VÉNÉRATION PUBLIQUE
« L'appelez vénérable, et moi, je la déclare bien- « heureuse et sainte ». Aussi fit-il inscrire cette cause au registre consistorial. Mais il avait entrepris la canonisation de saint Bonaventure qui était bien antérieur, et il fallut attendre un temps plus favorable pour s'occuper de la cause de sainte Colette.
Pendant ce temps, la tombe de la vénérable abbesse demeurait toujours dans le même état» et ses restes mortels étaient toujours exposés à l'action délétère du terrain marécageux auquel ils avaient été confiés. Les pieuses Clarisses de Gand eussent bien désiré entourer le tombeau de plus d'honneur et préserver le corps saint des agents destructeurs ; mais il fallait par-dessus tout ne pas prévenir la décision des juges dans une affaire si importante. La guerre de la succession de Charles le Téméraire vint rendre plus difficile une situation déjà regrettable. Elle tint le couvent de Gand dans une sorte de captivité. Il ne pouvait plus communiquer avec ses supérieurs naturels, ni leur faire connaître ses besoins, ses désirs, ni en recevoir une direction nécessaire. Les esprits troublés furent longtemps dans l'agitation, et, en 1492, la grande cité belge fut soumise aux rigueurs d'un siège, mais elle fut délivrée d'une manière merveilleuse. A la faveur de la paix qui suivit, les visiteurs d'ordre purent enfin remplir leur importante mission. Le Fr. Jacques Bernard vint en cette qualité à Gand. On profita de sa présence pour réa-
liser un projet formé depuis longtemps, l'ouverture de la tombe et la recherche des restes de la vénérable abbesse. Mais, après quarante-cinq ans de séjour dans un terrain si humide, auraient-ils échappé à la grande loi des corps organisés, la décomposition complète? On n'osait l'espérer. C'est pourquoi on procéda à cette recherche en présence de témoins graves, et avec une certaine réserve.
Le 13 septembre 1492, des outils et des ustensiles neufs ayant été préparés pour ce saint usage, le visiteur et le confesseur du couvent, revêtus des ornements sacerdotaux en usage pour la messe, descendirent dans la fosse qu'on avait déjà en partie creusée, pour retrouver les saintes reliques. Ils découvrirent bientôt les cheveux et les ossements parfaitement intacts, encore adhérents les uns aux autres, aussi sains que s'ils avaient été placés pour un peu de temps dans une terre sèche,à l'abri de tout agent corrosif ou dissolvant. Un œil était même encore visible dans sa cavité. Ils recueillirent précieusement ces ossements et la terre qui les entourait, parce qu'elle était tout imprégnée du sang et de la chair de la bienheureuse. Avec des couteaux de bois, ils séparèrent cette terre des ossements qu'ils placèrent dans une boîte de plomb.
A la place même de la première sépulture, on fit un caveau avec tout le soin possible. Sur des barres de fer transversales fut placée la précieuse caisse renfermant les reliques, de manière
qu'elle ne touchât le fond ni les pierres du caveau. Ceux-ci ayant été un peu exhaussés sur chaque face, on ménagea une petite ouverture au-dessus du sol par où on pouvait voir le précieux trésor, et à l'extrémité, du côté de la tète, une porte fermée par une grille d'airain. Pour couvrir ce caveau, il fallait une pierre convenable. On eut de la peine à la trouver. Pendant ces délais étonnants, ces difficultés insolites, une religieuse de Bruges, qui avait vu autrefois sainte Colette, fit observer que les saints ossements n'avaient pas été assez soigneusement ni assez honorablement purifiés. L'archevêque de Cambrai, venant visiter sa sœur, mère-vicaire de Gand, inspira l'idée de les laver avec du vin du Rhin que Marguerite d'Angleterre venait d'envoyer à la communauté. Ce qui fut exécuté l'année suivante, en 1493. Les saints ossements furent alors déposés dans une boîte de plomb revêtue à l'intérieur d'un verre très épais et renfermée dans une caisse de bois précieux. La pierre longtemps cherchée, étant enfin prête, on ferma le tombeau .
En attendant la canonisation , on avait gravé sur la pierre sépulcrale, l'inscription suivante : « CM gist le sainct corps de la saincte ancelle « de Jhs-Crist, sœur Collette, première abbesse « et réformatrice de l'ordre de Ste-Claire,laquelle « trespassa l'an de la nativité de Notre-Seigneur « MCCC0etXLVIIle6ejourdemars, etencelieu « présent eslut sa sépulture simplement et par
« fond en la terre nue, auquel lieu Dieu par sa « grâce a préservé ses saincts osselements en « beauté etentierté par l'espace de XLV et plus « corne il apparut lorsqu'ils furent pour l'hon- « neur d'elle révérement mis en plomb par notre « léal visiteur et par le confesseur de cbeans le « XIIIe jour de septer et remis en chestui cercus a l'an MCCCC et XCII.» Sur le champ de l'épaisseur des côtés, on avait gravé cette légende dont chaque mot était séparé du suivant par des croix superposées:
DULCIS f ANCILLA f DEI f ROSA f VERMANS STELLA f TU f MEMOB f ESTO J MEI f DUM MORTIS f VEXIT f HORA
Aux pieds, toujours sur l'épaisseur de la pierre, cette inscription se trouvait coupée par la reproduction en grand du cachet de sainte Colette avec sa devise : « Mes sœurs, pensez à la mort, il faut mourir. » L'emblème du cachet était une main serrant la croix, les trois clous et la lance. Après la devise du cachet, on avait ajouté une hache , c'était comme les armoiries de la fille du charpentier de Corbie.
Enfin sur l'extrémité supérieure de la pierre, on lisait les noms glorieux de ceux dont sainte Colette avait reçu et ranimé le double esprit :