‹ Saint Colette, sa vie, ses œuvres, son culte son influenceChapitre 120 sur 136 · CHAPITRE XLIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLIV

Essai de fondation d'un couvent à Corbie.

Au début de sa carrière la grande réformatrice avait éprouvé à Corbie une immense désolation et une amertume inexprimable ; aux derniers jours de sa vie, son amour pour sa patrie

remplit encore son cœur de douleur et de cuisants regrets. Elle essaye, mais en vain, de procurer à la ville qui fut son berceau le bienfait inappréciable d'une communauté vouée ;\ la réparation et à l'expiation des péchés du peuple.

La bulle d'Eugène IV, du 7 juillet 1442, accordait à Philippe de Saveuse la faculté de fonder un monastère dans un des trois diocèses d'Amiens, d'Arras ou de Tournai. Il avait préféré Amiens ; mais sainte Colette , en cédant alors, ne pouvait oublier sa patrie. Philippe de Saveuse avait trop de vénération envers la servante de Dieu, pour ne pas s'occuper d'accomplir ses désirs. Il obtint donc une autre bulle par laquelle il était spécialement autorisé à construire un monastère de Sainte-Claire à Corbie, alicujus super hoc minime requisita Ucentia, sans avoir besoin de demander pour cela le consentement de qui que ce fût. Cette bulle est datée du 20 octobre 1445. Ce noble chrétien, guidé par une délicatesse admirable, dès le 14 mars précédent, s'était transporté à Corbie avec son épouse et avait obtenu de l'abbé (1) un consentement authentique à l'exécution de ses desseins. Il y a plus, le 25 avril 1445, Philibert de Wandre , conseiller et chambellan du duc de Bourgogne , avait assemblé les bourgeois et habitants de Corbie en l'hôtel de la Couronne et

(i) Michel Duuphin , troisième successeur de Raoul de Roye.

leur avait demandé leur consentement à la fondation du monastère. Ce consentement fut bien formel. Comme des hommes libres , les habitants de Corbie protestent de leur obéissance au duc de Bourgogne en toutes choses licites et raisonnables. On sent, en lisant ces pièces, un parfum de vraie liberté et un respect des droits acquis que certaines histoires et certains auteurs ne nous laissent pas apercevoir dans ces siècles qu'ils calomnient.

Philippe de Saveuse trouva un concours empressé dans les habitants de Corbie. L'un d'eux Jean Mouton donna un terrain qui fut agrandi par des acquisitions. L'abbé s'engagea à fournir le sable pour la construction. Pendant ce temps, le grand prieur et les religieux se remuaient, blâmant leur abbé de tolérer cette entreprise sans l'avis de ses moines, absque auctoritate monachorum (1).

Le zélé fondateur ne s'effraya pas de ce commencement d'opposition . Il était trop généreux pour refuser une indemnité, s'il y avait des droits lésés. Elle fut offerte, et, dès le mois de février 1446, l'abbé reconnaît que ses religieux ont consenti à proposer et à recevoir des dommages et intérêts. Malheureusement il est trop évident que ce n'était pas là le mobile principal de leur conduite. On n'ose point chercher à le deviner. C'est la suite des scènes de 1407. Ces dernières circonstances révèlent les vrais coupa-

(i) Chronique Manuscrite de Caulaincourt,

bles d'autrefois et font retomber la responsabilité des avanies sur l'autorité qui les a tolérées, peut-être encouragées. La population de Corbie était revenue de son égarement momentané, les moines n'avaient pas changé de sentiments . Leurs procédés seulement durent se modifier avec les circonstances . Sainte Colette n'était plus une pauvre fille sans appui et presque abandonnée dont on pouvait faire le jouet de la populace.

Ayant obtenu la promesse de dommages et intérêts, ce qu'ils croyaient sans doute qu'on ne leur eut pas accordé, les Bénédictins déclarèrent qu'ils ne pouvaient accepter aucune compensation parce qu'on portait atteinte à des droits inappréciables à prix d'argent.

Leur procédure fut très habile. Le Pape avait parlé . Ils prévoyaient sans doute que le roi luimême serait favorable à l'entreprise. Ils eurent recours au Parlement, cette fontaine de justice, comme ils l'appellent dans le dernier acte de cette affaire. Cette cour, qui fut toujours jalouse d'étendre ses prérogatives, ne pouvait manquer l'occasion de s'immiscer dans une affaire ecclésiastique. Elle rendit un arrêt par lequel il était défendu de poursuivre les travaux et d'attaquer les opposants ailleurs qu'à son tribunal. Les travaux furent donc suspendus.

