CHAPITRE XIX
Opposition de quelques religieux de Dole.
La cause de la réforme des hommes paraissait gagnée à Dole ; mais les passions humaines ne (1) Sœur Perrine, lvh.
s'avouèrent pas ainsi vaincues . Les plus relâchés des religieux de ce monastère n'avaient voulu ni venir au-devant de la réformatrice ni paraître en sa présence et l'écouter. Ils formèrent une lig-ue. Inspirés et instruits par l'esprit du mensonge, ils dirigèrent très habilement leur opposition. Ils avaient à leur tète un Père, nommé Jean Foucault, très intelligent, très habile. Supérieur quelque temps auparavant, dominant d'ailleurs ses frères par son intelligence et les amis qu'il s'était ménag-és au dedans et au dehors, il s'était fait dans le monastère des appartements ornés de tout autre chose que des livrées de la pauvreté. Bien éloig-né d'en faire le sacrifice pour reprendre le joug- austère de la règde, il se mit à la tête de la résistance, la fortifia de son habileté et de son adresse.
D'après les lois civiles et ecclésiastiques d'alors, la cause était purement canonique ; il parvint à en faire une affaire civile. Dissimulant les actes pontificaux ou contestant leur validité, il se représenta, lui et ses partisans, comme des persécutés qu'on voulait bannir d'une maison qui leur appartenait légitimement. Il y avait à Dole an parlement habituellement respectueux envers la juridiction canonique, mais, qui trompé par l'exposé de l'affaire, se déclara compétent. Dès lors, Foucault se croyait sûr du succès. Dans sa confiance, il disait au milieu des siens, dans les appartements qu'il avait fait orner pour lui : « Colette, Colette, tu parviendras
«plutôt à arracher la Roche Chaudane, qu'à « prendre le couvent de Dole, » (c'est un rocher qui domine la ville de Besançon). Dominé par la présomption, il ne voulut agréer aucun arrangement ni accomodement. Etienne de Grandval, conseiller au parlement, avait conçu pour sainte Colette un profond respect et le désir ardent de lui être utile. L'affaire ayant été plaidée, il eut la douleur de pressentir que la majorité des ju«res ne serait pas favorable à l'abbesse. C'est pourquoi, avant le jug-ement, il partit promptement pour Besançon afin de proposer à l'abbesse un nouveau compromis et d'éviter une défaite totale. Il comprenait quelle influence aurait, sur l'avenir de la réforme, un échec dans des circonstances aussi graves. Toutes les maisons à réformer seraient fermées aux religieux et aux religieuses. Plein d'anxiété, il se pressait cherchant encore dans son esprit des motifs pour ramener ses confrères trompés. Tout à coup, au milieu d'une campagne déserte, il s'entend appeler. Il lève les yeux et aperçoit devant lui, dans les airs, la vénérable abbesse, qui lui dit : « Maître Etienne Grandval, retournez promptement et vous g-agmerez la cause. » En effet, Colette, ne trouvant pas dans les hommes une protection suffisante, s'était tournée vers Dieu. Elle avait prié et fait prier toutes ses sœurs, et la prière triomphait. Elle en avertissait son ami par un miracle. Celui-ci crut à cet avertissement et revint sur ses pas. Les jug-es
délibérèrent; ils étaientpartagés. Maître Etienne Grandval parla avec tant de force et de justesse qu'il en ramena plusieurs à son sentiment et la cause désespérée fut gagnée. Les religieux de la réforme furent confirmés dans la possession paisible du couvent de Dôle *.
Il y a lieu de croire que les adversaires euxmêmes ouvrirent enfin les yeux et conçurent pour la servante de Dieu les sentiments qu'ils auraient du toujours avoir. Ils firent mieux : ils revinrent à une vie plus régulière, soit dans l'ordre de Saint-François, soit ailleurs. En effet, le P. Jean Foucault, quelques années plus tard, était devenu un religieux fervent, ami et famillier de sainte Colette. C'est le portrait que trace de lui Philippe Conrault, abbé démissionnaire de Saint-Pierre de Gand, dans sa déposition juridique sur les vertus de sainte Colette.
