CHAPITRE X
Sainte Colette aux pieds du Souverain Pontife (1).
Sortir de sa réclusion c'était pour Colette la moindre difficulté à vaincre. Pour entreprendre (1) Voir note V.
l'œuvre qui lui était commandée il fallait au moins la permission du chef de l'Eglise. Benoît XIII résidait alors à Gênes. C'était donc vers cette ville si éloignée qu'il fallait se diriger en traversant toute la France au milieu des dangers créés par la guerre et les factions. La guerre civile n'avait pas encore commencé ses ravages, cependant bien des hommes d'armes aussi dangereux pour ceux qu'ils prétendaient défendre que pour leurs ennemis sillonnaient les provinces pour soutenir les intrigues des princes.
D'ailleurs la lutte contre les Anglais quoique ralentie continuait toujours. Cette année même on organisait deux armées pour les attaquer dans la Guyenne et à Calais. C'est au milieu de ces troubles et de ces mouvements belliqueux que la sainte caravane devait traverser la France. L'Ang-e du Seigneur veillait sur elle et la conduisit heureusement à sa destination. La Baronne de Brisay, de plus en plus édifiée de ce qu'elle voyait dans la servante de Dieu, se chargea de tous les frais du voyage.
Voici comment Pierre de Vaux nous présente nos pieux voyageurs. « En icelui voyage Dieu « les conserva et conforta et furent tous gran- « dément consolés d'être en la compaignie de « la glorieuse ancelle de Notre-Seigneur, la- « quelle leur estoit comme l'exemplaire de toute « sainteté et souvent leur monstroitbonneetbelle « doctrine pour les enflammer pour Dieu par-
« faitementamer, à le servir, craindre et doubter, « à pécliié fuyr et ses saints commandements « garder. Et si estoit de si beau maintiens1 et de « honneste conversation entre eulx, quïl leur « sembloit que che fust un Angèle qui fust des- « ccndu du chiel. Aulcune fois par pitié et com- « passion pour tant qu'elle étoitjosne et tendre, « ils la mettaient sur la beste, et comme jamais « n'était oyseuse, ainsi toudis (toujours) se oc- « cupoit à penser ou à parler àNotre-Seigneur, « incontinent qu'elle étoit sur la beste, elle « mettoit si vivement son cœur à penser à Dieu « qu'il sembloit qu'elle fust toute ravie et trans- « figurée en ly ; ne elle ne savoit que on disoit « ne que on faisoit auprès d'elle et néantmoins « elle se tenoit sy ferme sans vachiller d'ung « côté ni d'aultre qu'il sambloit que les angèles « le tenissent. Aulcune fois quand elle alloit « à pieds et quand elle estoit en fort et difficile « chemin et plain de pierres, plusieurs fois il « sembloit qu'elle ne touchoit point à terre. « Aulcune fois qu'elle volast ouqu'elle fust éle- « vée en l'air, et aussy à petit d'espace elle « faisoit si grand chemin que nul tant fust fort « et bon chemineulx ne le povoit poursuivre. » A Paris, les pieux voyageurs présentèrent leurs hommages au Légat et réclamèrent sa protection. De là ils se rendirent en Bourgogne, où les avait précédés le bruit des merveilles que le Seigneur opérait en leurs personnes. Aussi les grands briguaient-ils l'honneur de les loger.
Cette faveur fut accordée au jeune duc de Savoie Amédée VIII qui résidait alors à Bourg-en- Brcsse. C'est de ce moment que datent le respect, la vénération et la générosité de ce prince pour la fille du charpentier de Corbie.