Philippe de Saveuse en référa à son seig'neur et maître, le duc de Bourgogne. Ce puissant prince ne dédaigna pas d'avoir recours a la

prière envers les religieux de Corbie. Six ou sept fois, dit la duchesse, son épouse, dans une lettre à la reine sur cette affaire, il leur écrivit, mais inutilement. On s'adressa alors au roi dont le parlement avait soutenu les opposants. La duchesse de Bourgogne écrivit à la reine. Sainte Colette elle-même adressa au souverain la requête suivante ; dont il nous semble que l'original lui-même est conservé par le couvent d'Amiens :

Au Roy notre sire

Jésus-Christ

a Supplie humblement, la très inutile servi- « teresse de J.-C. et votre très indigne oratresse « sœur Colette, pauvre religieuse de l'ordre de a Sainte-Claire, que comme il soit ainsi, que « puis environ un an en ça, les seigneurs et da- « mes de Saveuse mus de dévotion et parla sin- « gulière affection qu'ils ont pour notre pauvre « religion, ont eu la volonté de faire et de cons- « truire un couvent et monastère du dit ordre « de Sainte-Claire et de notre manière de vivre, t dedans la ville de Corbie et à cette cause ont « obtenu bulle et mandement de Notre Saint- « Père le Pape, et pour les exécuter selon leur a force et teneur, les ont présentés à mes sei- « gneurs les abbé, prieur et couvent de Saint- « Pierre dudit Corbie, comme il appartient. Eux « priant et requérant que humblement y volsis-

« sent (voulussent) obéir, et soi à ce consentir. « A quoi fût répondu par Mgr l'abbé, que ce « n'était mie (pas) son intention de contredire « aux bulles de Notre Saint-Père et depuis a « toujours été et est content et aussi contents « les bourgeois, manants et habitants d'icelle « ville et moult le veulent et désirent. Mais les « dits prieur et couvent nullement ne s'y vol- « drent (voulurent) ne veulent consentir non « obstant que par le dit seigneur et dame de « Saveuse, à donc et depuis, leur fut offert et « présenté de eux rendre et restituer tous in- « térèts qu'à cette occasion y pourraient avoir, « en quelque manière que ce fust ; et après leurs « débours et présentations ainsi faites et eu le « consentement du dit abbé , le dit seigneur et « dame, de l'autorité de mon dit Saint- Père, « ont fait commencer et édifier le dit couvent de « Sainte-Claire et y ont jà très grandement la- « bouré et à grands frais et missions, tant en « ouvrages comme en provisions de matières, « et pour empêcher le mur commencé, les dits « religieux ont obtenu un mandement en cas « de nouvelletés , en votre Parlement par vertu « duquel on fait cesser les ouvrages ; qui est à « très grand dommage et retardement du divin « office et du bien commencé et encore depuis « ont obtenu un autre] mandement par vertu « duquel est défendu à Mgr de Saveuse et à ses « adhérents que à cette cause ou occasion, par « vertu de bulles ou autrement, ne traictent les

« dits religieux ailleurs qu'en votre cour de « parlement. Et quand Madame de Bourgogne « a été avertie de leurs difficultés et contradic- « tions, par pitié et compassion de la pauvre « religion, comme elle vous rescrit, fait remon- « trer et à eux même prié et requis que à ce se « volsissent consentir. A quoi en quelque ma- « nière finalement n'ont voulu accorder et pour « ce que la chose est piteuse et concerne prin- « cipalement l'honneur de Dieu , l'augmenta- « tion de son divin service et le salut des âmes « qu'il a créées et rachetées, retournons à vous « comme à notre darrain (dernier) et souverain « refuge en ce pauvre monde ; requérant en ce « votre douce et piteuse miséricorde et que en « suivant vos très nobles prédécesseurs rois très « chrétiens, comme bien avez accoutumé de « faire, sans avoir regard aux créatures mais « purement et principalement au créateur , <r plaise à votre très-bénigne grâce humble et « cordiale charité, donner faveur et telle pro- « vision au bien commencé que brièvement « puisse parvenir à perfection , tellement que « Dieu puisse être servi très-promptement pour « pur amour de J.-C, en révérence de sa piteuse « mort et sacrée passion. Vous plaise amortir « (mots effacés...) la place et lieu où se doit faite re le dit couvent. Laquelle place jà de longce temps nous a été donnée pour Dieu et en au- « mône. Et que en sus plus de l'autorité de votre « majesté royale et puissance absolue, vous

