‹ Saint Colette, sa vie, ses œuvres, son culte son influenceChapitre 84 sur 136 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Séjour de sainte Colette à Poligny.

Le couvent de Poligny était pauvre, au milieu d'une petite ville calme, moins assujetti aux visites des mondains, entouré de populations sincèrement religieuses. Ces titres lui méritèrent les préférences de la réformatrice ; elle y passa sept ans et plus, pendant lequels cependant la direction des autres communautés l'obligea à quelques voyages et absences momentanées. Aussi, outre les merveilles déjà racontées, beaucoup de Liges opérés par la vénérable abbesse ont été consignés avec soin dans les annales de cette maison et, souvent, sous la plume des premiers ! liograplies on voit revenir le nom de Poligny. Sœur Perrine, surtout, aime à redire ce nom ; c'est qu'il lui rappelle les plus douces années de sa vie, les beaux jours du noviciat et de la profession religieuse. C'est en. effet pendant le séjour de sainte Colette à Poligny que cette enfant dont elle avait béni la naissance, lui fut confiée pour être élevée dans la piété. Des liisto riens qui la font voyager plus tôt avec la réfor matrice, n'ont fait attention ni aux dates, ni aux paroles de sœur Perrine elle-même. Dans ses dépositions, elle se félicite d'avoir eu le bonheur

de vivre pondant trente ans dans la compagnie de la sainte réformatrice. Puisque Colette est morte en 1447, sœur Perrine ne lui fut confiée qu'en 1416 au plus tôt. Née en 1407, elle était bien jeune encore. Elle venait recevoir l'éducation nécessaire et non embrasser immédiatement la régie de sainte Claire. Une autre preuve de la présence de cette religieuse au monastère de Poligny, dès le commencement de sa fondation, c'est qu'elle était présente, dit-elle, lorsque Colette éprouva une si vive douleur à la vue des matériaux amenés un jour de fête, comme nous l'avons raconté plus haut.

Sainte Colette remplit d'abord à Poligny les fonctions d'abbesse ; elle voulait aussi faire de cette maison comme un noviciat général d'où elle pourrait tirer des sujets éminents pour de nouvelles fondations. Le nombre des religieuses étant limité dans chaque couvent, il lui fallait plusieurs maisons solidement constituées qui pussent, sans s'altérer, fournir fréquemment de nouvelles colonies.

On a conservé quelques-uns des enseignements qu'elle a gravés dans le cœur de ses filles de Poligny. Conformément à ce qu'elle pratiquait elle-même, elle leur apprenait à méditer sans cesse la Passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ. C'est à cette source qu'elle leur faisait puiser la vraie vie spirituelle. Elle ne voulait pas de grandes pensées, de conceptions extraordinaires, capables d'engendrer l'orgueil, mais elle les

aecoutumait à suivre et à imiter en toute simplicité Jésus crucifié, à s'humilier, à s'anéantir, à se mortifier et à se détacher de toutes choses surtout de leur propre volonté. « Mes sœurs, « leur disait-elle, vous devez être bien averties et « considérer que toutes les fois que aucune chose, « par vos supérieurs, vous sera commandée ou « défendue, vous ne devez pas user de vos propres « sens ou de votre propre volonté, ni de vos con- « saulx, mais promptement et volontairement <r pour l'amour de Notre-Seig-neur qui fit la vo- « lonté de Dieu, son Père, ici-bas en terre, vous « devez obéir et vous soumettre à la volonté et « détermination de la présidente, car mieux vaut « son propre sens relinquir (laisser) pour l'amour « de Dieu, que toutes les richesses du monde et « son propre sens retenir et croyez qu'il n'est « voie si large pour aller en enfer que propre vo- « lonté, ni si briève pour aller au ciel, que à « icelle renoncher et pourtant (pourquoi) je vous « prie très humblement que à tous vos souve- « rains pour l'amour de Notre-Seig-neur Jésus- <r Christ, qui pour nous fut dans ce val de misère « à Dieu son Père obédient jusques à mort et « passion, vous veuillez en toutes choses sans « rien excepter, promptement et joyeusement « obéir, sans faire rébellion, ni contradiction, ne « montrer signe de déplaisance, car il n'est sa- « crificeau monde qui plaît tant à Notre-Seig-neur «r comme fait vraie et parfaite obédience 1 . » l Pierre de Vaux, c. uu

