‹ Saint Colette, sa vie, ses œuvres, son culte son influenceChapitre 56 sur 136 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Visions, Extases, Révélations.

Jusqu'ici il a fallu presque dissimuler quelque chose des faits merveilleux arrivés à sainte Colette, pour ne pas provoquer dans l'esprit du lecteur des objections auxquelles ce n'était pas encore le lieu de répondre. Maintenant que l'intervention surnaturelle va éclater presque à

chaque pag-e, il n'est plus possible de différer. Dans notre siècle, beaucoup d'esprits sont encore plus prévenus contre les prodiges dans l'ordre intellectuel que contre les miracles opérés dans l'ordre matériel. Il est nécessaire de dire quelques mots sur ce sujet et de rappeler quelques vérités incontestables.

Pour satisfaire certains rationalistes modernes, il faudrait que Dieu eût abdiqué son pouvoir de créateur, lancé sa créature dans l'espace et dans le temps, l'abandonnant ainsi à ellemême, et renonçant à toute action directe sur elle. Ce n'est certes pas ce que la Sag-esse divine a fait. Toutes les pag*es de l'histoire protestent contre cette supposition injurieuse à la Divinité. En régissant le monde d'après des lois générales, le Créateur s'est réservé une action plus solennelle parce qu'elle est plus extraordinaire, pour réveiller les hommes du sommeil et de l'oubli où les plong-e la constance de l'ordre établi. Dieu agit quelquefois directement par une interversion ou une suspension partielle des lois qu'il a lui-même portées. Dans d'autres circonstances, il laisse ou il fait agir des intermédiaires. Il gouverne en effet le monde par l'action des esprits administrateurs, de ces esprits appelés messag-ers ou ang-es. Dès leur création, ils ont reçu un pouvoir, une fonction, une mission. La prévarication de quelques-uns ne les a pas privés complètement de tout pouvoir. Il est limité, mais réel.

Qui pourrait raisonnablement nier la possibilité de l'action d'un esprit sur un autre esprit. de la communication dos esprits entre eux? Les corps agissent sur les corps, et même notre corps réag-it sur l'esprit qui l'anime, et les esprits seraient isolés, sans communication directe possible ! Qui pourrait admettre une anomalie si peu raisonnable ? Qu'on n'invoque pas notre double nature pour contredire cette induction dans son application à l'homme. Bien qu'uni à un corps, notre esprit ne demeure pas moins un esprit. S'il est moins libre dans son action, il ne peut pas perdre les qualités inhérentes à sa nature. Les esprits, quels qu'ils soient, peuveut donc être en communication directe sous la main de Dieu. Dans l'ordre actuel de ce bas monde, l'homme ne communique avec l'homme que par ses organes physiques. Mais qu'il est facile de comprendre que Dieu peut lever ces obstacles, briser ces entraves et mettre facilement même des esprits humains en rap port direct entre eux ou avec de purs esprits. Dès lors il devient facile d'admettre, et les révélations que le Seigneur fait de lui-même directement à ses serviteurs, et la communication avec les ang-es bons ou mauvais, et la vue directe de l'intérieur de l'homme ; toutes faveurs qu'il plaît quelquefois au Seigneur d'accorder à ceux auxquels il confie une haute mission, afin de leur en faciliter l'accomplissement. Il n'y a plus pour un homme de sens droit qu'une

question à se poser : ces faits, tout extraordinaires qu'ils soient, sont-ils appuyés sur des preuves solides?

Sans doute, l'illusion est ici facile et voisine de la réalité. Ce sont des dons difficiles à porter. Mais les saints ne sont pas crédules, nous en verrons tout à l'heure des preuves en sainte Colette. Ce ne sont pas des illuminés dans le mauvais sens du mot. Si ceux qui leur jettent comme une injure le nom de visionnaires éprouvaient seulement une faible partie des opérations surnaturelles qui s'accomplissent dans quelques saints, ils s'enorgueilleraient bientôt et se croiraient des prophètes. Dieu ménage la faiblesse humaine et n'accorde pas à tous des dons extraordinaires. Ils sont achetés très cher' au prix de grandes douleurs, par ceux qui les reçoivent, non pas pour eux, mais pour le bien de tous les enfants de l'Eglise.

