‹ Saint Colette, sa vie, ses œuvres, son culte son influenceChapitre 55 sur 136 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Sainte Colette dans sa réclusion.

Voici comment ses premiers biographes nous la représentent dans sa cellule :

« Elle livrait son corps à dure et austère vie « et continuelle pénitence, couchant sur des « assclles (sarments); sous son chef une pièce de « bois, et autour de son corp,s elle avait ceint « un très rude cercle de fer qui l'étraindait si « fort qu'il entrait dans sa digne chair si avant « qu'elle croissait par dessus. Elle avait encore « deux grosses chaînes de fer , lesquelles elle « croisait par devant sa poitrine, qui moult •« blessaient son innocente chair ; sans les au- « très pénitences comme jeûnes, veilles et orai- « sons qu'elle faisait continuellement. »

La nature frémit à ce tableau et non seulement les mondains, mais de vrais chrétiens diront peut-être : c'était un excès déraisonnable ; pourquoi toutes ces rigueurs et ces supplices? C'est une espèce de suicide ; Dieu est-il honoré par toutes les tortures de sa créature ?

Colette ne s'est pas tuée par cette austérité qui a duré toute sa vie. Elle a atteint un âge auquel beaucoup, non seulement d'hommes sensuels, mais de modérés, de sages , n'arrivent

pas. Réservez toutes vos censures pour ceux qui creusent leur tombe par les excès et les plaisirs, ce sera toujours le plus grand nombre. Les âmes généreuses, passionnées pour la mortification, seront toujours trop peu nombreuses pour relever par leurs exemples les hommes de leurs abaissements.

Mais cette vie austère et si douloureuse estelle donc déraisonnable ? L'homme est composé de deux substances, l'esprit et la chair. Quelle que soit la beauté de son organisme matériel, il tire toute sa grandeur de l'esprit qui habite, qui vivifie, qui doit régir le corps. Dans l'état présent, il y a lutte entre ces deux éléments. C'est un fait d'expérience quotidienne. « La chair a « des concupiscences contraires à l'esprit et l'esprit des aspirations contraires à la chair (1). » Que la chair l'emporte, voilà une intelligence dégradée et mise au service des inclinations les plus basses. On verra alors des ignominies, des turpitudes inconnues à la brute elle-même. L'homme s'animalise complètement; l'esprit est abaissé ; c'est une dégradation lamentable. Quand l'esprit domine, il travaille à se dégager peu à peu des appesantissements de la chair et à réprimer ses révoltes flatteuses. Il ménage les transitions qui pourraient devenir funestes à l'être tout entier. Mais, par un progrès lent et continu, il tend à réduire la matière à sa plus simple expression. L'esprit dégagé, plus libre,

(1) Galat.,v. 17.

plane au-dessus du monde et agît avec une noble indépendance. Son empire, s'exerçant plus librement, transforme le corps lui-même et le spiritualise. Celui-ci, devenu docile à l'âme, participe à sa grandeur, il obéit à ses moindres impulsions, et quelquefois se produisent dans les saints des phénomènes toujours miraculeux sans doute, mais qui semblent préparés par leur prodigieuse mortification. C'est ainsi que l'âme, dans ses élans, triomphe des lois de la pesanteur ou semble quelquefois rompre son union avec la matière qu'elle anime. Tantôt elle laisse le corps insensible et presque inanimé pour suivre un attrait supérieur et jouir des douceurs d'un entretien divin, ou bien elle l'emporte avec elle pour s'enivrer ensemble de l'avant-g-oût des délices éternelles. Ainsi parmi les hommes, les uns abrutissent l'esprit ; les autres spiritualisent la chair.

