CHAPITRE XLVI
Mort de sainte Colette .
Enfin, le dimanche 26 février 1447, dès le matin, la sainte réformatrice se confessa et reçut la sainte communion avec une ferveur extrême. La nuit suivante, elle fut visitée par Notre-Seigneur Jésus-Christ. De mystérieuses communications s'accomplirent dans cette vision divine, car, dès ce moment, la pureté de la servante de Dieu resplendit d'un nouvel éclat. La sainte réformatrice semblait, dit son confesseur, « revenue à l'état d'innocence primitive. » Il y avait en elle quelque chose de tout céleste. C'était le séraphin qui se dévoilait et se préparait à briser sa fragile prison pour prendre son vol dans les cieux. Délivrée de tout soin temporel, elle était tout entière absorbée dans la prière ou dans une sorte d'extase. Son corps, si frêle, épuisé par les émotions des dernières communications célestes et par le feu de sa charité, parut près de se briser. C'est pourquoi son confesseur, croyant que c'était sa fin, lui administra l'Extrême-Onction, et lui lut ensuite les récits de la Passion par les évangélistes. A la fin de la nuit, elle reprit un peu de force, et le matin, étonnant tous les assistants par un changement si prompt, elle put
entendre, avec sa ferveur ordinaire, la me célébrée dans sa cellule. Le sacrifice, qui avait été sa vie et son bonheur, la présence de l'Epoux divin dans son état d'immolation lui avait rendu une vigueur nouvelle. Elle versa des torrents de larmes comme elle avait accoutumé de faire en présence de la sainte Eucharistie. Il en fut ainsi tous les jours de la semaine, jusqu'au samedi où elle entendit la messe pour la dernière fois. Pendant tous ces jours, elle éprouvait, une douleur intense, extraordinaire, qui ne la quitta pas jusqu'à son dernier soupir. C'était le dernier coup porté à l'hostie vivante qui s'immolait en l'honneur de Dieu. Forte toujours dans ces étreintes de la douleur, si elle repoussait toute occupation temporelle, elle ne cessait de prier. Toutefois, elle savait ce qui se passait dans le couvent, comme si elle avait été présente partout. Le P. Pierre de Vaux et son compagnon, craignant qu'elle ne mourût en leur absence, étaient entrés dans la clôture et ne se présentaient cependant pas devant elle. Elle dit qu'ils étaient dans la maison et les appela. Le vendredi soir, elle consola et les religieux et les sœurs avec de douces paroles.
Le samedi, après la messe, ayant pris congé de ses confesseurs, son oraison terminée, elle regagna sa couche. Alors , se marquant du signe de la croix, ainsi que son pauvre grabat ; « "Voilà ma dernière couchée, » dit-elle ; et elle s'étendit sur sa misérable couche toute vêtue comme
elle était selon son habitude. Elle mit elle-même sur sa tète le voile noir que lui avait imposé le souverain Pontife lorsqu'il reçut sa profession et l'institua abbesse. Alors, comme elle l'avait annoncé, elle ferma la bouche et les yeux pour ne plus les ouvrir. Pour la soulager, on lui apporta un oreiller de plumes, mais elle le rejeta aussitôt qu'elle le sentit.
Elle demeura ainsi quarante-huit heures dans la souffrance que Dieu lui envoyait, sans parler, sans regarder, sans goûter quoi que ce fût, sans faire aucun signe, sans mouvement ni dans ses traits, ni dans ses membres. Oh! admirable victime! ô âme héroïque ! sous le couteau du sacrifice, sur l'autel où elle se consume, dans son respect pour la majesté divine, dans sa soumission aux arrêts de la justice de Dieu, elle demeure immobile ! Tendre agneau, copie fidèle de l'Agneau divin qui s'est tu sous les coups de la mort.
Enfin, le lundi 7 mars 1447, à huit heures du matin, en présence de toutes les religieuses, des Pères Pierre de Vaux et Claret, l'âme virginale de sainte Colette, dans un dernier élan d'amour, s'échappa doucement de son saint corps. Le ciel, dans l'allégresse, la vit entrer immédiatement dans le chœur choisi des vierges qui suivent l'Agneau partout où il va.