De là ils se rendirent à Rumilly, au château de Blanche de Savoie, comtesse de Genève. Instruite par le P. Henri et des avertissements célestes qu'il avait reçus lui-même et des opérations merveilleuses de l'Esprit-Saint dans l'humble Golette, la princesse accueillit la servante de Dieu avec les marques du respect le plus profond. Celle-ci complètement dominée parle sentiment de sa petitesse, profondément recueillie en elle-même et en la présence de son Dieu, voyait à peine les démonstrations qui eussent été pour elle un tourment, et avec une pieuse habileté elle sut alors comme toujours, dans ses autres voyages, se retirer dans le plus humble appartement. Sa modestie et sa candeur gagnaient les cœurs, persuadaient les esprits et tous se disaient en la voyant: « Le doigt de Dieu est là. »
La comtesse de Genève, nièce du prédécesseur de Benoît XIII, avait conservé des relations avec la Cour pontificale et avec le Pape luimême. Elle donna donc au P. Henri des lettres de recommandation qui lui devaient être très utiles. Elle chargea de plus une dame de sa petite cour d'accompagner les voyageurs et même de les devancer pour leur préparer à Nice
un accueil favorable. Cette noble dame fut atteinte, en approchant de la ville d'un mal étrange. Elle perdit le sens et même la pudeur. Ses discours, ses actions, son maintien, manifestaient une véritable possession. Le démon voulait déshonorer une entreprise qui lui déplaisait si fort et la faire avorter avant qu'elle fût commencée. Dans sa folie cette infortunée ne cessait pas cependant de demander d'être présentée au Pape. La présence à Nice de cette extravagante, ses folies, ses instantes prières de voir le souverain Pontife, firent quelque bruit et parvinrent jusqu'aux oreilles de Benoît XIII. Le Pontife, animé de l'esprit du Vicaire de Jésus-Christ, eut pitié de cette malheureuse femme ; il la fit admettre en sa présence. Aussitôt elle fut délivrée et s'acquitta très bien de sa commission. Dans son égarement, elle n'avait point perdu les lettres qui lui avaient été confiées. Benoît XIII ayant pris connaissance de ce que lui écrivaient et la comtesse de Genève et son légat à Paris, Antoine de Chaland, donna des ordres pour faire recevoir convenablement dans une maison religieuse celle qu'il regardait déjà comme une grande servante de Dieu et il fixa le jour où il l'admettrait à son audience. Sur le point de paraître devant la première majesté de la terre, majesté plus divine qu'humaine, et de traiter avec elle d'intérêts si élevés, « la « glorieuse ancelle de Notre-Seigneur retourna « au sacrifice de sainte oraison comme elle avait
« accoutumé en toutes ses affaires, et à Dieu « elle et son fait recommanda ; puis s'en alla en « bonne simplcté, confidence et grant humilité, « les yeulx en bas et le cuer en hault élevé à « Dieu et le vénérable Père et noble dame (ba- « ronne de Brisay, sans doute) et plusieurs « autres notables personnes avecque elle. Quand « elle parvint jusques à la présence du Saint- « Père, ainsy comme il levait ses yeulx pour la « doulcement reg-arder et bénig-nement saluer, « une chose de grant admiration advint, car « devant la dite ancelle de Notre-Seig'ncur du « haut de la dite chayre où il étoit assis, il chut « à terre, dont elle eut en son cuer ugme g-rant « freieur ; et ainsi comme il cheoit, Dieu lui « donna elère congmoissance qui elle étoit et « et que elle demandoit ; dont il fut grandement « conforté, et incontinent qu'il fust relevé, de « son propre mouvement il se avancha et prit « une petite boursette pendant à sa corroyé, où « elle avait mis ce petit rollet qu'elle avoit escrit « en son renclusag-e, des choses que Dieu par « g-ràce lui avoit manifestées et qui lui estoient « nécessaires (1). »
Après que le Pape eut pris connaissance de cet écrit, elle ajouta de vive voix quelques explications. Elle lui ouvrit son cœur et précisa encore ses demandes qui se réduisaient à deux : -1° qu'elle pût prendre l'état et la vie évang'éliques, c'est-à-dire qu'elle put entrer au second
(1) Pierre de Vaux.
ordre que Mgr saint François institua et dont Mme sainte Claire fut la première ; 2° la seconde chose qu'elle demanda, fut la réparation et la réformation des ordres que Mfe'r saint François institua (1). Ces demandes paraissaient justes et raisonnables ; le Pontife était disposé à les accorder. Mais, avec la prudence et la maturité qui dirigent toujours l'Eglise dans les affaires si graves, pour disposer et éclairer les esprits des cardinaux qui devaient être les soutiens de l'œuvre, il remit sa réponse à un autre jour. En effet, le conseil du Pape n'avait pas reçu les lumières qui l'avaient éclairé lui-même. Dans ce temps de relâchement, les meilleurs esprits étaient stupéfaits de la proposition de faire revivre une règle si austère. L'œuvre était entreprise par une jeune fille inconnue, d'une extrême simplicité . La prudence humaine semblait défendre de se confier à un instrument si faible, pour opérer de si grandes choses. Beaucoup de conseillers du Pape raisonnaient ainsi. Pour lui, il entretint encore plusieurs fois l'humble vierge et il trouva toujours en elle une prudence, une sagesse, une discrétion, un esprit tout débordant de la sève évangélique. C'est pourquoi il se confirma dans son premier jugement, et se persuada que les lumières qui lui avaient été communiquées à lui-même étaient vraiment divines. Il attendait que ses conseillers reconnussent la vérité. Bientôt une peste violente (1) Pierre de Vaux.
éclata à Nice et emporta plusieurs des plus opposés à l'œuvre de sainte Colette. La mort frappait avec une sorte d'intelligence qui persuada à des esprits sérieux que le doigt de Dieu était là. Dans une dernière assemblée, un des cardinaux représenta (pie refuser les demandes faites, c'était s'opposer à la pratique parfaite de l'Évangile. L'opposition se tut et tous les conseillers du Pape opinèrent en faveur de Colette.