Sans vouloir faire un cours de haute spiritualité, il faut dire qu'entre toutes les marques auxquelles on peut distinguer la réalité de l'illusion et les faveurs divines des influences mauvaises, il n'en est pas de plus sure que l'humilité et cette marque est infaillible.

Ainsi, à quatre ans, l'enfant de Boelletest favorisée d'une connaissance très haute de la Divinité, mais son humilité croît avec la connaissance de Dieu ; elle en est le fruit naturel ; elle ne se dément jamais. Il est certain dès lors que cette lumière extraordinaire n'est pas la lueur

trompeuse d'un mauvais ange transformé en ange de lumière.

Cette petite enfant d'ouvriers ne recevait •qu'une instruction très ordinaire. Ses biographes ne manquent pas de faire remarquer qu'elle .n'avait que peu de savoir acquis par les voies ordinaires. Cependant, dès l'âge de neuf ans, elle possède une connaissance parfaite de l'ordre de Saint-François, de son essence, de ses règles, de ce qu'il était, de ce qu'il devait être, de cette espèce d'éclipsé qu'il subissait alors, et, dit la sœur Perrine, elle m'a assuré qu'à trente et à quarante ans, elle ne l'avait pas mieux connu que dans son enfance. Cette faveur ne servit qu'à lui inspirer le désir d'être la servante des vraies filles de Sainte -Claire, qu'elle chercha partout inutilement. Assez forte pour porter si jeune ce secret que Dieu lui avait confié, elle n'en fut pas moins réservée et plus modeste avec, ses compagnes, et n'eut que plus d'ardeur pour fuir leurs vaines dissipations.

Maintenant, ensevelie dans la solitude et dans un silence rarement interrompu, travaillant comme nous l'avons vu à délivrer son âme de toutes les chaînes des sens et des inclinations désordonnées, purifiant de plus en plus, son cœur, ou plutôt l'ornant, l'enrichissant tous les jours des trésors et des splendeurs de la vertu, pour le rendre dig*ne de l'habitation de la divinité, elle reçut de nouveaux dons plus excellents .que les premiers.

Enfant, elle avait eu sous les yeux sa mère qui ne passait aucun jour sans méditer la passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Elle avait entendu les soupirs, les sang-lots que la compassion tirait du cœur de cette sainte femme pendant ses ferventes oraisons à Jésus crucifié. Aussitôt qu'elle put, la jeune enfant s'unit à ces pratiques si conformes à ses goûts. La dévotion à la Passion était un patrimoine de famille dont elle se garda bien de se dépouiller ; au contraire, elle l'accrut.

Dans sa réclusion, les douleurs de Notre- Seigneur étaient le sujet le plus ordinaire de ses méditations. Le divin Maître voulut récompenser cette piété et l'enflammer en même temps . Après une de ces ardentes contemplations, il se montra à elle tel qu'il était dans sa passion et son crucifiement , daignant lui expliquer familièrement la mesure de ses douleurs et la manière dont il les avait supportées . S'il ne l'avait en même temps fortifiée, elle eût expiré de douleur et d'émotion à ce spectacle. La vue des souffrances de Notre-Seigneur est tout à la fois une épée qui transperce le cœur et un cordial vivifiant qui le réconforte. Elle conserva toujours vive et profonde l'impression alors ressentie. Au souvenir des souffrances du Sauveur , elle demeurait comme transie et insensible, ce sont les expressions de P. de Vaux. « Et « si vivement tenait en sa pensée la recorda- « tion (souvenir) de la douloureuse souffrance ,