« plaise par grâce spéciale donner congé et au- <r torisation de parfaire et accomplir le dit cou- « vent, nonobstant la dite complainte en nou- « velletés, en donnant et assignant juge propice « et à ce convenable comme votre bailli d'Amiens t ou autre pour connaître des dits intérêts « comme il appartient, lesquels nullement ne a devaient refuser puisque on veut leur rendre « et restituer tel qu'il sera dit et trouvé et encore « plus. Quel dommage ou préjudice pensent-ils « en surplus avoir, vu que les pauvres religieu- « ses ne peuvent, ne doivent avoir en temps « quelconque, seigneurie ou juridication, rente « cens ni revenus, mais vivant de pures aumô- « nés suivant le conseil du saint évangile de « J.-C. N.-S. Et pour ce de votre grâce et libéa raie miséricorde, en pitié et compassion, vous « y plaise pour voir et vous ferez bien et aumô- « ne et obligerez la pauvre religion de plus en « plus prier pour votre très haute et sainte in- « tention ; laquelle chose voudrions toujours « faire de tous nos pauvres poumons, comme « Dieu sçait et connaît et jà par votre bonne et « noble aide, ont été faits les couvents de la cité « du Puy en Auvergne et d'Amiens en Picardie; « sans laquelle n'eussent jà été faits, comme « je crois piteusement et plusieurs autres biens « en votre noble royaume dont Dieu soit garde. « Amen. »

Le roi écrivit aux religieux ; il accorda l'amortissement demandé, mais les Bénédictins résis-

tèrent toujours. Craignant cependant, ou de perdre l'appui du Parlement, ou que cet appui devint impuissant, ils s'adressèrent à sainte Colette elle-même pour obtenir son désistement. Elle leur répondit en sacrifiant les plus ardents désirs de son amour pour sa patrie, mais avec une fermeté, une supériorité de raison qui aurait du faire rougir ses adversaires. Voici la lettre :

Jésus, Maria.

« A mes très-honorés et révérends seigneurs, « mes seigneurs le Prieur et les religieux de « Corbie.

« Mes très honorés et Révérends Seigneurs,

« Le plus humblement que je puis et sçais, en « vos saintes prières et dévotes oraisons devant « Notre-Seigneur Jésus-Christ ma pauvre âme « je vous recommande : et vous plaise savoir « quej'aireçu vos lettres qu'il vous a plu m'écrire « et m'envoyer, lesquelles contiennent comment « Monseigneur de Saveuse veut édifier un mo- « nastère de notre religion en votre ville de « Corbie, et plusieurs autres choses touchant « icelle matière, qui seraient longues à réciter. « Sur lesquelles lettres et le contenu d'icelles je « vous certifie que non pas à ma requête, mais « à l'instance et requête de mon dit Seigneur de « Saveuse, par licence et autorité de Notre Saint- « Père le Pape, et du consentement et bon plai-

« sir du R. P. en Dieu Monseigneur (l'Abbé) de « Corbie donné et octroyé au dit Seigneur de « Saveuse, pour l'honneur souverain et parfait « amour de Dieu, exaltation de son sanctissime « nom, et l'accroissement du bien spirituel et « temporel de la dite ville, à l'édification et « construction du dit couvent j'ai consenti, non « pas qu'oncques j'eusse désir, intention et vo- « lonté que le dit couvent fut à votre seigneurie « ou juridiction préjudiciable, ni aux églises, ni « aux pauvres privés ou étrangers dommagea- « ble : parce que si ainsi était réellement, et fût « le dit monastère par votre consentement et bon « plaisir construit et parfaitement édifié, je n'y « voudrais habiter ni demeurer ; car ce serait « usurper à autrui. Mais je crois devant Dieu « que la dite construction serait à l'honneur de « Dieu et de vous, et à la recommandation du « monastère et au profit d'icelui, et au confort « de vous et de tous les habitants de la ville ; « comme je l'ai toujours vu et su par expérience « en tous les lieux où nos autres couvents fu- « rent édifiés, desquels il y en a de grandes et « moyennes et petites villes, et plus petites et « plus pauvres que n'est Corbie : mais par la « bonté de Dieu, je n'en vis oncques qui ne fus- « sent pourvus sans faire préjudice ni domma- « ge à autrui, ni que les seigneurs, ni les habi- « tants, réguliers, séculiers, n'y eurent oncques « déshonneur, ne dommage : mais spirituelle- « ment et corporellement ils en ont profité et

« été consolés et confortés. Tous me requérez « que je veuille désister de l'édification du dit « couvent ; laquelle chose je vais faire invie [in- « vita à regret), car je ne doute pas qu'une fois « devant le Seigneur qui jug"e, il ne vous con- « vienne rendre compte d'empêcher un si grand « bien. Néanmoins, à votre requête, je signi- « fierai au dit Seig-neur qu'il se veuille déporter « du dit couvent et laisser l'ouvrage, et que « vous avez tous conclu que vous ne souffrirez « jour de vos vies que le dit monastère soit édi- « fié, tant que votre résistance y puisse valoir.