Ce triomphe soumit les religieux à une épreuve très pénible, plusieurs bienfaiteurs de la maison, s'accommodant mieux du relâchement, s'étaient déclarés pour Jean Foucault. Ils furent offensés de sa défaite et privèrent la communauté de leurs aumônes. Les Cordeliers se trouvèrent dans un grand dénûment, ils devenaient plus nombreux de jour en jour, et ils manquaient même de l'absolu nécessaire. Cependant, confiants dans les soins paternels de la Providence, ils ne refusèrent pas les postulants. La Révérende Mère Agnès de Vaux, supérieure de la
(lï Voir la note VI à la fin du volume.
communauté d'Auxoune, dans les difficultés d'un premier établissement, n'hésita point à partager avec eux les modiques subsistances qu'elle avait encore. Elle puisa largement dans les cinq ou six setiers de blé qu'elle possédait et envoya plusieurs fois par semaine le pain nécessaire aux religieux de Dole. Ceci dura un an, et on s'aperçut à la fin que le blé n'était pas diminué. Dieu avait, par une multiplication incessante, récompensé la charité et la confiance de ses serviteurs.
En possession paisible de leur monastère, les réformés, se multiplièrent promptement. Dès cette année leur nombre s'éleva jusqu'à cinquante. C'est que plus le monde est corrompu, plus les âmes généreuses éprouvent d'éloignement pour lui et sentent la nécessité de fuir. Aussi tous les rangs de la société fournissaientils des sujets à cette nouvelle congrégation. Les autres communautés elles-mêmes, les Augustins, les Chartreux, les Bernadins, les Célestins, les Chanoines réguliers, virent plusieurs de leurs membres les abandonner pour passer dans la réforme de sainte Colette * . Celle-ci était autorisée à recevoir ainsi ceux qui, animés du désir d'une plus haute perfection, voulaient avec elle pratiquer la pauvreté absolue.
Voilà l'arbre de la réforme planté, enraciné, produisant des branches vigoureuses, et capables de donner des fruits abondants et des greffes
(1) Pierre de Vaux, vu. Wading.
nombreuses. Le premier effet de cette réforme fut la rénovation du troisième ordre. On sait que dans la première explosion allumée par le séraphin d'Assise, beaucoup de chrétiens et de chrétiennes retenus par des liens sacrés gémissaient de ne pouvoir tout quitter, pour se consumer avec François en holocauste sur l'autel du Seigneur. L'envoyé de Dieu trouva moyen de consoler ces âmes généreuses, mais captives. 11 forma pour elles un troisième ordre, auquel, comme aux deux premiers, il donna l'Evangile pour règle fondamentale, l'Evangile pratiqué à la lettre clans ses commandements et appliqué dans ses conseils selon les temps, les circonstances et les personnes. Avec quelques règles pour le retranchement du luxe et de la sensualité et quelques exercices de piété, il forma des phalanges de religieux vivant dans le monde, remplissant tous les devoirs qu'ils y avaient contractés et participant cependant à presque tous les avantages de la vie religieuse.
Le monde fait souvent irruption dans le cloître pour y corrompre les âmes, c'était une sainte réaction de la vie claustrale, débordant dans le monde pour le sanctifier ; mais ce courant de vie surnaturelle est plus ou moins puissant, selon que les deux premiers ordres qui en sont la source, sont eux-mêmes plus ou moins parfaits. Le tiers-ordre en effet, malgré les saints nombreux qu'il a produits, n'a point évidemment une vie particulière. C'est comme un pa-
rasite qui emprunte toute sa sève aux deux premiers. Il croît et décroît, il meurt avec eux. La jeune abbesse qui connaissait si bien et l'esprit de saint François, et toute l'œuvre de ce grand patriarche, ne pouvait pas négliger un moyen si puissant d'atteindre sa fin, de renouveler le monde en le ramenant à la pratique des vertus chrétiennes. Elle eut donc son tiersordre, qui s'inspira de son esprit et fit pénétrer ses sentiments dans la société. Les premiers admis furent sans doute les amis de la réformatrice, les Alard de la Balme, les comtesse de Genève, etc., etc. Le fait si simple de ces admissions a été passé sous silence par les premiers biographes qui ont cependant attesté clairement la réforme opérée jusque dans le tiers-ordre par sainte Colette (1).