On dira peut-être : nous désirons aussi que l'âme s'élève ; mais pourquoi ces douleurs, ces tortures, ces instruments de supplices ? Hélas ! cette transformation si noble ne peut s'opérer qu'à ce prix. Ce n'est pas seulement le jeune qui est nécessaire ; la douleur est l'aiguillon de l'esprit. La chair est comme un animal indompté .qui doit être réduit et maté par la souffrance. L'âme qui comprend cette loi et qui est assez forte pour la suivre, déploie toute son énergie pour s'imposer à elle-même et à son compag-non de vie des douleurs vivifiantes. Elle puise tous

les jours une vie nouvelle dans ses privations et renouvelle sa force dans ses souffrances. C'est ainsi qu'elle conquiert un empire complet dans le petit royaume où existaient naguère tant de rebelles. Parla douleur, la paix est solidement rétablie dans la nature humaine. Ainsil'espritlibre peut se tourner tout entier vers les nouveaux horizons qui s'entr' ouvrent pour lui et, plus heureux que l'astronome et l'aéronaute, dégagé des entraves des sens, l'œil épuré et fortifié, sous le souffle de l'Esprit-Saint, il a le bonheur de pénétrer les cieux et les cieux des cieux.

Ce travail ne peut se faire sans le concours d'une grâce puissante qui ne sera accordée qu'à une âme purifiée. Or les souillures de toute nature humaine ne peuvent être enlevées que par la douleur.

On s'enthousiasme devant une œuvre d'art inanimée, devant la perfection du dessin et du coloris d'un tableau, devant le modèle parfait d'une statue, et on reste indifférent devant une âme relevée de sa déchéance, restaurée, ennoblie, transfigurée ! Un artiste , tout entier à l'idée qu'il veut reproduire, s'emprisonne volontairement ; il s'isole de toute société ; on ne s'en étonne pas, et la solitude du saint révolte. Mais lui aussi est un artiste et un artiste divin. Avec un compas céleste et un pinceau trempé dans le sang de Jésus-Christ, il reproduit en lui l'image divine, les traits de la Beauté suprême.

Sainte Colette n'avait pas besoin de tous ces raisonnements pour légitimer sa conduite. Devant ses yeux étaient continuellement la science abrégée , la sagesse pratique. Dans son réduit elle avait placé la Croix ; elle contemplait sans cesse ce résumé complet de la vie d'un Dieu fait homme, qui commence dans les privations et les douleurs, se continue dans les travaux et l'indigence pour finir dans les tortures et le supplice. Elle trouvait là toute la doctrine de la mortification ; sang* pour sang ; douleurs pour douleurs. Ceux qui combattent les austérités s'attaquent à la Croix. C'est pour cela que les épicuriens de nos jours, ceux qui n'ont pas honte de vouloir réhabiliter la chair, c'est-à-dire déchaîner les passions ignominieuses de l'homme, renversent les croix et voudraient brûler l'Évangile.

L'humble Colette ne pouvait dès lors entrevoir toute la grandeur de sa mission. Mais l'Esprit- Saint qui la dirigeait, lui faisait faire tout ce qui était conforme à sa vocation, et la préparait à son insu au grand rôle qu'elle devait remplir.

Au milieu des désordres du xv° siècle, des affadissements,- qui sont peut-être plus funestes que les crimes, elle devait contribuer puissamment au salut de la société, y déposer un germe de vie encore vigoureux après quatre siècles : non seulement elle devait restaurer dans toute sa pureté la règle primitive de Saint-François, mais la faire rayonner puissamment dans le

monde et ranimer la vie chrétienne. Elle devait être le sel de la terre, une image vivante de Jésus-Christ, un canal par où la vie divine devait être de nouveau infusée dans le monde. Pour cette sublime mission, pour représenter dignement Celui qui est la source de la vie, il fallait qu'elle pût dire avec saint Paul : « Sem- « per mortiftcationem Jesu in corpore nostro cir- « cumferentes ut et vita Jesu manifestetur in cor- « poribus nostris. Nous portons partout dans « notre corps la mortification de Jésus-Christ « pour que la vie de Jésus se manifeste dans « nos corps (1). » Il en a été ainsi de tous les grands saints par lesquels Dieu a agi plus puissamment sur le monde. Ils n'ont dû leur puissance, l'énergie de l'attraction qu'ils exerçaient, qu'à l'immolation continuelle d'eux-mêmes. Ils ont dominé le monde en proportion de la domination qu'ils ont exercée sur eux-mêmes.