On a vu combien étaient longues et ferventes les oraisons de la vénérable abbesse et de quelles faveurs miraculeuses elles étaient récompensées. Ces communications ne l'empêchaient pas de veiller sur toutes et chacune de ses sœurs avecune sollicitude maternelle. Dieu l'aidait singulièrement dans le gouvernement des âmes. II lui révélait souvent le secret des cœurs. Une novice succombant à la tentation projetait de se rctirersans consulter personne, sainte Colette l'appelle, lui fait avouer sa faute, la ranime et assure sa persévérance. Elle connaissait la ferveur qui animait les unes et la langueur qui engourdissait les autres ou les distractions qui troublaient leur âme dans le service divin. Des avertissements opportuns, un signe, un regard suffisaient ordinairement pour remédier aux défauts et accroître l'ardeur des âmes. Pendant un office une religieuse était préoccupée de pensées vaines et dangereuses ; l'abbesse éloignée d'elle lui fait dire, par une sœur, de chasser ces bagatelles et de se mettre en garde contre les pièges du démon. La coupable étonnée secoue cette poussière et s'applique avec ardeur à la prière. Quelquefois une sage rigueur devenait nécessaire, et sainte Colette savait trop combien elle est utile, pour négliger la correction corporelle, c'est-à-dire la discipline volontaire ou involontaire. Ainsi, une novice, heureuse de se trouver sous les yeux de son abbesse, se compose un maintien recueilli et semble tout entière à la

ta

prière, alors qu'elle se réjouit intérieurement de la bonne opinion qu'elle inspire de sa vertu. L'office terminé, sainte Colette la prend par la main, la conduit à la maîtresse des novices, à laquelle elle dit : « Voilà une fille dont je dois avoir la meilleure opinion. Du moins il n'a pas dépendu d'elle que je ne pense ainsi ; cependant, faites-lui donner la discipline, afin qu'elle apprenne à dominer sa vanité et sa dissipation. »

Une autre s'amusait avec une. statuette de l'enfant Jésus et lui adressait des paroles malsonnantes. Elle fut reprise et corrigée de la même manière et la statuette fut placée au-dessus d'uneporte très fréquentée, pour rappeler à toutes les générations le respect le plus délicat envers les choses saintes.

La sollicitude de la sainte abbesse pour ses filles redoublait d'ardeur et les suivait jusqu'au dernier soupir, jusque dans l'éternité. En voici des exemples.

A Poligny, une novice atteinte mortellement fut confiée à une religieuse avec recommandation bien expresse d'appeler la vénérable abbesse aussitôt que la mourante serait à l'agonie. La fatigue d'une longue veille, un peu trop de confiance dans les forces de la malade, plongèrent la garde dans le sommeil, et elle ne vit point sa sœur mourir. La tendre mère, vivement peinée, fit des reproches à l'infidèle garde-malade, et lui annonça qu'elle-même mourrait sans l'assistance de personne, comme elle avait laissé mou-

rir >;i sœur. Il en arriva ainsi quelque temps après. Elle tomba malade, perdit connaissance.

Sa sainte mère accourut, lui obtint par ses prières de recouvrer ses sens et de recevoir les crements, mais ensuite, malgré la vigilanc sœurs, elle s'éteignit aussi dans l'isolement.

Une autre religieuse qui, avec le consentement de ses supérieurs, avait, depuis peu de temps, quitté un ordre moins sévère pour entrer dans la réforme, était réduite à une telle extrémité que déjà on préparait sa fosse. La sainte abbesse considérant qu'elle n'avait eu que bien peu de temps pour réparer ses néglig-ences passées et se sanctifier ; qu'elle serait frustrée de ses saints désirs de perfection, demanda au Seigneur un délai et il lui fut accordé. La mourante guérit et vécut encore Vingt ans.

SœurPerrine, qui vit ces faits et les rapporte en les confirmant par le témoignage de toutes ses sœurs, fut aussi plusieurs ibis l'objet de faveurs miraculeuses. Elle portait, depuis quinze jours, son bras en écharpe à cause d'une douleur si violente qu'elle ne pouvait ni dormir ni mang-er. Dans cet état, cependant, elle essaye de laver les pieds à sainte Colette, mais avec une souffrance qui se trahit sur son vis Sainte Colette en demande la cause. L'ayant connue, et voyant les linges qui enveloppaient le bras malade, elle dit ; « Otez cela et vous serez g-uérie » . Ce que fit sœur Perrine et elle fut aussitôt délivrée de son mal.

Une autre fois, elle était couchée à l'infirmerie, gravement malade ; sainte Colette vint la visiter : « Allez, lui dit-elle, vous coucher dans mon lit » . La sainte abbesse la suivit peu après, et lui commanda de reprendre ses fonctions de secrétaire et de reporter son lit de l'infirmerie au dortoir ; elle était en effet guérie.

