CHAPITRE XLVII
Dieu manifeste la gloire de sa servante.
Tandis que le souvenir des mortels vulgaires est enseveli avec eux dans la tombe et que le
héros profane parvient à peine, après son trépas, à faire redire son nom avec pins on moins d'honneur par un petit nombre de lettrés, le saint commence à sa mort une vie nouvelle; son lit funèbre est comme un autel où il achève son sacrifice et donne en même temps à ses œuvres leur consécration dernière. Elles vivent après lui ; son esprit les anime, les conserve, les développe. Le mouvement qu'il a imprimé d'une main puissante à tout ce qu'il a touché, se transmet dans l'espace et dans les siècles.
Tout est vie dans le saint. Son pèlerinag-e sur la terre paraissait une mort continuelle, il s'immolait tout entier ; sa chair surtout était en ses mains comme entre les mains d'un sacrificateur et voilà qu'elle même est vivante déjà. De sa tombe s'échappent des souffles de vie et c'est auprès d'ossements arides ou d'une poussière inerte que des vivants viennent chercher et trouvent la guérison de leurs maux, la santé du corps et de l'âme.
C'est cette seconde vie de sainte Colette qu'il nous reste à raconter, au moins dans ses principales circonstances. Les merveilles de la première, la sublimité des vertus de la sainte abbesse, l'éclat des grâces dont la bonté divine les avait déjà récompensées, doivent avoir préparé l'esprit du lecteur. Il parcourra donc ce récit avela simplicité d'une foi éclairée, sans se lai< glacer par le souffle du jansénisme, sans h< les ter le pied aux vains sophismes, aux raille 0u
de l'incrédulité. Au reste, nous ne rapporterons que des faits appuyés sur des témoignages tels que les exigences les plus sévères de la raison seront satisfaites.
La nouvelle de la mort de l'illustre réformatrice, se répandant dans le monde catholique, excitait partout des regrets mêlés d'espoir et de confiance. Ses amis les plus ardents ressentaient plus vivement la perte qu'ils avaient faite et éprouvaient le désir de connaître toutes les circonstances de son bienheureux départ pour le ciel. Parmi eux se distinguait Bernard d'Armagnac, gendre du roi Jacques de Bourbon, son héritier dans le comté de la Marche. Il n'eut pas plutôt appris qu'il ne devait plus revoir la servante de Dieu, qu'il envoya à Gand son aumônier, Jean Moulines, qui déjà de sa part, avait souvent visité la vénérable abbesse. Dans ces circonstances, le pieux aumônier avait pu se convaincre, et de l'esprit prophétique, et de la puissance des prières de sainte Colette. Ainsi, un jour lorsqu'il était sur le point de la quitter, elle l'avertit de dangers très graves qu'il allait courir et lui conseilla de se confesser, afin au moins d'assurer le salut de son âme, s'il ne pouvait sauver son corps. En effet, après deux ou trois jours de voyage, il tomba entre les mains de brigands qui blessèrent si gravement que les chirurgiens saient même plus le traiter. Mais pour lui, il r commanda de travailler hardiment, et en
eS't, quelques jours après il était guéri.
Or, dans ce nouveau voyage qu'il entreprit, parvenu sur les rives du Cher, à Mennetou-sur- Cher, il trouve cette rivière débordée. Croyant suivre la route et gagner le pont, il s'égare, engage sa monture dans le torrent. Emporté par la violence des eaux, son cheval perd pied et s'enfonce avec le cavalier dans l'abîme. Le malheureux chapelain est désarçonné, dépouillé de son manteau et roulé par les flots furieux. Alors, se croyant perdu, il invoque la servante de Dieuî « Ma glorieuse Mère, dit-il, je vous ai visitée « plusieurs fois pendant votre vie et toujours « heureusement ; maintenant que je vais vous « visiter après votre mort, faut-il que je meure « ici ? » Aussitôt, merveille admirable ! revenu sur l'eau, il sent sous ses pieds un monticule sur lequel il se pose et attend tranquillement un batelier qui avait vu le danger et se hâtait de secourir le malheureux voyageur. Ce batelier assura n'avoir jamais rencontré d'éminence semblable en cet endroit de la rivière. L'abbé Moulines sentit s'accroître sa confiance en celle qu'il avait invoquée et continua sa route en glorifiant la servante de Dieu.
Il trouva la ville de Gand tout embaumée des vertus de sainte Colette, toute ravie d'admiration au récit des merveilles obtenues par son intercession et tout heureuse de posséder le trésor inappréciable de ses reliques.
On trouve dans les actes primitifs, dans les dispositions juridiques, jusqu'à 26 miracles ou
faveurs extraordinaires dus à l'invocation de la thaumaturge du XVe siècle durant les premières années de sa mort. Il ne paraît pas utile de raconter tous ces faits, quelques-uns suffiront.
En 1448, Denyse Bricelle fut présentée au couvent de Gand par ses parents, originaires du Hainaut. Ils trompèrent sur l'âge de leur fille et sur l'état de sa santé. Elle n'avait pas encore 12 ans et était sujette à des accidents dont la description semble bien convenir au mal caduc. Cette infirmité alla en croissant. Un jour qu'elle semblait sur le point de mourir, les sœurs se souvinrent d'une nappe qui avait été à l'usage de la sainte fondatrice. Elles en couvrirent la tête de la mourante et elle fut aussitôt complètement guérie.