« Très-honorés et religieux seigneurs, je prie « humblement le Saint-Esprit que toujours, il « vous "veuille conserver en sa sainte grâce et « finalement octroyer la g-loire perdurable.

« Écrit à Hesdin, le 2e jour de mars.

« Votre inutile oratresse, « Sœur Colette. »

Non contents de la promesse que leur faisait la sainte abbesse de demander à M. de Saveuse de renoncer à son entreprise, les Bénédictins lui répondirent aussitôt pour la presser de faire cesser les travaux et les procédures. Le 10 mars suivant, sainte Colette leur adressa le billet suivant :

« Très-honorés et révérends Seigneurs, sy « très-humblement que je puis et sçais en vos

« dévotes prières et saintes oraisons ma pau- « vre âme je recommande, et vous plaise sa- « voir que j'ai reçu les lettres qu'il vous a plu à « moi eserire et envoyer, esquelles sont conte- « nues plusieurs choses touchant l'édification et « fondation du monastère de notre religion que « Monseigneur de Saveuse fait construire en « votre ville de Corbie. Lesquelles vues, hasti- « vement j'ai envoyé par devant mon dit Sei- « gneur de Saveuse pour le requérir et prier très c à certe que de la dite fondation il veuille dé- « sister nonobstant que jà autrefois très-hum- « blement je l'en avais requis et prié. Très-ho- « norés et Révérends Seigneurs, je prie humble- « ment le benoît Saint-Esprit que toujours il « vous veuille conserver en sa sainte grâce et «finalement vous octroyer la grâce perdurable. « Amen.

« Escript à Hesdin, le 10e jour de mars,

« Votre très-inutile oratresse »

« Sœur Colette *

Les amis de sainte Colette ne se crurent pas obligés à tant de déférence envers les Bénédictins, et ils eurent recours à un autre moyen pour dompter l'opposition. La duchesse de Bourgogne se substitua au seigneur de Saveuse et devint la fondatrice du monastère de Corbie. En cette qualité, elle obtint d'Eugène IV une nouvelle bulle du 21 août 1446. Outre la clause déjà

exprimée dans la première : « Sans avoir pour cela à demander le consentement de personne » cette seconde bulle renfermait des dispositions comminatoires pour les opposants et nommait des commissaires pour juger les plaintes et statuer sur les dommages qui pourraient être causés par l'établissement du couvent. Les commissaires étaient l'évèque de Soleure, l'abbé d'Éverbode (1) et le doyen de Saint-Pierre de Louvain. Libres d'agir ensemble ou séparément, ils laissèrent l'affaire à la discrétion de l'un d'eux, l'abbé d'Éverbode, qui le 30 octobre 1446, l'affaire ayant été discutée devant lui, rendit sa sentence. Il déboutait les Bénédictins de leurs prétentions et autorisait la construction du couvent nonobstant toute opposition. Il faisait appel au roi de France, au duc de Bourgogne, à l'archevêque de Reims, à l'évèque d'Amiens, aux abbés, prieurs, archidiacres , doyens, curés de la province, leur enjoignant, sous la menace de l'excommunication, de se joindre à lui pour procurer l'exécution des bulles de notre Saint-Père le Pape et de cette présente sentence.

Le croirait-on ? ce solennel jugement ne brisa pas les résistances. On ne sait comment les religieux de Corbie échappèrent aux censures qui étaient suspendues sur leur tête. Comment s'accomodèrent-t-ils avec leur conscience ? La duchesse de Bourgogne le faisait observer dans sa lettre à la reine à ce sujet. Ils se glorifiaient de

(U Ou Averbode, près de Louvain CBelgique).

ne dépendre que du Saint-Sit <'-c sans aucun intermédiaire ; et leur supérieur unique, suprême,

direct, le Pape, parle et menace; cependant il n'est pas obéi.

Pendant ce temps, la conduite de l'abbé pourrait paraître louche. Elle ne fut que faible en présence de l'opposition de sa communauté. Il avait donné son consentement et même procuré des matériaux pour l'œuvre commencée. Puis, il laissa ses inférieurs se lancer et s'entêter dans cette déplorable opposition, tout en ayant soin de faire constater juridiquement son consentement, comme l'atteste un acte passé devant M* Sénéchal, prévôt de Corbie. Craignait-il plus que sa communauté le déplaisir du duc de Bourgogne et du roi de France ?

