CHAPITRE IX
Sainte Colette sort de sa réclusion.
Depuis longtemps les habitants du Corbie n'étaient plus seuls à visiter la recluse, à demander ses avis et à réclamer le puissant secours de ses prières. Des villages voisins venaient des âmes avides de s'abreuver à cette source nouvelle, et la renommée racontant les faveurs obtenues et la vie extraordinaire de la servante de Dieu, lui avait attiré des visiteurs des extrémités de la Picardie et même des provinces voisines. Aussi • tonnait-on plus de la présence fréquente d'étrangers demandant la faveur de voir et d'entretenir un moment l'humble fille du charpentier.
Cependant, vers le milieu du mois de juillet 1406, le peuple s'émut de l'arrivée d'une pieuse caravane guidée par un vénérable religieux de Saint-François et par une dame dont l'air, les manières et la suite annonçaient la haute condition. Le langage de ses serviteurs, tout différent de celui de la Picardie, faisait connaître l'immense distance qu'ils avaient franchie pour arriver à la pauvre cellule d'une jeune fille, et on se demandait quels pouvaient être ces personnages. Conduits au curé de Saint-Martin,, con-
fesseur et supérieur de la recluse, ils furent reconnus. Le vénérable Jean Guyot leur dit que la recluse les attendait. Certains d'accomplir une mission divine, ils ne s'en étonnèrent pas. Ces deux personnages étaient le R. P. Henri de Balme ou de la Baume, et la baronne de Brisay. Le premier, originaire des États du duc de Savoie, né au château dont il portait le nom (1), était un de ces rares disciples de saint François qui avaient conservé à peu près intact l'esprit du saint Patriarche, « homme d'une grande « perfection aimant et doubtant (craignant) Dieu « dès son enfance, ignorant les choses transi- « toires et temporelles, mais saige et prudent « es choses spirituelles (2) ». Par la fidèle observation des règles de l'état religieux, il s'était élevé très haut dans la vie surnaturelle et connaissait par expérience les dons célestes, les communications divines, les extases, les révélations. On lui attribue plusieurs miracles, des guérisons opérées parle signe de la croix. Un
(1) C'est très probablement le village de La Balme à 17 kil. de Nantua, canton de Poncin, poste de Cordon (Ain). Il n'y a que cette localité à laquelle puisse convenir le mot de P. de Vaux : « de la Balme du pays de Genevois ». Il y eut, en effet, à la fin du XIVc siècle, et au commencement du XVe siècle une famille puissante du nom de la Baume. Ils étaient sept frères, ils élevèrent trois châteaux dont les ruines curieuses se voient encore aujourd'hui. Jacques et Jean de la Balme accompagnaient le duc de Bourgogne à Montereau, où il futtué. C'étaient sans doute des membres de cette famille.
(2) Pierre de Vaux.
tel homme devait gémir du relâchement trop général et des divisions qui désolaient l'Eglise. Pour échapper à ce triste spectacle et en solliciter plus instamment la fin, il voulait aller prier au tombeau de Jésus-Christ, et se dirigeait vers Marseille pour s'embarquer.
Arrivé à Avignon, il va se recommander aux prières d'une pieuse recluse, Marion Amente qui lui déclare que le Seigneur loin de le vouloir à Jérusalem, l'envoie en Picardie, à Corbie, auprès d'une jeune servante de Dieu dont il doit être le soutien et par laquelle le Seigneur veut opérer de grandes choses pour le salut du monde. L'excellent religieux, docte et instruit dans les voies de Dieu, se croit obligé d'examiner cet avertissement; il consulte, il prie, il reconnaît l'obligation d'obéir à l'ordre qui lui est donné, et il revient sur ses pas. Quelques jours après, il demandait l'hospitalité à Blanche de Savoie, comtesse de Genève, nièce de Clément VII, premier antipape d'Avignon. Cette pieuse princesse à qui il avait fait ses adieux en partant pour la Terre sainte, étonnée de le revoir sitôt, écouta avec admiration le récit des circonstances qui motivaient son retour ; elle s'intéressa vivement à cette affaire, et voulant procurer au P. Henri quelque assistance dans la mission qu'il avait à remplir, elle l'adressa à une pieuse veuve, son amie, IsabeaudcRochechouart, baronne de Brisay (1). Les auteurs modernes supposent qu'elle {1) Les copies du manuscrit de sœur Perrine, co rrm
habitait Besançon, mais les anciennes chroniques gardent le silence sur ce point. Elle sanctifiait son veuvage par toutes sortes de bonnes œuvres. Dès qu'elle eut entendu le P. Henri, elle s'empressa de se mettre tout entière, elle et ses serviteurs, à sa disposition pour accomplir la mission qu'il avait reçue. Ils partirent promptement pour Corbie.
Un jour, saint François et saint Dominique, qui ne s'étaient jamais vus, se rencontrèrent à Rome. Ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre sans rien dire, épanchant leur cœur dans un silence plus expressif que des paroles toujours impuissantes. Ainsi fit saint Louis, roi de France , avec l'humble frère Junipèrc que la Majesté Royale avait été chercher au prix des fatigues d'un long- voyage. Ces âmes plongées en Dieu se fondirent ensemble, se pénétrèrent, se comprirent pleinement. Telle fut la première entrevue de sainte Colette et de ces vénérables personnages. Dieu les avait révélés les uns aux autres. Ils portaient chacun dans leur candeur et dans les voies merveilleuses qui les réunis-
de celui du P. Pierre de Vaux, la traduction latine de ces mêmes écrits publiés parles Bollandistes disent bien Rochechouart et condamnent les historiens modernes qui ont fait Thouart de la Roche. Quant à la baronnie de Brisay, c'est un hameau du Poitou. Alliée d'abord à la famille de Chanac, puis à celle de Brisay, Isabeau de Rochechouart vit le siège archiépiscopal de Bourges occupé successivement par des parents, Bertrand de Chanac et Jean de Rochechouart tous deux cardinaux du Pape d'Avignon.