Grande fut la joie de l'humble vierge à cette nouvelle. Ses vœux allaient être comblés. Son âme était inondée d'une consolation toute céleste. Ce fut surtout aux pieds de Jésus qu'elle exprima son allégresse par un nouvel élan de ferveur. Elle employa le peu de temps qui lui restait à se préparer à la profession qu'elle allait faire. Le souverain pontife, en effet, libre de suivre ses inspirations et ses sentiments de vénération pour la servante de Dieu, la dispensait d'un noviciat régulier, amplement suppléé par sa vie antérieure, et voulut faire lui-même la cérémonie de la profession.
Après une allocution pleine de tendresse paternelle sur la vie qu'elle embrassait, il lui imposa le voile et la ceignit du cordon séraphique. Pour elle, toute absorbée dans sa dévotion, elle voyait et entendait à peine ce qu'on faisait et accomplissait auprès d'elle et sur elle. Le Pontife, après la profession, procéda aux cérémonies pour la bénédiction d'une abbesse, lui conférant en même temps l'autorité sur toutes celles qui
embrasseraient la réforme. De plus, d'après les témoignages les plus graves (1), dépassant de beaucoup les désirs de Colette, il lui accorda la faculté de se choisir un confesseur qui pourrait admettre à la profession de la règle primitive de Saint-François les frères mineurs qui voudraient l'imiter. Ceux-ci seraient toujours d'ailleurs sous la direction de l'abbesse Colette. Le ministre général de l'Ordre de Saint-François était présent et lui donna aussi les pouvoirs de vicaire pour recevoir ceux et celles qui voudraient entrer dans la réforme. Le Pape lui permit même de faire consacrer les églises des monastères qu'elle fonderait, par un évèque étranger si l'évêque diocésain s'y refusait. Le Pontife, recevant une effusion de la grâce surabondante répandue sur la jeune professe, accomplissait tous ces actes avec une ferveur, un respect inaccoutumés. Les spectateurs, les cardinaux eux-mêmes étaient touchés. Il leur paraissait un ange, dirent-ils ; ils ne l'avaient jamais vu ni si majestueux ni si rayonnant de piété. Colette dans son recueillement et sa ferveur paraissait plutôt un ange qu'une créature humaine.
Le Pontife adressa encore à la nouvelle religieuse une allocution pour l'encourager, et lui offrit son appui et son secours. Il l'engageait à se fixer dans l' Aragon, dont il était originaire, parce qu'il pourrait là plus facilement pourvoir à tous ses besoins. Puis, l'ayant recommandée
(1) Différentes bulles, Wadding, etc.
à son confesseur, il dit en baisant l'épaule du P. Henri: « Épaules bénites qui porteront le pain
« à une personne si sainte ! que ne suis-jc digne « moi-même de mendier pour elle le pain quoti- « dieu ! »
Enfin, il donna les ordres pour l'expédition des bulles renfermant les pouvoirs indiqués plus haut. Elles sont datées du 17 des kalendes de novembre, 13e année du pontificat de Benoît XIII, c'est-à-dire du 14 octobre 1406.
Ce grand événement accompli, la jeune abbesse et son directeur quittèrent Nice. Colette ne s'était pas bien rendu compte de la seconde partie de la cérémonie accomplie par le Pape. A peine en voyage, elle entend retentir à ses oreilles le nom de mère, d' abbesse. Elle voit des respects, des honneurs nouveaux rendus à sa personne. Elle ne peut croire d'abord que ces titres, ces hommag-es s'adressent à elle-même. Enfin, elle demande des explications et apprend qu'elle est instituée abbesse. Sa joie se change en amertume. Aux consolations succèdent le trouble et l'ennui le plus profond. Elle envoya un exprès au Pape pour le conjurer de la délivrer de ce fardeau. Elle n'a demandé que le bonheur de servir dans leurs maisons les vraies filles de sainte Claire. Le Pontife édifié de tant d' Inimité répondit: « Ce qui est fait est fait, et demeurera. » et pour essayer de la consoler, il lui envoya un bréviaire magnifique sur vélin, orné de miniatures, qui est encore conservé au couvent
de Poligmy. Le P. Henri s'efforça de dissiper ce trouble, mais il ne put entièrement guérir la blessure faite à l'humilité de sainte Colette. Elle ne prit jamais le titre d'abbesse et ne voulut pas même qu'on lui adressât jamais le nom de mère. Parlant d'elle-même, elle se servit toujours de ces expressions : « Pauvre sœur Colette, indigne serviteresse de Dieu: » Conformant sa conduite à ses paroles, partout et toujours elle choisit la dernière place.