Une autre religieuse qui, pour sa conduite extérieurement exemplaire, occupait une des principales charges de la maison, tomba si dangereusement malade qu'on la regardait comme perdue. Malheureusement, elle était encore plus malade d'àme que de corps. Au fond de sa conscience étaient cachées de profondes blessures du péché et jamais elles n'avaient été pansées par le ministre de la miséricorde divine. Sainte Colette eut révélation de ce triste état et en conçut une violente douleur. Elle eut recours à des prières continuelles. Elle obtint enfin la double vie de cette religieuse, sa vie spirituelle et sa vie corporelle. En effet l'infortunée guérit et aussitôt mit ordre à sa conscience. Elle vécut encore longtemps dans la pratique de toutes les vertus religieuses.

Sainte Colette veillait avec une attention délicate à la conservation de la charité. Si elle découvrait, ou par les moyens naturels, ou par les voies surnaturelles, un sentiment d'antipathie ou de froideur entre quelques sœurs, elle les faisait venir en sa présence, les reprenait, leur rappelait les règles de la charité évangé-

lique, et ainsi elle rétablissait dans les âmes le règne de la plus parfaite concorde.

Elle fermait aussi l'entrée de ses maisons à la vanité, pour y faire régner la sainte égalité du chrétien qui ne connaît d'autre distinction que celle de la vertu, d'autre dignité que celle de l'autorité légitimement établie. On n'avait pas le droit de rappeler ce qu'on avait été dans le monde, ni de s'entretenir des vanités d'autrefois. Il ne devait même plus en rester un souvenir dans les âmes. La sœur Agnès Wissemelle nièce de la trop célèbre Isabeau de Bavière en fit l'expérience. Au réfectoire dans la lecture d'un acte, la reinede France était nommée. Agnès ne put s' empêcher de dire : c'est ma tante. Colette la reprit sévèrement et lui imposa un silence absolu sur sa famille. C'est ce joug évangélique, suave sans doute, mais terrible aux plus chers penchants du cœur humain, qu'elle sut faire accepter de tant de princesses et déjeunes personnes de noble famille confondues avec des filles d'artisans. Ces généreuses chrétiennes venaient non-seulement se soumettre à la fille du charpentier, couronnée déjà d'une auréole divine, mais elles s'imposaient la nécessité d'obéir à la fille d'un vassal ou d'un simple marchand qui les précédait dans la vie religieuse et la pratique des vertus chrétiennes. Cette leçon n'était pas perdue pour la société qui voyait de tels exemples. Les amateurs excessifs de l'égalité devraient au moins admirer de telles œuvres.

Il s'en faut que ce dépouillement, ce sacrificede tous les biens et de toutes les vanités du monde, ait été pénible à ces âmes généreuses- C'est, au contraire, ce qu'elles cherchaient et trouvaient avec bonheur dans le cloître. Au reste, l'âme généreuse qui marchait à leur tète leur inspirait ces sentiments par ses exemples. Elles la virent, avec autant de stupeur que d'admiration, se démettre à Poligny des fonctions d'abbesse, en faire élire une autre et se soumettre la première à cette nouvelle élue. Devenue comme la dernière des religieuses, elle remplit les emplois les plus bas, les plus fatigants. Aide-cuisinière, elle lave les assiettes, écure les marmites, balaye les salles commun sans interrompre ses oraisons. Empruntant à David les accents de sa piété, s'unissant à la cour céleste qu'elle invoque par la récitation des litanies, elle apprend à ses filles à prier en travaillant.

C'est ainsi qu'elle se mettait en garde contre la vaine gloire qui aurait pu tenter de troubler son âme, car Dieu lui faisait plus que jamais entrevoir la grandeur de son œuvre et les développements qu'elle allait recevoir. Un jour, eu se levant de table, elle dit à la sœur Claire Labeur: « Que diriez-vous si vous aviez vu aujourd'hui neuf abbesses assises à notre table ? » En effet, de toutes celles qui étaient présentes, il y en eut neuf qui furent abbesses. Quelquesunes étaient alors de simples novices, mais

Dieu aviùt montré à sa fidèle servante l'auréole

qui devait couronner leur front dans l'avenir. sœurs étaient : Claire Labeur elle même, qui devint abbesse de Vevay; Jeanne Lozanguier, d'Auxonne; Marie Dorman, d'Hesdin; Agnès Wissenudlc, de Seurre ; Etiennette du Tarte, de Vevay ; Marie du Pois, successivement abbesse de trois couvents ; Jeanne de Corbic, d'Aigueperse ; Marie Hcrcng'uier, de Moulins ; et Hug'uctte du Tarte, d'Hesdin.

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