CHAPITRE VIII
Dieu manifeste à sainte Colette sa véritable vocation.
Le mépris et la défiance de soi-même sont les sentiments les plus justes du cœur humain . Mais ils pourraient devenir un obstacle invin-
cible au bien, s'ils n'étaient accompagnés et dirigés par une autre vertu non moins nécessaire, l'obéissance. Malgré leur ressemblance , leurs points de contact, leur commune origine, l'identité des motifs qui les produisent, ces sentiments se heurtent quelquefois et le cœur humain devient le théâtre douloureux de leur choc. En voici un grand exemple.
Après cette effrayante vision qui lui fit connaître l'état lamentable du monde , Colette fut favorisée d'une autre révélation qui était comme la suite de la première. Ses prières étaient ardentes. Passereau solitaire, elle gémissait nuit et jour sur les désordres qu'elle connaissait si bien. La première faveur que Dieu accorda à ses supplications fut de lui révéler qu'enfin ses désirs seraient accomplis ; qu'un remède serait apporté à tant de maux par la réformation des ordres de Saint-François ; ce fut un grand sujet de joie pour son cœur.
Une autre fois elle vit le Juge souverain des hommes, prenant en main trois flèches qu'il était prêt à lancer contre la terre pour la détruire à cause de ses vices. Marie le conjurait pour les pécheurs et lui présentait saint François et saint Dominique comme les chefs de la milice qui devait combattre les trois vices régnants : l'orgueil, la luxure et l'avarice. Saint François présentait au Seigneur l'humble Colette et la demandait instamment pour opérer la réforme de ses trois ordres. Cette requête apaisait le
souverain Juge et était accordée. Une telle révélation jeta le trouble dans le cœur de la pauvre solitaire. Son humilité repoussa cette pensée. La crainte d'une illusion lui fit éloigner vivement le souvenir de ce qu'elle avait vu ; c'était en vain. Dans ses oraisons une voix importune se faisait toujours entendre : Il en doit être ainsi ; c'est la volonté de Dieu. Plus inquiète alors , elle se répondait à elle-même : Quoi, une simple fille qui ne sait rien, pour une œuvre semblable î Un autre fois, la pensée de son vœu la fortifiait dans sa résistance et la délivrait un instant de ses anxiétés. L'engagement solennellement contracté de demeurer dans son étroite cellule lui rendait le repos ; mais quand elle avait ainsi repris un calme superficiel, une nouvelle opération divine venait la précipiter dans des perplexités plus profondes.
Un jour, ravie en extase, elle se trouva au pied du trône de la Majesté divine et de la Reine des Anges ; d'un côté, se tenaient saint François et sainte Claire ; de l'autre, saint Jean- Baptiste et sainte Marie-Madeleine (1). Les premiers la demandaient pour réformer leur ordre ; les seconds solitaires eux-mêmes la réclamaient pour la vie érémitique et contemplative. Jésus-Christ remit la décision à sa Mère qui demanda que Colette fut accordée à saint François et il en fut ainsi.
(1). Sœur Elizabeth de Bavière.
Ses perplexités devinrent plus profondes et plus poignantes. Elle voulait se défendre contre la conviction intime , profonde , de la vérité de ses révélations, et se persuader que c'étaient des illusions. Vains efforts ; la réalité s'imprimait plus profondément dans son àmc. Elle regardait les murs de sa prison volontaire et ils semblaient la rassurer ; mais non , la lumière était trop vive et cependant comment cela pourra-t-il se faire : Quomodo ftet istudl
Il est bien difficile d'exprimer les douleurs qu'elle ressentit dans ces longues agitations. Le R. P. Pinet n'était plus là pour l'éclairer, et d'ailleurs il ne l'eût guère rassurée. Averti dans une vision , il l'avait en effet prévenue qu'elle aurait à subir de grandes peines, de rudes travaux et d'excessives douleurs pour la gloire de Dieu et le salut des âmes : « Il avait vu une « jeune vierge moult belle et moult plaisante « qui travaillait péniblement et avec douleur « à cultiver une vigne , arrachant les herbes et « les pieds mauvais et palissadant les jeunes « plantes. Il lui fut dit que cette vigne c'était « la vie religieuse et que cette vierge c'était « Colette (1). Il eut ainsi la consolation de connaître avant sa mort la haute mission de cette âme qui lui était confiée. Aussi voulait-il mourir auprès d'elle. Malade, il était venu à Corbie espérant jouir, à ses derniers moments, des exhortations de sa fille spirituelle. La servante de
(1) Pierre de Vaux, chap. III*
Dieu lui fit comprendre qu'il ne convenait pas qu'un religieux mourut hors de son couvent et elle lui obtint une voiture pour le reconduire à Hesdin. Quelque temps après, Colette dit aux femmes qui lui apportaient sa chétive pitance : « Hélas ! mon bon P. Pinet est mort ; à l'heure même j'ai vu son âme glorieuse monter au ciel ». La mort ne rompt pas les affections spirituelles commencées sur la terre. Tous les ans, au jour anniversaire de sa mort , le P. Pinet venait visiter sa fille , l'encourager , la consoler, lui apporter quelques grâces de Dieu.
