doubter, comme « spécialement ces ennemis, le monde et la chair
< qui nuit et jour nous font guerre en diverses « manières contre lesquels se faut armer et s'en « défendre car de nécessité nous faut vaincre se « nous ne voulons être vaincus et comme dit « saint Paul , nous ne pouvons avoir victoire « sans bataille, ni couronne sans victoire et pour « ce que de nous-mêmes sans l'aide et grâce de « Notre-Seigneur ne pouvons nul bien faire, ne « résister à nos adversaires, est besoin de nous « retourner à notre bon et vrai patron Notre-Sei- « gneur Jésus-Christ et lui prier qu'il lui plaise « nous armer de ces armes afin que le puissions « mieux et plus sûrement ensuivre. Ces arec mures entre les autres dont il a été armé en ce e pauvre monde, en faisant et opérant le mys- « tère de notre rédemption, contre ces nôtres « trois adversaires, ont esté contre le monde, « vraie et sainte pauvreté dès sa nativité jus- « qu'à sa mort, tout nu en croix; contré la « chair , pure, sainte et nette chasteté de cœur « et de corps, né et conçu de pure vierge mèie ; « contre l'ennemi , parfaite humilité et vraie « obédience jusques à la mort et tout en parfai « te charité ; et qui ainsi pourrait être armé
c sûrement à la bataille pourrait aller. A bref « parler, ce sont les armures dont il a voulu i armer ceux et celles qui à ce se sont voulu « moyennant sa grâce disposer, et qui loyau- « ment l'ont voulu suivre au digne état évan- « gélique et sainte vie apostolique : et je supplie « sa bonté infinie que toujours il vous veuille « parfaitement garder et de sa grâce tellement « illuminer, que sans fin le puissiez servir et « aimer, et en état à lui plus agréable, sous « son esdise (devise, enseigne) loyaumeut milic ter. Tellement que perdurablement vous puis- « siez avec lui régner en son glorieux palais « céleste : In sœcula sœculorum. Amen.
« Votre indigne oratresse,
< Sœur Colete. »
Il n'y a point de date à cette lettre, mais l'original conservé au monastère de Gand, le nom de la destinataire, nous portent à croire qu'elle fut adressée, vers cette époque, à une personne de Gand qui attendait sans doute une circonstance favorable pour entrer chez les Colettines.
C'est san£ doute par le même courrier que sainte Colette adressa à ses religieuses de Gand la lettre suivante :
.THÉSDS.
« Très-chères et bien-aimées mères et filles « et sœurs en Dieu, le plus très humblement que c je puis et sçais, ma pauvre âme devant Notre-
4Qg SAINTE COLETTE.
« Seigneur en vos bonnes prières et dévotes « oraisons, je recommande «"«f^J^ «rant votre bonne santé et prospérité spirituelle „ et corporelle, en vous priant très eh renmn
« que vous mettiez peine et diligence detre . vraies et parfaites religieuses, en tondant tou- « tes vos œuvres en la racine de pro onde hu- « milité, et en embrasant vos cœurs de la très « parfaite amour de Dieu, en le servant soi- , Leusement, humblement et dévotement, en « Lrdant entièrement votre sainte règle, en ly
« rendant tout ce que volontairement ly avez , voué et promis, en résistant vertueusement « aux persécutions et tentations diaboliques. « Nonobstant que vous soyez faibles et débiles « se n'est-il de la puissance de l'ennemi d enfer , de vous vaincre, se ne volez être vaincues e , ayez bonne patience en toutes contrariétés et , adversités. Nous profitons et fructifions tou- « jours plus en tribulations et afflictions que « nous ne faisons en prospérités et consolations, « et la droite voie et seure qui mène au royaume « perdurable, infailliblement et sans nul de- « voyer, c'est tribulations et afflictions mjuste- « ment faites et patiemment reçues. Quant esl « de ces filles dont vous m'avez écrit, ja « écrit à la mère abbesse mon intention. J< , recommande aux Flammangues le langag.
« (la prononciation). Mon Père, frère Pierre! « se recommande humblement à vous 1 « prie le Saint-Esprit qu'il vous veuille ton
« jours conserver en sa sainte grâce. Amen.
« Sœur Colette. »
Ce qui avait précipité le retour de sainte ColetÏ a Besançon, c'était un second f voyage d saint Jean de Capistran qui, cette fois, ne de TaH pas trouoler la servante de Dieu, mais coule er avec elle les moyens à prendre pour conserver dans l'obéissance au véritable chef de
Eo-Use les provinces de la France et pourvoir à tout ce qui intéressait le progrés spirituel et
ta Perfection de l'ordre de Saint-François '^Cmecommissaireduministregénéralponr
la réforme, il donna des pouvoirs teès étendus à la sainte abbesse. On lira avec intérêt la tra
duction de la lettre qu'il lui lalssa; .
« A sœur Colette de l'ordre de Sainte-Claire,
. onte dévouée à Dieu le Cbrist, notre très
chlre fille dans le cœur de l'époux des vier-
les Jean de Capistran de l'ordre des mineurs
! d par e siège apostolique et le très Révérend
Pè» vicaire-général, commissaire- général
dans les provinces en deçà des monts, sou-
°« batte le » ut et la paix étemelle dans le Sei-
tueur -Désirant, avec une affection paternel e
vous consoler dans le Seigneur, par ces pre-
lente je ratifie et je confirme, et par la teneur
! Tces 'présentes, je déclare ratifiée s e confir-
« 1Bées toutes les faveurs que le très révérena
« ministre général vous a ^dees à vo^et à
« votre confesseur, Pierre de Vaux, et aux cou
« fesseurs des couvents de sœurs par vous bâtis v ou à bâtir. En outre à vous ou à votre dit père « confesseur par ces mêmes lettres , j'accorde « que vous puissiez nommer un ou plusieurs « frères de notre ordre d'une vie éprouvée et « ayant un bon témoignage, pour remplir l'ofa fice de visiteur des sœurs des dits couvents « ou des frères qui vivent dans ces mêmes mo- « nastères. A ces frères ainsi choisis, en vertu « de ces présentes, j'accorde et je déclare accor- « dés la même faculté, le même pouvoir que les « ministres généraux précédents ont accordés « autrefois à ces visiteurs. J'ordonne, en vertu « de la sainte obéissance, que les frères ainsi « nommés acceptent avec respect l'office de visi- « teur et qu'ils le remplissent avec diligence et « piété. A Dieu.
« Donné par moi, à Besançon, le huitième « jour du mois de novembre, l'an de Notre-Sei- « gneur 1442.
. « Frère Jean de CAPISTRAN.
« Commissaire général.
« (J'ai écrit d-;- ma propre main.) »
LES COLETTINES A AMIENS. 411