CHAPITRE XVIII
Développement de la réforme après la mort de sainte Colette.
Pendant que la gloire de l'illustre réformatrice éclatait de plus en plus dans le monde, par des prodiges innombrables, son œuvre grandissait toujours et portait son nom jusqu'aux extrémités de la terre.
Nous allons indiquer dans un exposé rapide, cet admirable développement de la réforme. Appuyé sur le savant auteur des Annales des Frères mineurs, nous indiquerons beaucoup de faits qui n'ont pas été jusqu'ici remarqués, disséminés qu'ils sont dans les in-folio de Wading, de ce que nous avons puisé à d'autres sources; nous pouvons conclure que beaucoup d'autres faits très intéressants à la gloire de sainte Colette ont échappé à cet écrivain. La plupart des documents qui pourraient aider à le compléter, ont péri maintenant. Mais ce qu'on va lire pourra donner une idée de ce qu'on ignore et faire soupçonner du moins l'immense influence de la réformatrice sur la société chrétienne .
Les admirables filles de sainte Colette, toutes pénétrées de son esprit, ne paraissent pas s'être laissé abattre par la perte irréparable qu'elles venaient de faire. Elles s'encouragèrent par la pensée que celle qui leur avait donné pendant sa vie tant de preuves de son pouvoir auprès de Dieu, avait maintenant bien plus de puissance au sein de la gloire, et qu'elle les assisterait toujours dans leurs saintes entreprises. Elles mirent donc généreusemement la main à l'œuvre pour continuer la mission que leur sainte Mère leur avait transmise.
Le 4 juillet 1447, l'église du couvent de Gand étant enfin terminée, fut consacrée sous le vo cable de saint Michel et des saints Anges.
Le monastère de Pont-à -Mousson était habi-
table. Une colonie désignée parl'abbesse générale avant sa mort, en prit possession le 21 septembre de la même année.
D'autres filles, dignes d'une si illustre Mère, s'établirent, en 1457, au couvent de Nantes, fondé par le duc de Bretagne et Françoise d'Amboise, son épouse.
En 1459, Philippe de Saveuse et Marie de Lulli se dédommagent de leur échec à Corbie : ils reportent sur Arras,le bienfait qu'ils avaient voulu faire à la patrie de sainte Colette.
Longtemps avant 1460, mais à une date inconnue, la réforme avait franchi les Pyrénées. Le monastère de Lésignan avait envoyé des sœurs fonder une nouvelle maison à Gandia, diocèse de Valence. Ce nouveau couvent eut une vie surabondante, qui lui fut annoncée dès sa fondation ; son directeur l'avait vu, dans une vision, couronné de sept étoiles brillantes. En effet, après avoir réformé, en 1401, le monastère de Perpignan, il envoya à diverses époques des colonies ferventes à Lisbonne, Valence, Alicante, Madrid et autres villes d'Espagne. Par les soins et la générosité d'Iolande de France, duchesse de Savoie, Chambéry et Genève virent avec bonheur se réaliser les prophéties de sainte Colette, la première en 1464, la seconde en
Le fils de Jacques Cœur, le malheureux argentier de Charles VII, Jean, archevêque de Bourges, sanctifia les biens échappés à la rui-
ne de son père, par la fondation d'un couvent de Colettines à Bourges en 1 170.
En 1475, Montreuil-sur-Mer reçut dans son sein, par les ordres du duc de Bourgogne, les sœurs que son père avait précédemment établies auprès de cette ville, dans un lieu appelé Dubrez où elles n'étaient pas en sûreté.
La ville de Grenoble suivit l'exemple des cités voisines et posséda, en 1478, un couvent de Colettines. Elle dut cette fondation à Jeanne Belle, fille du premier président du Dauphiné, qui en fut la première abbesse, et y mourut en odeur de sainteté.
Bourg-en-Bresse, avait vu commencer en 1412 un monastère de Clarisses, et ce projet était, ce semble, abandonné. En 1484, Charles, duc de Savoie, réalisa le projet de son aïeul.
Bruges en Belgique, obtint en 1481, des Colettines de Gand qui y emportèrent, comme une précieuse relique, la grille de la réclusion de leur Mère à Corbie. Ainsi, dès lors, les compatriotes de sainte Colette s'étaient laissé dépouiller d'un trésor bien précieux, d'un monument qu'ils auraient dû défendre avec un soin jaloux. A peine arrivées à Bruges , les Colettines donnèrent leur nom à la rue qu'elles habitaient.