Leur immolation était aussi une réparation. Le genre humain est une grande famille. Jésus- Christ son chef l'a racheté par la souffrance. . Les membres les plus éminents de cette famille doivent concourir avec le Chef à l'œuvre de cette rédemption. C'est pourquoi saint Paul dit, et tous les saints doivent répéter avec lui : « Adimpleo ea quœ desunt passionum Christi in a carne mea pro corpore ejus quod est ecclesia. « J'accomplis dans ma chair ce qui manque à « la passion du Christ pour son corps qui est

(1) II Cor., iv, 10.

« l'Église. » Que le lecteur veuille bien ne pas oublier ces principes ; il comprendra mieux un des faits surnaturels les plus remarquables de la vie de sainte Colette qui lui sera raconté tout à l'heure. Il connaîtra le motif de cette manifestation saisissante faite à la recluse de tous les désordres du monde.

Ces réflexions étaient nécessaires pour faire comprendre l'esprit qui anima sainte Colette pendant toute sa vie. Le catholique très instruit exprimerait mieux que nous des pensées plus profondes sur ce sujet si imposant. Qu'il tolère ce que nous avons dit en faveur de ceux qui sont moins initiés à cette doctrine. L'immolation la plus complète étant le caractère persévérant de la vie de notre héroïne, il fallait essayer d'écarter de l'esprit du lecteur des difficultés qui viendraient sans cesse le troubler et peut-être enchaîner son admiration pour un héroïsme si glorieux.

Achevons maintenant d'exposer la vie de la recluse de Corbie. La plus grande partie de la nuit était employée à la récitation de l'office canonial et à d'autres oraisons. Après un repos qui ne pouvait être long- sur une couche comme la sienne, elle reprenait ses méditations, sa contemplation et l'adoration de Jésus dans le sacrement de son amour. En présence du Créateur que sa miséricorde a rendu solitaire et reclus dans nos temples, sa solitude lui paraissait délicieuse. Oh ! quels élans d'amour vers le pri-

sonnier de nos autels ! Quelles plaintes amères de le voir si peu connu, si peu aimé ! Dans le jour elle joignait à la prière le travail manuel inspiré par la charité pour les pauvres. Habituée dès son enfance aux jeûnes et aux privations, elle devint plus sévère encore pour elle-même. Deux amies dévouées, Jacquette LegTand (1) et Marie Sénéchal, s'étaient engagées à lui porter ce qui lui serait nécessaire. Elles étaient fidèles à leur promesse, mais la recluse ne consommait presque rien. D'un potag-e maigre et très commun, de quelques lég-umes grossiers et d'un petit morceau de pain, elle ne prenait qu'une très minime quantité, et ses amies se demandaient avec raison comment elle pouvait vivre avec si peu d'aliments. A une vie qui était un jeûne continuel elle trouvait encore le moyen d'ajouter des privations extraordinaires dans les temps de pénitence prescrits par l'Eglise.

Contrainte de recevoir quelques services extérieurs, elle était obligée de condescendre aux désirs des personnes charitables qui l'assistaient et qui désiraient, en échange de leurs soins, quelques bons conseils, quelques paroles embrasées comme son cœur en laissait échapper. Dans les courts instants marqués par sa règle

(1.) Ce sont ces services rendus par Jacquette Legrand qui ont fait dire à quelques historiens qu'elle avait été avec Colette dans sa réclusion ; c'est une erreur ou tout au moins une exagération. Elle ne faisait que lui apporter ce qui lui était nécessaire. Ayant plus tard suivi son amie, elle mourut à Vevay, en Savoie.