Au même moment, à Rome, était élu Thomas de Sarzane, qui prit le nom de Nicolas V, et eut le bonheur de réconcilier à l'Eglise celui auquel sainte Colette avait donné des avertissements
si salutaires, et pour lequel elle avait tant prié, l'antipape Félix et ses derniers adhérents. Depuis cette date, à jamais mémorable, on a vu s'élever des hérésies formidables, des assauts violents ont été livrés à l'Église et à la chaire de saint Pierre ; mais on n'a plus vu de schisme bien sérieux divisant même les vrais enfants de l'Église ; surtout plus de ces prétendants si nombreux autrefois, qui tentaient d'usurper la tiare. L'Eglise, plus unie que jamais à son chef, lutte heureusement contre l'hérésie et les assauts les plus violents de l'impiété. Les aspirations, les désirs des Catherine de Sienne et des Colette de Corbie, sont réalisés, et dans le ciel, elles semblent préserver la société catholique des maux qu'elles ont déplorés et expiés sur la terre. La lutte extérieure, quelque violente qu'elle soit, n'est pas aussi déplorable que le mal intérieur^ Le malheur suprême, pour un corps moral comme pour un corps matériel, c'est en effet d'être décapité. Cette première pacification de l'Ég-lise, l'affermissement et la manifestation plus éclatante de son unité, a été la récompense de ces deux grandes âmes du XVe siècle.
Le corps de sainte Colette demeura douze heures dans le même état, sans aucun changement. Il devint ensuite blanc comme la neige. Sur cette blancheur éclatante, les veines se dessinaient en un bel azur. Ses membres avaient une souplesse parfaite et exhalaient une odeur suave inconnue à la terre. Ils étaient revêtus d'une grâce incom-
parable, d'une beauté qui avait quelque chose de céleste. C'est ainsi que Dieu manifestait la pureté, l'innocence de sa servante.
On voulut garder sa robe, il fallut en chercher une autre. L'abbesse trouva celle dont nous avons parlé au chapitre sur Hesdin et elle réalisa la prophétie de la défunte sans la connaître.
La nouvelle de ce trépas produisit dans la chrétienne cité de Gand une émotion profonde. Le cœur desbons habitants était ému de sentiments divers : d'un côté, le regret de perdre si tôt celle dont l'arrivée avait causé une si grande joie ; de l'autre, le bonheur de posséder sa dépouille mortelle, ces restes sacrés d'un holocauste qui s'était consumé pendant 66 ans pour le Seigneur. Bientôt la vénération, la confiance surnaturelle dans les mérites de la sainte abbesse, l'empressement pour recueillir les premières grâces que Dieu lui accorderait de distribuer aux hommes, poussèrent vers l'humble Bethléem une foule innombrable. Pour satisfaire sa dévotion, le corps saint fut exposé dans la chapelle sur une estrade. Le sanctuaire fut bientôt rempli et ceux qui arrivaient dans l'enceinte sacrée enfermaient ceux qui y étaient entrés. Il fallut percer une nouvelle porte pour laisser écouler des flots sans cesse renouvelés. Plus de trente mille personnes de tout âge, de toute condition, vinrent ainsi vénérer pendant ces trois jours l'humble fille du charpentier de Corbie. Ils faisaient toucher à son corps virginal des chapelets et autres objets de
piété. Ces objets emportaient de ce contact un parfum céleste qu'ils conservèrent pendant plusieurs années. Une faveur ardemment désirée, que beaucoup ne purent obtenir, c'était de baiser son pied ou sa main. Nul n'avait peur de ce cadavre. La sainteté triomphe de la mort. On sentait une vie supérieure dans ces membres inanimés.
Pondant ces trois jours, on chantait trois messes : l'une du Saint-Esprit, l'autre de la sainte Vierge, et la troisième des morts. Mais sainte Colette, humble jusque dans la mort et voilant son humilité sous le désir de ressembler à Notre- Seigneur Jésus-Christ mourant nu sur la croix, et déposé dans un sépulcre emprunté, avait donné ses ordres et prévenu les manifestations de la piété catholique envers ses restes précieux. Il fallut l'inhumer le troisième jour sans suaire, sans cercueil, dans le cimetière commun des sœurs, lieu humide et d'une grande puissance pour opérer la décomposition d'un cadavre. Il fallait, avait-elle dit, rendre simplement son corps à la terre sa mère. Ce qui fut fait.
Dieu ne laissa pas sa servante sans gloire et sans honneur.