Le couvent d'Amiens était devenu un arbre vigoureux capable de produire des rejetons. On en détacha pour Metz en Lorraine un rameau plein de sève ; celui-ci, à son tour, put bientôt
fournir un rejeton plein de vie pour une nouvelle plantation à Paris.
Cette année, 1481, fut particulièrement féconde. En effet, le monastère de Nantes fonda aussi alors celui de Dinan.
L'année suivante, Péronne reçut avec vénération les filles de sainte Claire et de sainte Colette. Elles venaient d'Arras, et Philippe de Crèvecœur leur avait préparé un pauvre asile.
On le voit, les filles posthumes de sainte Colette n'étaient pas moins ferventes, moins fécondes que leurs aînées. Par l'éclat et l'attrait de leurs vertus, elles arrachaient au monde une multitude d'âmes d'élite, et les cloîtres devenus trop étroits , fournissaient de nombreuses colonies.
Rouen vit les Colcttines arriver en 1483 ; Cambrai et Lille en 1490, Montbrison en 1497. Les princes ne furent pas moins empressés à leur élever d'humbles demeures. Marguerite de Lorraine, duchesse d'Alençon, bâtit le couvent de cette ville en 1498, et Jean de Bourbon celui de Gien dans le même temps.
Déjà Aix en Provence avait ressenti le souffle vivifiant de la réforme.
Il ne paraît pas utile de continuer plus loin pour les Colettines cette sèche nomenclature qui a cependant son éloquence.
Sur les Colettins, les renseignements sont encore plus incomplets. La raison en a été donnée au chapitre XXIII, où on a vu cependant, com-
me le Père Sylvère ne craint pas de l'affirmer, que les Colettins ont occupé un plus grand nombre de couvents que les relig-ieuses. En effet, dès 1458/ pour deux provinces seulement, celles de Saint-Louis et de Saint-Bonaventure, le pape Pie II nomme dans une bulle 12 monastères suivant la règ-le de sainte Colette. Cette bulle avait pour but de réprimer les prétentions des Frères-Mineurs qui voulaient s'assujettir complément les couvents de la réforme de sainte Colette. Malgré les décisions pontificales et les décrets des Conciles, ils ne cessaient d'inquiéter les disciples de sainte Colette ; mais ceux-ci avaient des protecteurs zélés . Ainsi Bernard d'Armag'nac, héritier des biens et des sentiments de Jacques de Bourbon et fidèle aux ordres testamentaires de son beau-père, obtint dès 1448 une sentence très favorable aux Colettins.
La réformatrice, pendant son séjour dans le Midi, avait rétabli la stricte observance dans le couvent d'Azille, au diocèse de Narbonne. Les Conventuels avaient repris l'autorité sur ce monastère réformé. Le Pape, averti par Bernard d'Armag'nac, ordonna aux usurpateurs de rendre le couvent aux Frères de l'Observance, et nomma Bernard d'Armag'nac protecteur des Colettins.
La même année, le couvent de Dole, toujours trop peuplé, malgré les nombreuses colonies qu'il avait fournies, ne pouvant plus contenir le nombre croissant des Frères, obtint une bulle
pour la fondation de deux nouveaux monastères. Le pape Nicolas V désignait Montbéliard pour le premier, et laissait au commissaire apostolique qu'il nommait, le soin de déterminer la ville qui serait dotée du second. Le commissaire, qui n'était autre que Thibaut de Rougemont, archevêque de Besançon, en profita pour procurer à sa patrie, Rougeraont, un si utile établissement. Il paraît que la fondation de Montbéliard ne réussit pas alors et la bulle fut appliquée à Belley, où huit religieux de Dole vinrent s'installer en 1451. C'était le duc de Savoie qui était le fondateur de ce monastère ; Donson, Myans et Charrières , reçurent des religieux en 1449, 1455 et 1456. La duchesse de Bourgogne obtint elle-même la bulle de fondation du premier de ces couvents.
Guillaume de Saint-Loup, seigneur de Thons, fonda un monastère dans sa seigneurie en 1452. La bulle qu'il obtint contient cette restriction expresse que ce serait pour des religieux de Dole. Elle permettait la fondation de deux autres maisons à la même condition. Furentelles fondées ? On l'ignore. Mais la restriction est bien remarquable .
