CHAPITRE XX
Fondation du couvent de Poligny:
Dans un voyage précédent, probablement en venant de la Savoie à Besançon, notre Sainte avoit remarqué la petite ville de Poligny, et, dans sa pensée, elle y avait construit un mo-
(1), Pierre de Vaux, chap. vu.
nastère de son ordre. C'était une petite place fortifiée, assez peuplée pour subvenir facilement aux besoins si restreints des clarisses, mais point assez considérable pour les enrichir et les troubler par de trop fréquentes visites au parloir. Les circonstances étaient favorables pour réaliser ce projet. Les vocations se multipliaient de plus en plus. La duchesse de Bourgogne, pour appeler les bénédictions de Dieu sur sa famille et apaiser le courroux céleste certainement allumé par les troubles de la France et les crimes du duc Jean sans Peur, avait résolu d'offrir à Dieu quatre monastères de la réforme, deux d'hommes et deux de femmes. Elle avait hâte de réaliser au moins une partie de sa promesse. Le choix de Poligny lui fut agréable. Ses envoyés avec ceux de sainte Colette, ayant examiné la cité, ne trouvèrent aucun emplacement plus convenable que l'arsenal même du duc de Bourgogne. Il ne paraît pas qu'il servit alors beaucoup aux engins de guerre ; il était plutôt destiné à recevoir et à garder les redevances en nature au souverain. Par une heureuse coïncidence, le duc Jean, qui habitait plus souvent ses Etats du nord, la Flandre et la Belgique, visita cette année la Bourgogne.
Ce prince, malgré ses crimes, était capable de comprendre la vertu et de l'admirer. Il avait déjà bien des fois entendu retentir à ses oreilles le nom de sœur Colette, et les merveilles de sa vie avaient plus d'une foi« fait le sujet des con-
versations de la cour ducale où la réformatrice comptait des amis et son confesseur des parents. Le duc lui-même avait logé à Corbie dans l'hiver de 1407 au moment où Colette était contrainte de quitter sa patrie en y laissant des souvenirs ineffaçables. En 1314. il était venu en Bourgogne, et au milieu des préoccupations politiques, il n'avait pu ignorer ni les relations de la duchesse avec l'abbesse d'Auxonne, ni les faits prodigieux qui se produisaient partout où paraissait l'humble Clarisse. C'est le principe de la générosité du duc Jean envers sainte Colette, et nous retrouverons les mêmes sentiments dans son fils et dans les princesses qui porteront successivement la couronne ducale.
Le 2 juin 1415, étant à Dijon, Jean sans Peur accéda aux désirs de son épouse et donna l'arsenal de Poligny à la sœur Colette. Celle-ci se hâta d'en prendre possession. La comtesse de Savoie qui était revenue voir sa sainte amie, heureuse d'une fondation qui allait rapprocher sainte Colette du château de Frontenay, où elle séjournait souvent, conduisit elle-même la servante de Dieu à Poligny. Elles y arrivèrent le 15 juin. La première pierre de l'église fut immédiatement posée et les travaux allaient être poussés activement lorsqu'ils furent interrompus par une opposition puissante. Les fermiers généraux du duc, qui se servaient de l'arsenal, réclamèrent, et Jean de Montigny, procureur du duc au baillage d'Aval, chargé de mettre Colette en
paisible possession de cette propriété, accueillit leur réclamation. Ils prétendaient tous que le duc s'était laissé surprendre. Mais le prince, instruit de cette opposition, après avoir envoyé son chambellan Guillaume de Vienne, par de nouvelles lettres datées de Rouvre, le 6 août 1415, enjoignit de nouveau à son bailli de défendre sœur Colette contre tout trouble, de lever toute opposition et de fournir abondamment tout ce qui serait nécessaire à l'édification du monastère.
Les lettres du duc de Bourgogne sont dignes d'attention : « Comme à la requête de notre très chère aimée la duchesse et pour contemplation de notre très chère et aimée soeur Colette, abbesse des Cordelières d'Auxonne, pour ce que de notre cœur désirons l'augmentation du divin service, pour la bonne affection que nous avons à la fondation d'un monastère de Sainte-Clère à Poligny... Voulons notre don et octroi par nous faits à icelles religieuses valoir et sortir son effet et vous mandons et enjoignons expressément que tout l'empêchement qui mis a été par votre mandement vous otiés, leviés et laisserez jouir les dites religieuses W.