Le duc et la duchesse de Bourgogne cédèrent alors l'honneur et les ennuis de cette fondation à la reine de France . Les nouvelles bulles furent signifiées" le 6 août 1447. Elles n'obtinrent pas plus de soumission. Le 26 juin 1448, de la part du roi de France, se présenta à l'abbaye de Corbie, Guichard de Chissey, capitaine gouverneur delaBastille, accompagnéd'un notaire d'Amiens, Jean Duchesne, prêtre, et de témoins. Il était porteur de lettres du roi, de la reine et du confesseur-aumônier de leurs Majestés, l'évêque de Chartres. Après les avoir remises aux religieux, dans la salle capitulaire, il se retira pour laisser ces messieurs en prendre connaissance. Introduit de nouveau, il exposa sa commission de

vive voix. Leurs Majestés sollicitent le consentement de l'abbaye à l'érection du couvent de Sainte-Claire en la ville de Corbie, en faveur de leur fils Charles, duc de Berry, que la reine déclare avoir conçu et enfanté par le secours des prières de sœur Colette. Le roi et la reine offrent les compensations et dédommagements désirables. Ils promettent leurs bonnes grâces et leurs faveurs comme récompense de ce consentement si désiré.

L'envoyé du roi se retira encore une fois, et, après avoir délibéré, les Bénédictins le rappelèrent et lui firent donner réponse par un sieur Levillain, d'Amiens, leur conseiller en cette affaire. Ils sont, disent-ils, gens de grande recommandation, de fondation royale, approuvée par vingt-deux prélats dont plusieurs sont saints. L'établissement du couvent projeté porterait atteinte à leur juridiction spirituelle et temporelle. Les femmes mendiantes dont il s'agit, se prétendraient exemptes contre la teneur des actes et la volonté des fondateurs. Cette atteinte est inappréciable à prix d'argent. Ils ne peuvent, sansblesser leur conscience, laisser ainsi amoindrir l'héritage qui leur a été transmis et contrevenir à la volonté des fondateurs. Les femmes mendiantes ne sont pas d'une si grande recommandation qu'on doive prendre le bien des autres pour le leur donner.

Ce Levillain méritait bien son nom. Il avait le style méprisant du mauvais avocat. Dans ces

femmes mendiantes, on entend nn écho des injures de 1407. On dirait qu'il s'agit de leur prendre la moitié de leurs revenus.

Ils continuent ainsi en substance. Les intérêts des pauvres et du clergé dans la cité souffriraient aussi de cet établissement. Enfin, et c'est un trait qui fait éclater plus vivement la vanité de toute l'argumcntion, on se sent bien faible quand on a recours à de pareilles raisons ; enfin les frères Mendiants d'Amiens qui, venant prêcher ici, y trouvent une partie de leur subsistance, seraient aussi lésés par la fondation nouvelle. Ils terminent en disant que sœur Colette, convaincue enfin de l'injustice de cette entreprise avant de mourir, a prié le duc et la duchesse de Bourgogne de l'abandonner.

Pour ces causes, ils prient le roi de les laisser se défendre en la cour de son Parlement. Acte fut dressé de leurs dires, et c'est de cette pièce que nous avons extrait tous ces détails.

Il ne fut plus question de cette œuvre pour laquelle toutes les autorités spirituelles et temporelles, tous les degrés de la hiérarchie s'étaient mis en mouvement. Tous les efforts vinrent échouer contre l'obstination aveugle des Bénédictins.

On conçoit que dans leurs archives ils se glorifient de leur triomphe. Jamais peut-être ils n'avaient montré leur force d'inertie et leur puissance pour résister à toute pensée de réforme et de progrès spirituel. Mais le jour de cet acte

peut être regardé comme le jour de leur condamnation. Ils aimaient mieux mourir, dit Caulaincourt, moine et historien du XVIe siècle, que de donner leur consentement. Leur choix fut accepté, et rien ne s'opposait plus à ce que se réalisât cette prophétie de Colette : « Malheureuse patrie, on dira un jour : Ici fut Corbie. » Ils refusaient d'accorder sur. leurs terres une pauvre petite résidence à la pauvreté évangélique ; leurs richesses devaient être dispersées. Cependant la patience de Dieu attendit et envoya des avertissements. Au siècle suivant, des incendies répétés, des guerres", ruinèrent plusieurs fois l'abbaye. Elle put se relever, construire de magnifiques monuments et de splendides habitations, mais l'édifice n'était pas solide, car il n'était pas fondé sur le roc des vertus évangéliques et de la . perfection chrétienne. Toutes ces pierres amassées péniblement ont été dispersées.

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