En la même année, un gentilhomme de la chambre de Philippe de Bourgogne, Noble Janus d'Or, ayant été édifié de ce qu'il avait vu à Dole, voulut aussi bâtir un couvent. Philippe, pour honorer cette fondation, s'en chargea et elle eut lieu à Châlons-sur-Saône.
Dans le même temps, les religieux de Dole et de Chariez fondèrent ensemble un monastère dont le nom, incertain pour Wading, était probablement Briffons en Auvergne.
En 1460, des religieux venus de Dôle et de Belley s'établirent à Nozeroy, dans une maison donnée par Louis de Chàlons, prince d'Orange. D'autres de Montluçon prirent possession d'un monastère à Châteldon, en Auvergne, en 1463.
Pour travailler à la conversion des Vaudois, on établit un couvent à Cluses, en 1471. Il fut occupé par des religieux venus de Myans, qui donna aussi un essaim pour Saint-Michel, en Tarentaise.
Le couvent de Châlons en envoya un, cette même année, à Isle-sous-Montréal.
Enfin, pour ne point fatiguer le lecteur par l'énumération de noms peu connus, contentonsnous de dire que nous comptons encore dix fondations nouvelles dans les quelques années suivantes, entre autres, Autun, où Dôle, toujours trop peuplé, épancha sa surabondance en 1479. Ce fut encore le couvent de Dôle qui envoya des Colettins à Paris, en 1502. Mais depuis longtemps la réforme avait franchi les frontières de la France et de la Bourgogne. Ainsi, dès 1446, Jean Maubert, vicaire du ministre général pour ces provinces, avait envoyé en Ecosse des Frères litiges, afin de rétablir l'observance dans les monastères de ce royaume.
Le silence des historiens sur d'autres faits semblables ne peut point détruire la conclusion qui ressort évidemment de ce que nous venons de dire dans ce chapitre. Le grand arbre de la réforme, plein de sève et de vigueur, étendait ses racines et ses rameaux dans toute la chrétienté. Les enfants de Sainte-Colette s'étaient multipliés d'une manière bien merveilleuse, car, en 1484, s' étant réunis en chapitre à Bruges, ils formèrent un nécrologe de huit cents frères morts depuis trois ans seulement. En calculant d'après les tables de mortalité ordinaire, ils étaient donc trente quatre mille frères travaillant à ranimer la vie chrétienne dans le monde .
Nous n'avons parlé jusqu'ici que des maisons nouvelles fondées par les Colettins. Les annales de Wading n'indiquent pas ordinairement les réformes opérées. Cependant beaucoup de maisons anciennes subirent l'ascendant de la vertu et rentrèrent dans la régularité parfaite. C'est ainsi que le couvent d'Abbeville qui, en 1442, avait refusé la réforme des mains des pères Aléaume, Dufour et Pierre de Vaux, accueillit en 1467 frère Pierre Chambon et Frère Bernardin venus de Dole, et se rangea aussi sous la règle de l'illustre enfant de la Picardie. Ceux qui se sont occupés, il y a deux siècles, de la vie de sainte Colette, ont pu recueillir ce fait particulier qui s'était passé dans les lieux qu'ils habitaient et qui intéressait particulièrement l'Abbevillois historien de la réformatrice. Tous les
autres faits semblables sont ensevelis dans l'oubli des hommes, mais ils comptent devant Dieu pour la gloire éternelle de sainte Colette. Enfin, au commencement du XVIe siècle, l'esprit de ré formation triompha complètement. Un mouvement général se produisit dans l'ordre de Saint-François. La rénovation fut à peu près complète. S'il y eut encore des Conventuels qui admettaient quelques modifications à la règle primitive, leur vie fut si bien réglée que ces déviations mêmes ne produisirent plus les effets désastreux d'autrefois. Mais le plus grand nombre revint avec courage à l'observance régulière. C'est alors que disparut le nom de Colettins qui n'avait plus sa raison d'être. Un nom différent était inutile là où l'esprit était absolument le même. La gloire de sainte Colette n'est pas diminuée par la disparition de ce nom. Il n'en est pas moins vrai que les trois ordres du patriarche d'Assise lui doivent leur renaissance à la vie et que sur sa tète se confondent les deux couronnes de saint François et de sainte Claire.