La Sainte usa avec une extrême modération de la générosité du prince. Les bâtiments furent, si petits qu'une personne de taille moyenne pouvait avec la main toucher les plafonds. Son oratoire particulier au chapitre, était obscur et
(1) Archives de Dijon.
si bas que c'était à peine si elle pouvait s'y tenir debout. Le mobilier fut aussi pauvre que les bâtiments. On en conserve encore un spécimen : c'est une écuclle qui a servi h la vénérable abbesse. Tandis qu'on appropriait l'arsenal à sa nouvelle destination, sainte Colette et ses filles étaient logées chez la mère de Jean Lcbon, aumônier de la duchesse , natif de Poligny . et chargé de diriger dans cette circonstance l'exécution des volontés de sa souveraine.
Pendant les travaux, il arriva un incident qui causa une immense douleur à la réformatrice. Des voituriers, qui voulaient faire un acte de charité envers le couvent, amenèrent des matériaux une des fêtes de Pâques. A cette vue, sainte Colette fut navrée d'un tel chagrin que ses compagnes craignirent de voir tomber la foudre sur le nouveau bâtiment. C'est que, pénétrée comme elle l'était, de la souveraine grandeur de Dieu, elle sentait l'importance de tout ce qui touche au culte divin. A ses yeux, la plus noble part de la vie humaine, la plus sacrée, celle à laquelle il est le moins permis de toucher, c'est celle qui. est consacrée à Dieu. On l'a vu déjà, elle employait tous ses efforts pour faire cesser la profanation des jours de fête. Elle fit changer des foires et des marchés qui troublaient le culte du à Dieu en ces solennités. Dans ses voyages elle stationnait toujours pendant toutes les fêtes, fût-elle même obligée, comme il lui est arrivé plus d'une fois, de s'arrêter pendant trois ou
quatre jours. Les dangers qui l'environnaient dans des contrées exposées', ou aux courses des gens de guerre, ou aux attaques des "brigands, ne pouvaient la déterminer à se mettre en marche pendant une fête de l'Eglise. Dans un de ses voyages, elle arriva le samedi dans un petit hameau, le lundi étant un jour de fête, il fallut y séjourner ; la contrée était parcourue dans tous les sens par des bandes armées qui pillaient et maltraitaient les habitants. Pleine de confiance en la Providence, elle observa les deux jours de repos et sa présence préserva le village qui lui donnait l'hospitalité. Les hommes armés se montraient à une certaine distance, mais n'approchaient pas du hameau, tandis qu'ils dépouillaient les habitants des villages voisins.
La délicatesse de la réformatrice pour la sanctification des jours consacrés à Dieu était telle, qu'elle ne voulut jamais recevoir, même en aumônes, l'argent gagné par un travail sacrilège. Des marchands , touchés de ses exhortations , voulant réparer leur faute par l'offrande de leurs biens à Dieu, lui offraient pour ses entreprises ce qu'ils avaient gagné les jours de fêtes, elle refusa constamment. Puissent ceux qui liront ces pages tirer de leur lecture au moins ce profit, le zèle pour la sanctification du dimanche et le désir de guérir la grande plaie qui gangrène la société actuelle !
Le couvent de Poligny était achevé selon les
humbles désirs de sainte Colette. Cependant cette maison éprouvait une privation très pénible à la fondatrice. Il n'y avait pas d'eau potable à l'intérieur. Il fallait avoir des servantes spéciales pour en apporter. Le recueillement et le silence pouvaient en souffrir. La servante de Dieu sentait vivement tous ces inconvénients.
Le vendredi de la quatrième semaine du Carême, à la messe, elle entend lire l'Évangile de la Samaritaine. Elle le médite et adresse, elle aussi, au Sauveur ces paroles avec une foi ardente : Domine, cla mihi liane aquam, Seigneur, donnez-moi de cette eau. Après la rosée spirituelle elle se sent portée à demander l'eau matérielle. Sa confiance lui fait répéter avec une force irrésistible cette supplication: Seigneur, donnezmoi de l'eau. Elle entend une réponse intérieure. Le lieu où elle doit creuser lui est montré, elle appelle les fontainiers qui ont en vain sondé la terre de tous côtés. Sur sa parole ils creusent de nouveau, et bientôt ils voient avec admiration jaillir une source abondante qui remplit le puits et fournit, sans s'épuiser jamais, une eau très pure et très saine. Cette eau miraculeuse opéra plusieurs prodiges. Elle conserva une limpidité inaltérable jusqu'en 1819. Depuis lors, par l'effet des travaux exécutés auprès du puits pour la reconstruction de la chapelle, elle se trouble au moment des pluies abondantes.