saiënt, leurs lettres de créance. Ils sentaient la main de Dieu qui les dirigeait. Sous les ailes de l'Esprit-Saint qui planait sur eux comme sur un monde nouveau, tout pénétrés de reconnaissance et de piété, ils racontèrent les opérations divines, les circonstances surnaturelles par lesquelles le Seigneur leur avait manifesté si clairement sa volonté. Le P. Henri et la baronne de Brisay virent encore sur la pierre et la croisée de la réclusion un des arbustes miraculeux qui avait jusque-là résisté aux efforts de l'humble recluse (1). Il demeurait là comme un témoin irréfragable de toutes les merveilles qui avaient arraché à sainte Colette son consentement pour l'œuvre de la réforme. Ils bénirent Dieu de ses desseins de miséricorde sur le monde, lui exprimèrent leur humble étonnement d'être choisis pour instrument, d'une œuvre si grande, leur confiance dans le secours divin. « Ils eurent, dit « P. de Vaux, moult de saintes collations tou- « chant la très-parfaite amour de Dieu et le « salut de leur âme». Selon le manuscrit de Besançon, durant ces entretiens, Colette serait tombée dans une sorte d'extase, et, embrasée des sentiments de la plus fervente dévotion, elle aurait adressé à Dieu une prière dont le P. Henri aurait conservé la substance.
L'abbé de St. -Laurent qui nous affirme cela aurait mieux fait de nous conserver le texte du P. Henri que de composer lui-même un discours
(1) Sœur Perrine.
qui ne nous paraît pas digne d'être reproduit.
Cependant il fallait aviser au moyen d'exécuter la volonté divine. L'abbé de Corbie ne devait pas être favorable au changement d'état de son ancienne pupille, surtout pour se mettre sous la direction d'un religieux d'un autre ordre. Il était prudent de prévenir par la diligence les oppositions qui pouvaient entraver l'entreprise. Il fallait d'abord obtenir de l'autorité suprême dans l'Église la dispense de clôture perpétuelle. C'est à cette autorité que doivent être soumises les révélations particulières comme les demandes de dispense des vœux solennels.
Dans l'état de division où était la chrétienté c'était une règle acceptée par les plus sages et les plus saints d'entre les catholiques, qu'il fallait se soumettre au Pontife dans l'obédience duquel on habitait. Or depuis 1394, Pierre de Lune sous le nom de Benoît XIII avait succédé à Clément VII, d'abord reconnu par la France. Les grands corps del'État, l'Université de Paris elle-même, après, avait un moment refusé à Benoît XIII leur obéissance, l'avaient de nouveau reconnu en 1403 et il avait envoyé le cardinal Antoine de Chaland comme son légat à la cour de France. C'est à lui que le P. Henri alla s'adresser pour obtenir la dispense nécessaire
Le 23 juillet le légat donna pouvoir à l'évêque d'Amiens Jean de Boissy de dispenser de la clôture perpétuelle. Voici les parties essentielles de cette pièce remarquable « De la part de
« notre chère fille on Jésus-Christ, Colette Boi- « lette, nous a été présentée une demande qui « contenait ce qui suit : Enflammée depuis long- « temps du zèle de la dévotion elle a fait vœu
« de menez la vie solitaire Mais pour cer-
« taines et raisonnables causes, après être de- « meurée presque quatre ans dans le lieu « qu'elle avait choisi, elle ne peut plus y goû- « ter le repos de l'esprit et la paix de la cons- « cience, c'est pourquoi elle désire servir le Sei- « gneur des vertus avec des femmes religieu- « ses consacrées au Seigneur dans un ordre « approuvé par le Siège Apostolique. En consé- « quence elle demande humblement que nous « pourvoyons au salut de son âme, mais com- < me nous ne pouvons par nous-même avoir de •« ces choses une connaissance certaine nous « vous chargeons et nous vous mandons de « faire ce que vous jugerez utile au salut de •« l'àme de Colette. »
L'évèquc d'Amiens envoya son vicaire général s'assurer de la vérité des motifs allégués, et sur son rapport, prononça le 1er août, dispense pour Colette du vœu et de la promesse faite entre les mains de l'abbé de Corbie et lui permit de sortir de sa clôture et de la ville pour entrer dans un couvent de bénédictines ou de clarisses. Cette alternative avait évidemment pour but de calmer le mécontentement des Bénédictins de l'abbaye. Cette dispense signée le 1" août ne jmt être évidemment signifiée et exécutée à Cor-
bie que le 2 ou le 3. C'est une coïncidence bien remarquable. Le 2 août l'ordre de St.-François tout entier multipliait ses prières pour gagner l'indulgence de la Portioncule. Dans des supplications il intercédait pour l'Eglise et pour la patrie ; et le Seigneur lui accorde celle qui doit renouveler son antique ferveur et par là contribuer puissamment au salut de la société civile et religieuse.
Les serviteurs de Dieu pour ne pas s'exposer à de nouvelles difficultés ne tardèrent pas à quitter Corbie.
Combien douloureuse fut la sortie de Colette de sa chère solitude ! En entrant dans sa réclusion elle avait dit : « C'est là le lieu de mon repos et j'y habiterai à jamais parce que je l'ai choisi «, et maintenant il faut rentrer dans le monde et se jeter dans les agitations. Douce colombe, réfug-iée dans le trou de la pierre, reprends ton vol ! Ne crains pas les éperviers ; Celui qui t'appelle enchaînera leur cruauté.