Dans plusieurs couvents qui étaient plus chers à la réformatrice, à cause de leur pauvreté, on entendit à l'heure de sa mort une multitude d'an ges chantant une mélodie inconnue, mais trèsharmonieuse. A Orbe, au milieu de ce concert, une voix angélique prononça ces paroles : « La
vénérable religieuse sœur Colette est allée vers le Seigneur. »
A Castres, une sœur tourière, qui avait autrefois servi sainte Colette , récitait ordinairement cent Pater au milieu de la nuit. En s'acquittant de cette pieuse pratique, elle vit trois fois sa sainte mère dans son ancien oratoire, toute lumineuse, la tête surtout brillante comme le soleil, de sorte qu'elle ne put fixer son regard sur le visage éblouissant qu'elle avait tant aimé à contempler.
Une autre Colettine, qui n'avait jamais vu la réformatrice, désirait vivement ce bonheur. Elle s'adressait pour l'obtenir à la sainte Vierge, mère de Dieu. Déjà elle avait récité six mille Ave Maria à cette intention. Elle pensait que si seulement elle pouvait voir pendant une heure la servante de Dieu, elle en retirerait un avantage impérissable. Par l'intercession de la sainte Vierge, elle ne fut point privée de son pieux désir. La nuit qui précéda la mort de sainte Colette, elle entendit frapper trois coups distincts à la porte de l'oratoire autrefois habité par la réformatrice et qui était contigu au dortoir. Elle s'éveille, se lève, s'avance vers l'oratoire et voit une religieuse d'une haute stature et d'une beauté merveilleuse, dont tout l'extérieur respire la douceur et la noblesse. Son visage brille comme le cristal exposé aux rayons du soleil. La vision fait trois fois le tour de l'oratoire, et auprès d'elle un petit enfant, d'une grâce ravissante
disait et répétait : « Voici sœur Colette. » La religieuse, au comble de ses vœux, voulait appeler ses sœurs et manifester sa joie et son bonheur, mais elle ne le put. Elle se rappela alors ce qui lui avait été raconté, pendant son noviciat, des visites mystérieuses de la sainte abbesse dans ses couvents, et elle crut que c'était ce qui avait lieu sous ses yeux. Enfin, la vision, ayant atteint la porte de l'oratoire, disparut. Le lendemain, à l'heure même du trépas de la vénérable abbesse, la même religieuse se rendait à l'église pour prier. A peine a-t-elle fléchi les genoux, qu'elle entend un nombreux concert de voix fortes, mais très harmonieuses et si agréables qu'il n'est pas possible d'en entendre de semblables en ce monde. Levant les yeux vers le lieu d'où venait l'harmonie, elle aperçoit le visage resplendissant de la religieuse, quelle avait vue après matines. Elle ignorait ce qui se passait à Gand à l'heure même ; cependant la pensée lui vint que c'était l'àme glorieuse de la vénérable sœur Colette que les anges conduisaient au paradis. Elle comprit plus tard qu'elle ne s'était pas trompée.
La sœur Jeanne Carmone, qui selon la prédiction de sainte Colette, devint abbesse de Moulins, obtint la même faveur.
Ailleurs une religieuse, très avancée dans les voies de la perfection, tomba en extase à l'heure même de la mort de sainte Colette. Elle vit s'avancer, dans un ordre admirable, une proces-
sion à la tête de laquelle marchaient Notre-Seigneur Jésus-Christ et sa sainte Mère, suivis des patriarches, des apôtres, des martyrs , des confesseurs, des vierges et d'une grande multitude de frères Mineurs et de Clarisses. Au milieu de ce cortège était l'âme triomphante de sainte Colette éclatante de gloire. Elle était suivie d'un autre groupe plus humble, mais plein de joie et de respect. Il y avait des hommes et des femmes de tout âge, de toute condition. Ils se tenaient par les mains et portaient la tête inclinée. Parmi eux, la religieuse reconnut sa mère, qui lui apprit que le premier groupe étaient des saints qui conduisaient l'âme de Colette dans les tabernacles éternels, et le second des âmes fidèles qui, par les prières et les mérites de la servante de Dieu, avaient été tirées des flammes du purgatoire. Elle était elle-même du nombre de ces heureuses affranchies, qui suivaient toutes leur libératrice.