Catherine Sumenck, religieuse du même monastère, étant montée sur une très grande échelle pour fermer une croisée, tomba du haut de cette échelle et fat relevée par ses sœurs sans connaissance et près de rendre l'âme. Elle revint à elle ; mais elle ne pouvait faire un mouvement, et le feu eût été à son lit, dit-on, qu'elle n'aurait pas pu le fuir. Elle passa ce jour sans rien prendre. Ce fut bien en vain qu'elle tenta un effort pour se soulever, lorsqu'on sonna les Matines. A la fin de cet office, dans la pleine possession de toutes ses facultés, parfaitement éveillée, elle vit approcher de son lit sa sainte Mère, avec le vêtement et le manteau qu'elle portait pendant sa vie, mais si resplendissant
que la cellule de la malade, au milieu d'une nuit d'hiver, était éclairée comme par le soleil dans son midi. Cette céleste visiteuse, pleine de sollicitude, prodigua à la pauvre blessée les soins de la garde-malade la plus attentive ; surtout elle la regarda de son regard profond et l'inonda ainsi de joie et de consolation. Le souvenir de ce regard fut impérissable dans la mémoire de l'infirme. Elle n'avait point la pensée de demander quelle était cette charitable visiteuse. Elle la reconnaissait bien, ayant vécu avec elle. Elle ont le bonbeur de posséder cette présence bénie jusqu'à cinq heures. Aussitôt que l'apparition eut disparu, sœur Catherine se sentit guérie complètement. Les meurtrissures demeuraient, mais sans douleur ; c'était pour attester la gravité de la chute et des lésions qu'elle avait causées.
Blanche d'Haut, originaire de Normandie, religieuse au couvent de Gand, laissa tomber sur son pied une bûche enflammée. Pendant six semaines, les soins des chirurgiens ne purent guérir ce membre brûlé et meurtri en même temps. Au contraire, la plaie prit un mauvais caractère, le pied s'enfla démesurément et devint tout rouge. Alors la sœur abandonna les prescriptions des médecins et eut recours au Seigneur et à sa servante. Elle se fit apporter un peu de la terre de la tombe de sainte Colette et l'appliqua sur son pied. Aussitôt elle fnt complètement guérie et ne ressentit même plus aucune gêne dans sa marche.
Sœur Elisabeth de Bavière fut aussi récompensée de son attachement et de sa dévotion envers la vénérable abbesse. Le froid de pieds lui causa à la tête une douleur extrême. Elle eût enduré l'application d'un fer rouge pour être délivrée de cette souffrance, tant elle était violente. Enfin a pauvre malade fut contrainte de demander une dispense et de porter des chaussures pendant quelque temps ; mais cet usage exceptionnel des souliers blessait son amour de la règle. Elle invoqua sa vénérable mère, et le jour de l'Exaltation de la sainte Croix, pleine de confiance, elle déposa ses chaussures et fit nu-pieds ja procession autour du cloître du monastère. Dès ce moment, elle ne ressentit plus ses douleurs et n'eut plus besoin de dispense.
Louise de Sauchines avait été atteinte, peu de temps après la mort de sainte Colette, de maladies aussi douloureuses que répugnantes. Non seulement elle souffrait continuellement des douleurs atroces, mais elle était comme suffoquée par l'odeur infecte qu'elle exhalait. Ses vêtements pourrissaient sur elle en très peu de temps. Elle ne pouvait plus manger, et on ne peut comprendre comment elle put vivre pendant treize ans que ce martyre dura. Dès le com mencement de sa maladie, elle avait eu confiance en sainte Colette, et sa foi ne s'était pas ébranlée. Ne pouvant aller prier sur la tombe bénie, elle but de l'eau sanctifiée par le contact des reliques de sainte Colette. Bientôt elle put s'avan
cer jusqu'à la sépulture de la servante de Dieu. Là, fortifiée par une vision, elle reçut l'assurance de sa g-uérison prochaine, et en effet 1 e lendemain , au moment de la communion, elle fut complètement délivrée d'un mal qu'un grand nombre de médecins avaient déclaré bien des fois incurable. La confiance de sœur Louise de Sauchines fut mise à l'épreuve encore plusieurs fois par des maladies nouvelles et des accidents très graves, et toujours guérie par l'intercession de son ancienne abbesse.
Guillaume Bier avait pendant six ans enduré le tourment de convulsions et de douleurs d'entrailles. De plus, une tumeur à la jambe rejetant par dix ouvertures un pus abondant, l'épuisait depuis deux ans. L'habileté de trois médecins n'avait pu surmonter aucune de ces infirmités. Profitant d'une occasion favorable, il se traîne comme il peut au tombeau de sainte Colette, et applique à ses plaies de la poussière de cette tombe, et il est guéri.
Ce n'est point à son tombeau seulement qu'on invoquait la vénérable abbesse. Tous ceux qui l'avaient connue, avaient confiance en son pouvoir auprès de Dieu. Un bourgeois de Troyes en Champagne avait eu le bonheur de lui donner l'hospitalité dans ses voyages ; son fils fut plus tard atteint du mal caduc. Dans un accès, cet enfant se cassa le bras. Ses parents plus affligés que jamais demandèrent consolation et secours par l'intermédiaire de celle dont ils avaient au-
trefois admiré la vertu en l'hébergeant avec une charité respectueuse. Leur prière fut aussitôt exaucée que terminée. Quelque temps après, la même famille fut menacée d'un autre accident, la maison voisine de la leur était embrasée,et il semblait impossible qu'ils ne fussent pas euxmêmes victimes de l'incendie. Ils prient encore au nom de sainte Colette et bientôt les flammes s'apaisent et leur maison est épargnée.
Il en fut à peu près de même dans tous les monastères et autres lieux où la réformatrice était connue. On l'invoquait, on vénérait les objets qui avaient été à son usage. Des grâces extraordinaires augmentaient la confiance et propageaient la vénération et la piété envers la servante de Dieu .