« que tout son cœur et son corps en étaient « douloureusement navrés ; tellement que plu- « sieurs fois en ses mains , pieds et côté , elle « sentait une si grande douleur et ardeur qu'il « semblait qu'elle avait été percée des clous et « de la lance. »

Une autre vision , en remplissant son cœur d'une immense désolation, lui indiqua confusément le but de sa vie. La division dans l'Eglise, les dispenses abusives, la simonie, les exactions cléricales imitant les exactions civiles , l'immoralité trônant à la cour et dominant les g-rands pour pénétrer même dans le sanctuaire etc.... Voilà en abrégé un tableau capable de désoler une âme commune. Que dut éprouver celle de Colette en voyant le inonde tel qu'il était ? Dieu lui fit connaître en détail les divers états dans la hiérarchie ecclésiastique et civile depuis le plus humble jusqu'au plus grand, les défauts , les vices qui y régnaient , les crimes qui s'y commettaient et surtout assurément les déchirements dans l'exercice de l'autorité spirituelle et les malheurs qui en étaient la suite. Elle aperçut les âmes qui tombaient en foule dans les abîmes éternels, emportées parleurs iniquités comme les flocons de neig-e dans les tempêtes de l'hiver. Cette extase dura huit jours , dit P. de Yaux. La pauvre récluse plong-ea à satiété son -regard épouvanté dans les gouffres éternels pour y mesurer et apprécier les tourments infligés à chacun des coupables . Il lui

semblait que penchée sur le bord de cet abîme béant, elle allait y être précipitée. Enfin , elle revint un peu à elle-même , mais si terrifiée, qu'apercevant le barreau de fer de sa croisée , elle le saisit d'une main convulsive et s'y cramponna de toute sa force . Sa main fut comme adhérente au métal ; elle y était tellement crispée que pendant un assez long* temps elle ne put la retirer. Déjà sa vie était consacrée au salut, à la conversion des pécheurs. Depuis ce temps elle redoubla de ferveur , et en souvenir de cette effrayante révélation , pour renouveler Son intention et sa ferveur, elle ajouta toujours à ses heures canoniales quelques prières pour les pécheurs.

L'esprit de ténèbres ne pouvait voir sans frémir les progrès de cette âme dans les voies de la sainteté la plus éminente. Il apercevait en elle une ennemie redoutable qui devait lui arracher bien des victimes.

Nous allons exciter des sentiments bien différents dans nos lecteurs. Les uns croiront facilement parce qu'ils sont initiés à la connaissance de la vie mystique . L'histoire de sainte Colette n'est pas la première biographie complète d'un saint qui leur tombe entre les mains. Quelques-uns , d'ailleurs aussi croyants que nous, nous blâmeront de mettre en évidence dans un siècle railleur, de tels faits qu'il ne veut pas admettre. Pour nous , partisans de la vérité complète , suivant en cela des autorités très

graves; nous croirions falsifier l'histoire, diminuer la gloire de notre chère Sainte et l'outrager en dissimulant des faits solidement attestés. Les vaines protestations de quelques esprits prévenus, insuffisamment instruits, ne détruiront pas les monuments de l'histoire , ne changeront rien aux lois qui régissent ce monde. C'est trahir les intérêts de la société catholique que de ne pas lui apprendre par l'histoire, contre quels ennemis elle a continuellement à lutter.

En entendant le récit des assauts livrés à sainte Colette par le démon , de petits esprits vont peut-être s'effrayer : qu'ils se rassurent ; ils ne sont pas assez saints pour être exposés à ces grandes luttes . Le démon n'est pas tellement hors de leur cœur ; ils ne le combattent pas assez avantageusement, pour qu'il croie avoir besoin de recourir contre eux à ces grands moyens. Il gagne plus en se Ccichant sous les vanités , les sensualités du monde et les caprices de l'amour-propre. Ils ne sont pas non plus a^sez forts pour que Dieu les expose à ces terribles assauts : Non patietur vos ientari supra id quod potestis. Il ne permettra pas que vous soyez tentés au-dessus de vos forces. D'autres lecteurs accueilleront ces faits avec un sourire dédaigneux et déjà ils sont près de fermer le livre ; qu'ils veuillent bien se rappeler les quelques principes exposés au commencement de ce chapitre . La seule question à se poser mainte-

