CHAPITRE XLV Voyage et séjour à Gand
Comme on vient de le voir, c'est à Hesdin que sainte Colette traitait l'affaire si pénible du cou-
vent de Oc-rbie. Elle demeura dans ce monastère jusqu'à L'automne de 1446(1). Alors l'Esprit-Saint lui fit comprendre que le temps était venu de s'acheminer vers l'autel où devait bientôt se consommer son sacrifice et où enfin devaient être heureusement rompus les liens de sa captivité terrestre.
Peu de temps avant son départ, le chapitre s'était assemblé pour délibérer sur l'admission d'une novice à la profession. Or, celle-ci pendant son noviciat, en travaillant à la cuisine, s'était si gravement blessée à l'œil qu'elle en était devenue borgne. Les sœurs, respectant avant tout la règle, qui exige que les novices soient saines de corps et d'esprit pour être soumises à la profession, se prononçaient contre l'admission de cette infirme. La vénérable abbesse leur représentait inutilement qu'elle s'était ainsi blessée au service de la maison où elle était entrée avec les qualités requises pour être religieuse. Ce n'était donc pas le cas d'appliquer la règle. Ne pouvant leur faire comprendre cette différence, ne voulant pas d'ailleurs paraître violer elle-même la règle, elle se contenta de ré" pondre: «Je m'en vais bientôt, je l'emmènerai. »
Elle partit en effet le lendemain de la Saint- André, selon le langage si chrétien des chroniques. Dès le premier jour, elle rendit à la pauvre
(1) Pendant son séjour à ce couvent, elle adressa à l'abbesse de Besançon, sœur de Toulangeon, une lettre qu'on trouvera aux notes.
novice l'œil qu'elle avait perdu et put ainsi la faire admettre à la profession dans le couvent de Gand.
Son itinéraire la conduisit à Courtrai, où elle se reposa. Pendant le court séjour qu'elle y fit, elle fut visitée par le confesseur d'une recluse qui était l'objet d'une grande vénération de la part du peuple. En effet, la vie de cette personne paraissait bien extraordinaire. Elle ne mangeait pas ; on le croyait du moins. Elle avait envoyé son directeur saluer sainte Colette de sa part. Celle-ci adressa au prêtre des avis, des enseignements sérieux ; mais lorsqu'il parla de sa pénitente, la tristesse se peignit sur le visage de la réformatrice et se manifesta dans tout son maintien : elle changea aussitôt la conversation. Il revint à la charge ; sainte Colette l'interrompit toujours et il se retira assez mécontent. Les sœurs présentes furent étonnées de cette conduite de leur mère toujours si pleine de prévenance et d'indulgence pour le prochain. Elles lui en exprimèrent leur surprise et elles disaient: « Cette recluse est une sainte ; elle ne mange pas. — Non, dit-elle, mais ainsi fait le diable, il ne mange pas non plus. » Elles comprirent alors qu'il n'y avait là qu'illusion, ce qu'on découvrit peu de temps après. On acquit la preuve que la recluse mangeait en secret et que toute sa prétendue vertu n'était qu'orgueil et hypocrisie.
Sainte Colette arriva à Gand le jour de la fête
de saint Nicolas. Il est facile de s'imaginer avec quelle joie et quelle vénération les Colettines reçurent leur sainte mère. L'abbesse Odette, fille du duc de Bourgogne, estimait plus le bonheur de vivre dans la société de la servante de Dieu que l'éclat de la cour qu'elle avait quittée. Mais cette joie n'était pas sans alarmes. On apprit bientôt par ses compagnes, sœur Elisabeth et autres, les pressentiments qu'elle avait manifestés de sa fin prochaine et même la prophétie qui en avait fixé l'époque. Aussi une indisposition qu'elle éprouva peu de temps après son arrivée, inspira de vives alarmes aux religieuses et leur fit craindre de la perdre immédiatement. Cependant elle se rétablit promptement et put encore travailler à la perfection de ses filles ; elle ne s'y épargnait pas plus qu'au premier jour de sa vie.
Au mois de février, elle fit assembler toute la communauté à la grille ; les Pères Pierre de Vaux et Claret se tenaient de l'autre côté. Là, elle les avertit de sa mort prochaine et de quelques circonstances qui devaient l'accompagner, et au milieu des larmes et des sanglots qu'elle leur ordonnait de contenir, elle dit : « N'attendez pas que je vous entretienne à ma mort; je n'y parlerai point ; je n'y dirai mot. » Puis, s'adressant à son confesseur, elle lui dit : « Mon Père, dites que ce que j'ai fait, de par Dieu je l'ai fait. Et nonobstant que je sois une grande pécheresse et toute défectueuse, si j'avais à re-
commencer, je ne sçais comme je ferais, si ce n'est en la manière que je l'ai fait. » Cette parole est rapportée textuellement par les premiers biographes. D'autres mémoires résument ses avis. Toujours dominée par la grande préoccupation de sa vie, pour conserver son œuvre, elle mettait ses enfants spirituels en garde contre les nouveautés, contre les interprétations de la règle inspirées par les sentiments trop humains des confesseurs, contre les rapports trop fréquents à la grille entre les religieuses et leurs directeurs , et, s'écriait-t-elle, dans le feu de son zèle : « De par Dieu ne leur suffit-elle pas la voie « que je leur ai montrée. Je ne leur dis oncques « ni ne fis faire chose que je ne susse que c'était « la volonté de Dieu. » Rappelant un fait de la vie de saint Bernard, elle continue : « Tant que « vous suivrez la voie que je vous ai enseignée, « appelez-moi en vos nécessités et je vous aide- « rai. Le saint abbé le fit. Mais ensuite, les mem- « bres de son ordre étant déchus de leur pre- « mière ferveur, il les abandonna dans leurs af- « flictions. Ils l'invoquaient cependant. Mais il « leur apparut et leur dit : Vous n'avez pas tenu « mes voies ; c'est pourquoi je ne vous aiderai « pas. Ainsi je ferai, ajouta sainte Colette. »
Sa sollicitude ne perdait pas de vue les besoins de ses filles les plus éloignées. Nous en avons une preuve dans une lettre adressée le second jour du carême au père directeur du couvent du Puy. Voici cette lettre :
Jésus.
« Au Frère Lanier, au Puy.
« Très-cher Père en Notre-Seigneur, tant chè- « renient comme je puis, je me recommande à « vous et à vos bonnes prières et oraisons. Je « vous prie , mon cher Père, que vous aimiez et « douptiez bien Notre-Seigneur en lui gardant « bien entièrement tout ce que promis lui avez, « selon votre puissance, et prenez bien en bonne « patience votre faiblesse et ancienneté et recog- « naissez bien les grâces qu'il vous a faites en « la sainte vocation, à quoi il vous a appelé de « sa bonté. J'envoye au Puy mon père, frère « Jehan Frosseau pour être confesseur, car j'ai « entendu que vous ne pouvez plus bonnement « faire l'office et ne doubtez pas que tout le plai- « sir qu'il vous pourra faire lui et les sœurs que « on vous le fera ; car c'est mon plaisir et ma « volonté que ainsi soit-il fait. Je vous merchie, « mon cher Père, de tout le confort et service « que avez fait à mes sœurs lesquelles se louent « grandement de vous. Je prie à celui pour quj « vous l'avez fait, qu'il vous en soit liesse per- « durable. Amen.
« Escript à G and, le second jour du Carême,
« Sœur Colette Botlet. »