Il n'était donc plus à sa disposition pour répondre à ses questions , résoudre ses doutes et lui dicter avec autorité la conduite à tenir. Colette s'adressa àtoutes les personnes vertueuses, prudentes, instruites, qu'elle put consulter. Elle réclama le secours des prières de tous, les avis, les conseils de quelques-uns seulement , de ceux qui unissaient la science à la vertu. Les maîtres quelle consulta conclurent tous unanimement qu'il y avait là des avertissements réels du ciel, une véritable révélation et qu'elle devait s'y soumettre. Son humilité se révoltait à la pensée de l'autorité à exercer, de la direction à donner aux autres. « Moi, pauvre petite -créature , j'irais commander; je ne sais pas me conduire moi-même et je serais chargée de diriger les autres. Ce n'est pas possible.... ! » Et le doute revenait dans son âme avec des craintes et des désolations inexprimables. « Si ce-
pendant je résistais à Dieu... » Cette pensée la faisait frémir... « Hélas ! que je suis malheureuse ! »
Elle résistait toujours , luttant contre l'évidence de ses révélations. Le Seigneur la frappa de mutisme, comme Zacliarie, le père de celui qu'elle imitait si bien par ses austérités et sa solitude au milieu du monde . Pendant trois jours, elle ne put parler. Recueillie en ellemême , plongée dans une prière qui devenait une longue plainte , elle entendait toujours le même appel. Mais les appréhensions , les révoltes de son humilité devenaient plus grandes. Son hésitation durait toujours. La crainte d'une illusion du démon et de l' amour-propre bouleversait son esprit. Elle fut frappée d'aveuglement. Pendant trois jours encore ses yeux furent éteints en même temps que sa langue paralysée.
Dans cette solitude plus profonde , la voix de Dieu se fit entendre au fond de son cœur avec une force nouvelle. Les avertissements innombrables qu'elle avait reçus , les révélations de son enfance, ses visions plus récentes, les prières des saints , les avis des sages qu'elle avait consultés, les lumières si vives qui avaient éclairé son âme , tout lui fut remis devant les yeux. Le Seigneur semblait s'irriter d'une si longue résistance qui cependant lui était agréable. L'humilité ne peut pas allumer son courroux. Si elle lui résiste , elle opère ensuite son
œuvre avec une suprême perfection . L'âme humble devient dans la main de Dieu l'instrument le plus docile et le plus puissant. Colette ne pouvait plus se défendre contre l'évidence de tant de signes. Elle promit d'obéir, et aussitôt la parole et la vue lui furent rendues.
Toutefois , ce consentement obtenu par la force était plus superficiel que profond. Toutes les facultés de l'âme n'étaient pas encore purifiées des ténèbres du doute , ni la volonté complètement remise de ses troubles et de ses résistances . Le Seigneur pour opérer dans sa servante une soumission parfaite eut recours à des imag*es plus douces.
Dans son étroite demeure elle vit apparaître soudain un arbre principal et une multitude de petits arbustes. Ils étaient d'une grande beauté, couverts d'un abondant feuillage frais, vert. Des fleurs brillantes comme de l'or répandaient un parfum délicieux et vivifiant. Colette les aperçoit. Craignant un piège de l'ennemi , elle les arrache et les jette dehors. Mais à peine at-elle fini que sa cellule est remplie de nouveaux arbustes. Elle ne pouvait dissiper cette apparition par un fervent signe de croix comme elle avait fait tant de fois pour des fantômes. Ces g-racieux arbisscaux ne la redoutaient pas comme l'esprit mauvais ; au contraire , comme des amis familiers , ils se transportaient dans sa chambre d'un lieu à un autre. Elle était vaincue. Il lui fut dit que l'arbre principal,
c'était elle-même et que la multitude des arbustes représentait les âmes qui en grand nombre viendraient s'abriter auprès d'elle et se former à son école. Ces arbres se transportaient en divers endroits parce qu'elle et ses sœurs devaient produire des fruits abondants en diverses régions.
Repassant alors dans son esprit tant de signes manifestes de la volonté divine, recueillant dans sa mémoire les avis des sages conseillers à qui elle s'était adressée , et au jugement desquels elle soumit encore cette dernière vision, éclairée par la grâce divine qui lui faisait voir clairement la vérité, elle acquiesça pleinement à ce qu'elle croyait être la volonté divine. Comme la Reine des vierges elle dit à Dieu : Ecce ancilla. Voici votre servante, votre petite ancelle . Dieu agréa cette parole et adopta ce nom. Souvent , dans ses visions , elle fut appelée la petite ancelle du Seigneur. C'est pourquoi Pierre de Taux la désigne ordinairement sous ce nom si gracieux. Toutefois , elle fit en elle-même une réserve pour consoler son humilité : c'est qu'elle ne serait pas la première dans cette entreprise. Elle s'offrait seulement pour être la servante des âmes d'élite qui allaient faire revivre les vertus de sainte Claire et de saint François, restaurer la vie chrétienne dans l'Eglise et sauver le monde. Malgré cette réserve, son consentement fut plein, profond, complet ; la suite nous le prouvera.
Cette soumission était héroïque, malgré les signes extraordinaires qui l'avaient obtenue. Car qu'allait faire cette jeune personne sans appui dans le monde ? Comment sortir de cette demeure dans laquelle un vœu l'enchaîne ? Sortie, que deviendra-t-elle et comment entreprendre la fondation de nouveaux monastères ? Colette avait entrevu depuis long-temps toutes ces difficultés, disons mieux, ces impossibilités. Mais se confiant à Dieu qui l'appelait, elle avait soumis ses pensées à la volonté divine. Aussitôt qu'elle eut donné ce consentement plein et entier , le Seigneur la récompensa en dissipant toutes ces incertitudes pour l'avenir . Il lui donna une claire connaissance de tout ce qu'il lui fallait faire pour exécuter ses ordres. Elle en écrivit immédiatement une note abrégée qui lui fut comme un mémorial. C'est ainsi qu'elle acquit le droit de dire et de répéter souvent dans la suite avec une extrême vérité, que son œuvre n'était pas l'œuvre du P. Henri ni de sœur Colette, mais l'œuvre de Dieu.
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