particulière pour ces sortes d'audiences, son pet it vestibule se remplissait et elle reprenait, sans s'en apercevoir, le ministère de sa première jeunesse. Elle faisait de nouveau des conférences, et même des hommes de toute condition s'empressaient de recevoir de sa bouche persuasive la doctrine du salut. Ses avis, ses exhortations fortifiaient les justes dans la vertu, retiraient les pécheurs du vice. Elle insistait sur la nécessité d'observer les commandements de Dieu et de l'Eglise et d'obéir aux supérieurs. Mais ce qui animait surtout son zèle, c'est la sanctification des dimanches et des fêtes. Elle pressait vivement tous ceux qu'elle voyait, de travailler à procurer sur ce point la gloire de Dieu. Elle adressait également ses exhortations aux prêtres et aux laïques. Aux uns elle demandait des prédications véhémentes ; aux autres, le bon exemple, l'action des bons conseils et l'influence de leur pouvoir s'ils étaient constitués en dignité. Elle continua toute sa vie cette œuvre de zèle. Sa sagesse en apercevait facilement l'importance. Sans l'observation des jours du Seigneur, il n'y a plus de religion, et le désordre, la ruine de la société ne sont pas éloignés. Oh! qui nous donnera une Colette puissante pour faire comprendre cette vérité à la génération actuelle !

Parmi les nombreux fidèles qui eurent le bonheur d'entendre sainte Colette dans sa réclusion, un de ceux qui en profitèrent le plus fut

Jacques Guyot. C'était le frère de Jean Guyot, curé de Saint-Martin (1), confesseur ordinaire de la recluse. Ce prêtre, appréciant le mérite de sa pénitente, s'édifiant souvent auprès d'elle, lui envoyait cet enfant pour qu'elle l'instruisît dans la science des saints et la pratique delà religion. Elle lui apprit aussi la récitation du psautier. Plus tard, en 1471, à l'âge de 76 ans, Jacques Guyot, devenu clerc de la Cour spirituelle de Corbie et notaire public, rendit, avec trois autres vieillards de Corbie, un témoignage solennel à celle qui l'avait initié à la vie spirituelle. Bien que la recluse eût le curé de Saint-Martin pour confesseur ordinaire, le R. P. Pinet n'avait pas abandonné la culture de cette plante si belle et si rare dans le parterre de l'Eglise. Il revint peu après la cérémonie de la réclusion, et ensuite de temps en temps, pour diriger, encourager, éclairer celle qui n'avait dans ses voies si sublimes d'autre guide que lui. Il l'aidait de ses lumières et de son expérience, il la modérait dans ce qui aurait pu être excessif. Mais en même temps, dans ses communications avec cette âme sérapliique, il puisait avec bon- Ci) Le P. Sellier s'est trompé en prétendant qu'il n'y avait pas d'église Saint-Martin à Corbie. Sans invoquer d'autres preuves nombreuses, la déposition des quatre bourgeois de Corbie qu'il a dû lire, suffit pleinement â prouver l'existence de cette église. En 1567, cette paroisse fut supprimée et réunie à la paroisse de Saint-Etienne, elle était située entre cette paroisse et le chemin de fer sur le canal dérivé de l'Ancre. V. cette déposition note îx.

■heur cette eau mystérieuse qui jaillit jusqu'à la vie éternelle. Un mot peut nous peindre et les sentiments du directeur et la perfection de celle ■qu'il dirigeait. Dans une de ses apparitions annuelles, dont nous parlerons plus loin : — « Colette, Colette, lui dit-il, où est cette ferveur que vous avez eue au commencement de votre réclusion ?» — 11 lui parlait ainsi, lorsque la servante de Dieu, par des vertus héroïques, par les plus g-énéreux sacrifices, avait mérité les plus hautes faveurs du ciel. Elle n'était point déchue, tant s'en faut. Mais si, pour la fortifier dans l'humilité et stimuler ses progrès, il put lui tenir ce lang*ag-e, qu'était-elle donc? à quelle perfection s'était-elle élevée dans les premiers temps de sa réclusion ?

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