nant est celle-ci : Dieu peut-il permettre que le démon tourmente sensiblement ses serviteurs , et quelquefois par des agents sensibles ? Il le peut , puisqu'il l'a fait. C'est conforme à sa sagesse et aux vues de sa providence. Pour le nier, il faudrait supprimer l'Evangile, toutes les vies de saints et toute l'iiistoire de l'Eglise. Mais les faits de cette nature dans la vie de sainte Colette sont-ils appuyés sur des témoignages sûrs ? On n'en peut exiger de plus solides.

Il semble, d'après les faits connus, que le démon ait principalement le pouvoir d'agir sur les corps dans deux états extrêmes : la sainteté ou le crime.

Quand il est totalement exclu du cœur d'un homme, qu'il y est vaincu complètement, qu'il est même banni d'un corps purifié et parfaitement soumis à une âme pure , il l'attaque du dehors , il le maltraite , il essaie de porter ainsi le trouble dans un intérieur où il n'a plus de complices ni d'espions. Il est le même aujourd'hui que toujours. Il s'est montré à l'égard du curé d'Ara à peu près tel en réalité qu'envers l'illustre saint Antoine.

Quand le crime a totalement souillé un être, alors quelquefois Dieu permet au maître que l'homme s'est choisi , de se manifester tel qu'il est et de châtier le coupable en lui faisant sentir son empire. Notre société , qui voulait douter de l'existence de cet esprit mauvais, devient

le jouet et la victime de ces prestiges ridicules et méchants . Bientôt peut-être aura-t-clle à rougir d'avoir emprunté au paganisme ses oracles menteurs et les turpitudes du culte des divinités infernales . Déjà le nombre des aliénés par les mediiMns, les tables tournantes, etc....; disons mieux , le nombre des possédés devient alarmant.

On dira peut-être que nous rapportons des traits d'une petitesse indigne de cet esprit surhumain. C'est manquer de log'ique que de juger cet esprit dévoyé avec le reste de sag-esse que nous avons . En lui il doit y avoir grandeur et bassesse, intelligence et folie , la naine l'aveugle. C'est l'effet de sa chute des splendeurs des deux, de son orgueil et de l'envie qui le dévore. Pour lui , rien n'est petit de ce qui peut nuire , empêcher le bien et produire quelque mal.

Il n'est donc pas étonnant, et c'est un fait bien attesté , que Colette ait entendu souvent dès son enfance un mauvais esprit produire auprès d'elle un bruit effrayant, des plaintes, des lamentations pour la troubler dans ses dévotes oraisons. Mais jeune d'âg'e , elle était ancienne de courage et de sagesse, dit P. de Vaux. Pleine de confiance en Dieu , elle ne redoutait rien. Elle ne laissait pas même apercevoir à l'ennemi un signe de déplaisir et il se retirait confus.

Il continua dans sa réclusion ; mais ses efforts furent aussi vains. Il la battit et la meurtrit de coups tellement violents qu'elle en porta

les marques pendant plusieurs jours. Dieu, pour la gloire et la consolation de sa servante , lui permit une autre attaque. Il s'introduisit dans sa cellule par la cheminée et sortit en faisant à la muraille une ouverture suffisante pour le passage d'un homme . Il voulait sans doute compromettre aux yeux du public la jeune recluse. Colette , sans se troubler , décroche une image de la sainte Vierge qui ornait son réduit et place ce tableau de manière à fermer cette issue indiscrète. Peu après , ayant ôté l'image, elle trouva la muraille parfaitement rétablie sans aucune trace d'effraction. Elle rendit grâces à Dieu pour une protection si visible et se reposa avec plus de bonheur que jamais dans uns confiance filiale en la Providence divine.

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